‹ dix lecons sur le martyreChapitre 131 sur 201 · Duruy, Histoire des Romaïns, t. NI, p · texte numérisé non relu

Duruy, Histoire des Romaïns, t. NI, p

ensuite. Dire qu’elle « allait à la mort en marchant sur le cœur de tous les siens {, » c’est parler comme si l'on n'avait pas lu les pages émues que je viens de traduire, et c’est vraiment blasphémer l’héroïsme.

« À l'heure de confesser le Christ, combien de fidèles, dit saint Augustin, furent ébranlés par les embrassements de leurs parents ?! » Quelques-uns — et ce ne sont peut-être pas les moins émus au fond — se raidissent contre toute émotion apparente : on sent l'effort dans leur insensibilité. Ce spectacle, lun des plus touchants à la réflexion, nous est donné par la très belle Passion du martyr de Sirmium, saint frénée.

Il comparaît une première fois devant Probus, gouverneur de la Pannonie. Dans l'espoir d'obtenir son abjuration, le magistrat le fait mettre à la torture. « Ses parents, le voyant souffrir, le suppliaient ; ses enfants lui baisaient les pieds, disant : « Père, aie pitié de toi et de nous! » Sa femme l’implorait, toute en larmes. Autour de lui, ce n’étaient que cris et pleurs de parents, gémissements de serviteurs, hurlements de voisins, lamentations d'amis, clameurs de tous, criant ensemble : « Aie pitié de ta jeunesse! » Maïs lui, saisi d’un amour meilleur, ayant devant les yeux la sentence du Seigneur : « Si quelqu'un me renie devant les hommes, je le renierai devant mon Père qui est aux cieux, » les dominait tous, et ne répondit à aucun. Car il se hâtait d'arriver au but de sa vocation sublime. Le préfet Probus lui dit : « Réfléchis. Laisse les pleurs de tant de personnes te détourner de ta folie. Pense

4. Duruy, Histoire des Romaïns, t. VI, p. 227. 2, Saint Augustin, Sermo CCLXXXIV.

à ta femme. Sacrifie. » Mais lui : « Ma résolution est inébranlable. Je ne sacrifie pas. » On le conduisit en prison !. »

Dans une seconde audience, — une audience de nuit, nous apprend le narrateur, — Probus, après l'avoir fait fouetter, l’interrogea de nouveau. Essayant de faire vibrer les cordes les plus intimes et les plus douces, il dit au martyr : « As-tu une épouse ? — Je n’en ai pas. — As-tu des fils? — Jen’en ai pas. — As-tu des parents? — Je n’en ai pas. — Qui sont donc ceux qui t’entouraient à la précédente audience? — Mon Seigneur Jésus-Christ a dit : Celui qui aime son père, ou sa mère, ou son épouse, ou ses fils, ou ses frères, ou ses parents, plus que moi, n’est pas digne de moi?. » Et, les yeux au ciel, repassant dans son esprit les promesses divines, méprisant tout le reste, il semble ne plus connaître aucun de ceux qui étaient là. Probus lui dit : « Sacrifie au moins à cause d'eux. — Mes fils, répondit [rénée, ont le même Dieu que moi : il peut les sauver. » Et il attendit la sentence de mort.

Dans l'attitude, dans les paroles d’Irénée, il semble, à première vue, qu'on ne retrouve pas l'affection sensible, la douleur humaine qui rendent si touchant le sacrifice de Perpétue. Cependant à regarder de près, à étudier les gestes du martyr, ses yeux ebstinément fixés au ciel pour ne pas voir ceux qui sont près de lui, à entendre le son de ses réponses, brèves, impersonnelles, tout en citations de l'Ecriture, comme s'il craignait d'y mêler rien de lui-même, à considérer « sa hâte d'arriver au but, »

4. Passio S. Irenaeï, 3, dans Ruinart, p. 433. &. Ibid., 4,p. 434. ;

selon l'expression du narrateur, on s'aperçoit qu'il fuit, de propos délibéré, toute occasion de faiblesse.

. Sans doute, la pensée du devoir qui lui incombe:

plus qu’à tout autre de donner l'exemple, — dans une province tout nouvellement évangélisée, comme était encore au commencement du quatrième siècle la Pannonie, on avait imposé à ce jeune père de famille la dignité d’évêque, — a dù lui dicter en partie cette attitude si détachée. Mais il est bien difficile d'interpréter le silence gardé jusqu’au bout vis-à-vis des siens autrement que par la peur de s’attendrir. Il n'a même pas la force de leur dire, comme Polyeucte à Pauline :

M RD Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Dureté apparente, cuirasse d'indifférence, qui couvrent un cœur troublé jusqu'au fond, et sans lesquelles, peut-être, il n'aurait pu supporter l'épreuve. C'est ainsi, du moins, que je le vois. ,

Si j'avais le temps — et surtout si j'avais la compétence nécessaire, — j'aimerais à dire un mot de l’évolution du droit pénal à l’époque des persécutions.

