‹ dix lecons sur le martyreChapitre 125 sur 201 · Philosophumena, IX, 11, 2, Ibid · texte numérisé non relu

Philosophumena, IX, 11, 2, Ibid

l'ombre du foyer domestique, et n'ayant dans l'Église qu'un rôle obscur, étaient naturellement moins

aperçues des persécuteurs. D'où cette conclusion, |

qui confirme ce que j'ai dit de la position des classes |

supérieures de la société romaine vis-à-vis du christianisme : en règle générale, plus d'hommes que de femmes parmi les martyrs; par exception, parmi les martyrs appartenant aux classes nobles ou riches, plus de femmes que d'hommes, parce que les hommes de ce rang avaient à rompre plus de liens pour embrasser le christianisme ou, en temps de persécution, pour y persister.

Mais les femmes appelées à confesser leur foi devant les tribunaux eurent bien aussi leurs épreuves, parfois très délicates et très cruelles. En étudiant les Actes des martyres, on s'aperçoit que, quelle que fût leur condition sociale, elles étaient mal protégées par leur faiblesse contre les caprices ou la brutalité des juges. Au sein de la société la plus polie et de la civilisation la plus raffinée, les Romains ignorèrent presque toujours ces délicatesses dont l'absence nous choque au plus hautdegré. Étaitce l’habitude de commander à des esclaves, qui leur enlevait le respect des faibles ? était-ce la satiété des spectacles sanglants, qui les rendait insensibles à la pitié? était-ce, pour tout dire, l'immoralité païenne qui leur desséchait le cœur, et faisait de beaucoup d’eux ces êtres durs, sine afjec-

| sione, dont parle saint Paul 4? On pourrait le croire, | et reporter ainsi au christianisme l'honneur d’avoir semé dans le cœur humain cette fleur de compas- : sion, de délicatesse et de pudeur qui embaume les - civilisations issues de l'Evangile. Et ce qui donne le droit de penser ainsi, c’est de voir, dans les sociétés qui essaient de se séparer de lui, cette même fleur se flétrir, comme si la sève n’y pouvait plus monier. La dureté antique reprend le dessus dans les mœurs privées de l’homme et dans les mœurs publiques du peuple qui ne veut plus être chrétien. Chez les païens de Rome, nous la voyons se manifester contre les : martyres chrétiennes de diverses manières : et d'abord par la méconnaissance la plus complète des * égards et de l’indulgence dus à l'extrême jeunesse, de cette maxima reverentia qu'un poète latin de- mande pour le puer et dont assurément n’était pas : moins dignela puella.

… De ce que, en droit romain, la douzième année était, pour les filles, le commencement de l’âge nubile ?, les juges et les bourreaux s’autorisaient pour traiter : des enfants de cet âge avec autant de sévérité ou de cruauté que si elles avaient été des femmes en pleine possession de toutes leurs forces physiques et morales. Il ne venait à l'esprit d'aucun magistrat de renvoyer Comme « ayant agi sans discernement, » selon l'expression un peu lourde, mais très sensée de notre Code, une petite fille de douze ans qui avait -blasphémé les dieux ou s'était livrée elle-même

4. Saint Paul, Rom., 1, 31. — 2. Justinien, Instit., I, xxn, proœm. | Exemple, l'an 330, d’une chrétienne mariée avant quatorze ans; De Rossi, Inscrip. christ. urbis Romae, t. 1, n° 37, p. 36. Quand, en 397, sainte Mélanie la jeune épousa le sénateur Pinianus, elle avait à peine quatorze ans, et lui dix-sept ans. Voir ses biographies grecque et latine, dans le livre de S. E. le cardinal Rampolla, S. Melania giuniore senalrice romana, 1905, p. 5 et 43.

comme chrétienne. Les seules concessions qu'ils fissent à l’âge, c'est qu'ils ne paraissent pas avoir poursuivi d'office ces jeunes martyres; mais dès qu'à la suite d'une dénonciation, ou par une démarche spontanée, elles tombaient en leur pouvoir, ils se montraient impitoyables. Ainsi advint-il de la célèbre martyre de Rome, Agnès, qui, échappant à

la surveillance de sa gouvernante !, avait, enfant de |

douze ans, couru se dénoncer elle-même; ainsi de son émule espagnole, Eulalie, de douze ans aussi, qui s'enfuit de la maison paternelle pour braver, à Mérida, le magistrat persécuteur ; tel fut, dans la de | africaine de Thuburbo, le sort de Secunda, encore | une enfant de douze ans, qui, dans la précocité des |

mœurs romaines, avait déjà été demandée en ma-! riage, parce. que ses parents étaient riches. Voyant | arrêter comme chrétiennes deux jeunes filles de la | |

campagne, dont l’une avait quatorze ans, elle courut se joindre à elles, persista à les suivre devant le

tribunal, et partagea leur martyre. Le juge païen| n'avait pas eu pitié : hélas ! il ya centans, combien de.

