‹ dix lecons sur le martyreChapitre 122 sur 201 · Pontius, Vita et Passio S. Caecilii Cypriant · texte numérisé non relu

Pontius, Vita et Passio S. Caecilii Cypriant

E den

| « Je me voyais, dit-il, en dehors de la prison, et au

devant de moi venait un païen, mon frère selon la

| chair. Celui-ci, curieux de nos secrets, me demanda, | d'une voix railleuse, jusques à quand nous demeure- : rions dans les pénibles ténèbres et dans la détresse de la captivité. Je lui répondis : « Les soldats du

Christ ont dans les ténèbres une éclatante lumière, et dans le jeûne une savoureuse nourriture, qui est la parole de Dieu. » M'entendant parier ainsi : « Sachez, dit-il, que vous tous, qui êtes prisonniers, si vous persistez dans votre obstination, vous subirez la peine capitale. » Et moi, qui craignais qu’il ne se

: jouât de moi par un mensonge, je voulus avoir de lui

la confirmation de mon désir : « Vraiment, dis-je,

- nous souffrirons tous ? » Il affirma de nouveau : « Le

glaive est sur vos têtes, et votre sang va couler. Mais je voudrais savoir, continua-t-il, si à vous tous, qui

- méprisez cette vie, des récompenses pareilles et

égales sont réservées. » Je répondis : « Je ne suis point capable d’avoir une opinion dans une si grande affaire. Mais lève un instant les yeux vers le ciel: tu

y verras une innombrable foule d’astres brillants.

Est-ce que tous jettent les mêmes feux? Et cependant tous participent à la même lumière. » Il insista,

avec plus de curiosité encore : « S'il y a quelque

différence, dit-il, quels sont ceux que préférera votre

- Dieu? » « Il en est deux, répondis-je, dont je ne te

dirai pas les noms, connus de Dieu seul. » Et comme il me pressait, avec encore plus d’insistance : « Ceux, lui dis-je, pour qui la victoire a été plus difficile et plus pénible, reçoivent une plus glorieuse couronne. C'est à cause d'eux qu'il a été écrit : « Plus

facilement passera un chameau par le trou d’une

aiguille, qu’un riche n’entrera dans le royaume des cieux !. »

Les mêmes causes qui amenèrent les chutes fré-

quentes de tant de nobles chrétiens retenaient hors.

de l’Église beaucoup de personnes de ce rang, qui en temps de paix eussent facilement cédé à l’aitrait du christianisme. Seules, des âmes d’une trempe exceptionnelle étaient capables de renoncer à tous les avantages politiques de la naissance et de la fortune, ou de se résigner à n’en jouir que par un accord précaire et sans cesse révocable. Quand on se rappelle que jusqu'à la fin du quatrième siècle, c’est-à-dire en plein triomphe du christianisme, beaucoup de nobles, intérieurement convertis, retardaient jusqu’à la vieillesse l'heure du baptême, afin d’user plus librement de la vie et du pouvoir?, on s'explique qu'à l'époque des persécutions un grand nombre d'hommes aient reculé devant une conversion qui les eût obligés ou à la retraite absolue, ou à une activité toujours inquiète et menacée, dans la situation fausse que crée la tolérance, ce masque trompeur de la liberté.

Les femmes éprouvaient à se convertir une moindre gêne. I1 ne leur était pas très difficile de vivre en chrétiennes et de conserver leur rang. Elles n'avaient besoin pour cela que de gravité et de

4. Passio SS. Mariani et Jacobi, dans Ruinart, p. 229. 2. Voir Julien l'Apostat, t. I, p. 467-169.

vertu ; l'extérieur d’une grande dame chrétienne ne devait pas différer beaucoup de celui d’une païenne honnête de même condition. S’abstenir du culte des dieux et de la fréquentation des spectacles n'exigeait pas d’elles un grand effort, puisque aucun devoir officiel, ni mème aucune nécessité mondaine ne les contraignait d'y prendre part. Quelques-unes, sans doute, purent être amenées à de regrettables concessions, et obligées de mener cette vie mi-partie chrétienne et païenne, dont parle une étrange épitaphe !. Mais il semble que la plupart pouvaient pratiquer leur religion sans recourir à de fâcheux compromis. Ce qui le prouve, c’est l'entrée en foule des femmes de grande famille dans l’Église aux trois premiers siècles : à cette époque, et à ce haut étage de la société romaine, il y a une disproportion évidente entre le nombre des hommes et celui des femmes professant le christianisme.