Il semble, à première vue, que ce droit eût dû suivre l’adoucissement général des mœurs, si sensible autemps de l'Empire. Malgré les épouvantables abus qui restent encore, celles-ci perdent peu à peu leur rudesse primitive, comme si un souffle nouveau avait passé sur elles. Le droit civil s’en laisse pénétrer. Visiblement il s'améliore, il gagne en douceur et en équité. Disons-le tout de suite : il n’est pas probable que l'influence de l'Évangile soit la cause de ce progrès juridique, comme l'ont pensé quelquesuns‘. Autant elle se reconnaîtra dans les réformes - de Constantin, ouvertement inspirées de l'esprit chrétien ?, autant il paraît difficile de discerner son

4, Voir Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romaïns, 2° éd., 1855.

2. Code Théodosien, 11, vi, 4; xXxV; I, V,3; IX, I, 1; XL, 2; XI,

action, même indirecte, sur l’œuvre législative ou sur les décisions de jurisprudence contemporaines de l'Empire païen. Les dispositions plus humaines qui, du premier au troisième siècle, remplacèrent sur beaucoup de points la lettre dure et formaliste de l’ancien droit semblent bien plutôt dues au stoicisme, dont furent imbus la plupart des jurisconsultes, et avec eux quelques empereurs. Quelle qu'ait été, d’ailleurs, la vraie cause des améliorations du droit civil, on constate, non sans surprise, que le droit pénal est loin de marcher dans le même sens. Au lieu d’être parallèles, les lignes suivies par l’un et par l’autre semblent plutôt divergentes. L'explication de cette apparente anomalie sera, je crois, assez facile.

C'est que, dans ce mouvement du droit pénal, ce.

n'est plus la philosophie, ou la science juridique, chaque jour plus fine et plus nuancée, qui influe sur la législation. C'est la politique seule, et elle se montre alors vraiment impériale, c'est-à-dire tendue dans le sens le plus favorable au despotisme et le plus hostile à la liberté. L'arbitraire se substitue aux dispositions protectrices du droit en vigueur sous la République, et fait disparaître les garanties que celui-ci donnait aux accusés. Ce mouvement en arrière se montre surtout à partir du troisième siècle. Alors ont disparu à Rome les quaestiones perpetuae, c’est-à-dire le jury criminel, et la connaissance des causes capitales a été attribuée au préfet. La mensongère extension du droit de cité à tous les sujets xxVH, 4,2; XVI, 11, 4; Code Justinien, 1, xut, 1, 2,11; xv, 3; V, Xxx1,4; XXVII, 1, D: VII, xvi, 4: Eusèbe, De Vita Constantini, IV, 26 : Aurelius

son ‘De Caesaribus, M; saint Augustin, Sermo LXXX VII, 9, . « Lenitate legum munita, » dit Cicéron, Pro Rabirio, 3.

de l'Empire par Caracalla a eu pour résultat, non de faire participer les provinciaux aux privilèges

des citoyens, mais d’assimiler dans la pratique les citoyens aux provinciaux, en les rendant indifférem-

ment justiciables des gouverneurs, et en supprimant

en fait le recours à César, dont on a encore vu saint

Paul user au premier siècle, et qui n'apparaît plus

depuis le commencement du troisième. À la même époque, la torture, autrefois réservée aux seuls esclaves, est étendue aux plébéiens de condition libre. Des supplices autrefois inconnus sont inscrits dans les lois : postea id genus poenae adinventum est!, dit le jurisconsulte Callistrate en parlant du supplice du feu, qui n'existait pas avant l'Empire. Le mot de Tite-Live : « Il n’est pas de nation au monde qui en use avec plus de douceur que nous dans le châtiment des coupables ?, » cesse chaque jour davantage d’être vrai. Il y a sur tous les points, en matière pénale, un recul évident.

De toutes les catégories de justiciables, les chrétiens sont ceux qu'il atteignit le plus douloureusement. Vous avez déjà vu comment il les atteignit d’une manière générale, en faisant de leur religion un crime nouveau, ou, si l’on aime mieux, en ressuscitant contre eux, avec des sanctions nouvelles, le délit de religion étrangère, depuis longtemps tombé en désuétude. Mais il les atteignit encore dans le détail, en aggravant sur plusieurs points, quand ils étaient en cause, la procédure criminelle. 11 semble qu’en cette matière le droit impérial, déjà si dur, ait été faussé à leur détriment, sinon dans sa lettre, au moins dans son esprit. Nous

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