proconsuls révolutionnaires furent aussi cruels, et | qui pourrait compter les enfants de cet âge los | massacrés ou même légalement exécutés ? ? Leurs

noms ont péri, comme périrent probablement ceux | de beaucoup de jeunes victimes immolées pendant |

trois siècles de persécution. Heureusement, pour! quelques-unes la mémoire de la postérité chrétienne|

a été plus fidèle. Agnès devint la sainte nationalel des Romains ; un pape du quatrième siècle composa | son éloge, où il recueillit les quelques traits de son|

4. Inscr. christ. urbis Romae, t. II, p. 45 3. Taine, la Révolution, t. III, p. 287, 288.

martyre que la tradition avait conservés ! : le plus grand lyrique de l’antiquité chrétienne mit en vers admirables la légende qui déjà se formait sur elle?. Eulalie inspira aussi au poète Prudence une pièce exquise*. Quant à Secunda, la petite Africaine, l'é- - motion populaire lui a rendu un naïf hommage. Sur le monument élevé non loin du lieu où elle périt avec ses compagnes, furent gravés ces mots : « Trois saintes, Maxima, Donatilla et Secunda la bonne enfant, » Sanctae tres, Maxima, Donatilla et Se- Cunda bona puella. Un juge avait eu le courage de condamner à paraître dans l’amphithéâtre. puis à être décapitée, cette « bonne enfant » de douze ans! L'histoire des persécutions a gardé le souvenir de jeunes garçons aussi martyrisés, Ponticus ÿ, Pancrace$ : mais eux, au moins, avaient quatorze ct quinze ans! Un autre chrétien de quinze ans, Dios- core, fut même acquitté : « Je veux laisser à cet enfant le temps de se repentir, » dit le magistrat qui - l'avait interrogé 7. On était plus dur pour les filles! Mais la hâte de condamner paraît un acte de

4, Inscr. christ. urbis Romae, t. II, p. 45. — 2. Prudence, Peri Stel phanôn, XIV. — 3. Ibid, HI. — 4. Corp. inscr. lat., t. VIII, 1392. — - 5. Ilovrtxoù moudapiou &w: nevtexatdexa Ét@v. Lettre des chrétiens : de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, Hist. eccl., V, 1, 53.

6. Erat autem Pancratius quasi annorum quatuordecim. Acta L S. Pancratii, dans Acta SS., mai, t. II, p. 21; cf. Analecta Bollandiana, t. X, 1891, p. 53, = 7. Eusèbe, Hist. eccl., NI, 41, 19. — Nous ignorons l’âge d’autres jeunes martyrs : Cyrille, en Cappadoce, qualifié tantôt puer, tantôt juvenis (Homélie attribuée à saint Firmilien, dans Ruinart, p. 253) ; les deux jumeaux immolés avec leur mère à Lambése (Passio SS,Jacobi, Mariani, 11 ; ibid., p. 230); les puellae Tertulla et Antonia, |= filles adoptives du martyr Agapius, mises à mort en même temps } que lui (‘bid.); Maurus, enterré à Rome dans le cimetière de Thra- L son, insontem puerum cui pœna nulla deficit, comme ecrivil sur sa tombe le pape Damase (Les Dernières persécutions du troisième siècle, 3° éd., p. 340).

miséricorde, si l’on rappelle une épreuve, épouvantable entre toutes, que beaucoup durent subir. Sans ce dernier trait, on ne pourrait comprendre toute l'horreur de la situation qui était faite aux chrétiennes tombées entre les mains des persécuteurs. Ce n'est plus seulement la dureté, mais l'impudeur païenne qui les menace. Les Passions des martyres nous montrent souvent l'alternative imposée par le juge à la jeune fille qu’il interroge : ou abjurer, ou être reléguée parmi les filles perdues. L'un de ces récits, celui du martyre de Didyme et de Théot | dora, est un véritable drame, qui tenta Corneille, | mais dont sa muse fière et chaste n'osa peindre

toute l’affreuse réalité. Il se peut que toutes es. Passions où cette situation se retrouve ne soient | point historiques, et que dans quelques-unes l’ima- |

gination d'un narrateur d'époque tardive l’ait intro-

souffrances de son héroïne. Mais le grand nombre | des Actes qui y font allusion, et la valeur de cer- | tains d'entre eux, ne permet pas de croire qu'elle ait été toujours imaginée!. D'ailleurs, en dehors des Actes des martyrs, il existe des textes absolument authentiques, qui ne laissent pas de doute sur l’existence de cette torture morale, dont la menace devenait un moyen de procédure, et dont l'exécution | remplaçait parfois, à la honte de la civilisation an- | tique, les bêtes, le bûcher et le glaive. C’est d'abord