Si peu que nous connaissions des familles aristocratiques d'alors, nous en apercevons, et des plus en vue, où le mari est païen et l'épouse chrétienne : tel le ménage du légat de Cappadoce, Herminianus, dont parle Tertullien ; tel celui d’un gouverneur de Syrie, cité par saint Hippolyte? ; tel celui de ce

4. Filia mea inter fideles fidelis fuit, inter paganos pagana fuit. Épitaphe mutilée, découverte à Rome près de la porte Flaminienne. Bull. di arch. crist., 1877, p. 118-124 et pl. IX, n° 4. M. de Rossi suppose que le père de cette femme, chrétienne en secret, avait, comme exécuteur testamentaire de sa fille, mis sur le tombeau de celle-ci une inscription prohibitive des sacrifices et des rites idolâtriques qui se faisaient autour des sépultures : la phrase qui a été retrouvée, sur un bloc brisé, serait la fin de cette inscription, et indiquerait la cause de la défense, à savoir le christianisme de la défunte, qui Vavait professé parmi les fidèles, tout en étant obligée de garder les dehors d’une païcnne.

2, Saint Hippolyte, Comment. in Daniel., IV, 18.

préfet de Rome, au commencement du quatrième siècle, dont la femme, véritable Lucrèce chrétienne, se poignarda pour échapper aux criminelles obsessions de l’empereur Maxence ‘. L'inégalité est la même dans les familles de bonne bourgeoisie, où les hommes pouvaient prétendre aux dignités municipales : la matrone Perpétue, de Thuburbo, est chrétienne, avec sa mère, sa tante, ses frères, mais ni son père, ni probablement son mari ne l’étaient ; une autre Africaine de bonne naissance, Victoire, a fui la maison de ses parents pour éviter d'épouser un païen, et refuse de suivre son frère, un avocat d'Abitène, ardent adversaire du christianisme ?. Le nombre relativement comsidérable de femmes de la noblesse ou de la bourgeoisie que nous voyons poursuivies seules comme chrétiennes permet de supposer beaucoup de familles ainsi divisées, soit par l'attachement du mari ou du père aux anciens dieux, soit par son ambition ou sa prudence. Quelquefois la division devenait si profonde, et la lâcheté de l'homme si grande, qu’une martyre de Macédoine put dire à son juge, en son nom et au nom de ses deux sœurs : « Nous considérions nos maris comme nos pires ennemis et nous craignions d’être dénoncées par eux ?, » Il en fut ainsi à Antioche pendant la dernière persécution : le mari païen de la riche et noble Domnina consentit à servir de guide aux soldais qui la poursuivaient dans sa fuite ,

4. Eusèbe, JHist. eccl., NII, 14, 41 ; De vita Const., I, 34. 2. Acta SS. Saturnini, Dativi, etc., 7, dans Ruinart, p. 412. 3. Acta SS. Agapes, Chéoniae, Irenes, 5, dans Ruinart, p. 424.

4, Eusèbe, De mart. Pal., VIM, 42; saint Jean Chrysostome, Homil.

Aussi une question se posait-elle, d'autant plus pressante que l'Église était plus persécutée : celle des mariages mixtes. Tertullien leur est très opposé!, et c'est dans la pensée bizarre de prémunir sa femme contre la tentation d’une union semblable, au cas où il la laisserait veuve, qu'il écrit son traité Ad uxorem : la situation de la chrétienne épouse d’un païen y est peinte de sombres couleurs, et jamais peutêtre n'a-t-on plus éloquemment parlé des douceurs du mariage chrétien. En termes plus énergiques encore, et avec une autorité plus grande, saint Cyprien condamne les mariages mixtes? : cinquante ans après lui, le concile d’Illiberis frappera de peines canoniques les chrétiens qui ont la faiblesse de donner leurs filles à des idolâtres $. Mais le concile indique lui-même l’excuse dont se couvraient les pères de famille oublieux à ce point de leurs devoirs : le grand nombre des filles chrétiennes, copiam puellarum. Cela veut dire qu'il y avait alors plus de chrétiennes que de chrétiens, ce qui rendait le mariage de celles-là difficile, si l’on voulait éviter toute alliance avec les païens. Il en était au moins ainsi dans la haute bourgeoisie, pour les raisons que j’ai expliquées : et c’est particulièrement cette classe que le concile paraît avoir eue en vue. La même situation se produisant dans les milieux les plus aristocratiques de l'Empire, avait déjà inspiré une curieuse décision du pape Calliste, au sujet de certains mariages de patriciennes.

A l'époque de son pontificat, c'est-à-dire dans le

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