4. Cf. Augar, Die Frau im Rômischen Christenprocess, dans Texte und Untersunchungen, t. XIII, 1904. — « Si large qu’on fasse la part de l’exagération et des fictions romanesques, la lecture de toutes ces Passions de femmes martyres laisse une Impression de dégoût et de mépris pour une société qui tolérait de pareils attentats à l'humanité, » écrit un historien fort admirateur cependant de la ci- | vilisation paienne. Bouché-Leclercq, L'intolérance religieuse et la politique, 1911, p. 328.

Tertullien, en 197, parlant d’une chrétienne livrée à l'entrepreneur de débauche au lieu d’être exposée au lion, ad lenonem potius quam ad leonem'. Vingt ans plus tard, il fait encore allusion à cette monstrueuse coutume, et cette fois ce n’est plus d’une seule chrétienne qu’il parle : « Le siècle lui-même, s’écrie-t-il, atteste la vertu qui est la première à nos yeux, quand il essaie de punir nos femmes par la souillure plutôt que par les tourments, afin de leur arracher ce qu’elles préfèrent à la vie?. » Quarante ans après, saint Cyprien console les fidèles décimés par la grande peste de 262 : « Alors les vierges chrétiennes s’en vont en paix, dans toute leur gloire, ayant cessé de craindre les menaces de l’Antéchrist, et la corruption, et les lieux infâmes %. » Au quatrième siècle, Eusèbe, qui n’est pas un rédacteur delégendes, mais un historien et un témoin, affirme que la vertu des femmes chrétiennes devint, dans l'Orient de son temps, le jouet des persécuteurs, qu’il y eut des condamnées à la prostitution, que beaucoup eurent le bonheur d’y échapper par le supplice, et que d’autres, qu’il nomme, ne purent être sauvées que par le suicide. Le même fait est attesté par saint Jean Chrysostome*, par saint Ambroisef et par saint Augustin?. :

On détournerait les yeux . de cet impur spectacle, si l'on n’y trouvait une occasion nouvelle d'admirer, au milieu de l'épreuve la plus amère, la foi, la fierté et la résignation des martyres. Et d’abord, dans l’indigne menace qu'ils leur adressent, il y a comme un

hommage involontaire des persécuteurs. Ceux-ci

4. Tertullien, Apol., 56. — 2. Tertullien, De pudicilia, 1,2. — 3. Saint Cyprien, De mortalitate, 45. — 4. Eusèbe, Hist. eccl., VIII, 42, 44. — 5. Saint Jean Chrysostome, Homil. XL, LI. — 6. Saint Ambroise, De virginilate, IV, 7; Ep. 37. — 7. Saint Augustin, De civitate Dei, 1, 26.

n'ignorent pas que les chrétiennes dignes de ce nom

préfèrent la vertu à toute chose, et ils espèrent |

qu'elles lui sacrifieront jusqu’à leur religion. Mais de

plus ils se font une si haute idée du christianisme, | qu'ils pensent qu’une personne déshonorée sera désormais rayée du troupeau du Christ. « Tu ne peux

appartenir au Dieu des chrétiens, » dit le juge à Afra, la pécheresse repentie {. Pour eux donc, ou les chrétiennes abjureront par pudeur, et c’est le résultat qu'ils cherchent; ou elles subiront la honte, et alors elles ne seront plus chrétiennes. L'héroïque bon sens des martyres déjoua ces calculs et démasqua ces sophismes. Placées au bord de l’abîme, elles jettent, avant d'y tomber, un regard intrépide et confiant vers Dieu. « Tout ce que Dieu voudra, » répond l'esclave Sabine au néocore Polémon ?. « Je pense,

en

dit Théodora au préfet d'Égypte, que tu n'ignores |

pas ceci : Dieu voit nos cœurs, et considère en nous une seule chose, la ferme volonté de demeurer chastes. Si donc tu me contrains à subir un outrage, je souffrirai violence. Je suis prête à livrer mon corps, sur lequel pouvoir t'a été donné : mais Dieu seul a pouvoir sur mon âme ÿ. »

Mais, dès que les circonstances leur permettent de quitter cette attitude résignée, les martyres se hâtent de le faire. Elles demandent à leur fierté un moyen d'échapper à la honte. D'un mot vif, elles allument la colère du juge, dans l'espoir qu'il se vengera en les envoyant tout de suite à la mort. C'est, au commencement du troisième siècle, l’histoire de l’esclave

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