Tite-Live, IV
aurons l’occasion de nous en apercevoir, en suivant les martyrs dans la prison et devant les juges.
Le premier acte du procès des martyrs est natu- ‘rellement l'arrestation.
Deux classes d'agents concouraient, selon les cas, à l'arrestation : soit les agents de la municipalité, soit ceux du pouvoir central. -
A Smyrne, c’est l'irénarque, sorte de juge de paix ou de préfet de police municipal, qui vient, accompagné de fantassins et de cavaliers, chercher saint Polycarpe !. a Lyon, les martyrs de l'an 177 sont emprisonnés par les magistrats de la cité, aidés des tribuns de la cohorte urbaine qui tenait garnison dans les Gaules ?. Pendant la persécution de Dèce, un fonctionnaire d'ordre religieux, mais investi en même temps d’attributions municipales, le néocore Polémon, arrête à Smyrne saint Pioniusÿ. A Apamée de Phrygie, Tryphon et Respice sont pris par l'irénarque, assisté des appariteurs du préfet. À Égée, en Lycie, ce sont les curiales de la ville qui livrent les chrétiens au gouverneur. Dans une ville d'Afrique, nous voyons, sous Dioclétien, le curateur de la cité (fonction alors municipale) saisir l'évêque Félix et ses prêtresf. De même, à Abitène, les fidèles sont surpris pendant l'office du dimanche par les magistrats de la colonie7.
4. Martyrium Polycarpi, 6. — 2. Lettre des chrétiens de Lyon et
de Vienne, dans Eusèbe, Iist. eccl., V, 4, 8. — 3. Passio S. Pionii, :
3. — 4. Acta SS. Tryphonis et Respicii, 1. — 5. Acta SS. Claudii.. Asteri, 1. —6. Acta S. Felicis, 1,2. —7. Acta SS. Salurnini, Dativi, etc., 2.
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D'autres fois, l'arrestation est opérée directement par les agents du pouvoir central, par les soldats de police, ou même par des soldats de l’armée régulière.
À Rome, sous Antonin le Pieux, un centurion (des
cohortes urbaines ou des vigiles) arrête le chrétien Ptolémée. Les martyrs de Scillium, en 180, sont amenés par les appariteurs?. En Égypte, un frumentaire, soldat de police attaché aux bureaux du gouverneur, est envoyé à la recherche de saint Denys d'Alexandrie #. Deux employés de l'officium proconsulaire, le strator et l'equistrator, arrêtent à Carthage saint Cyprien !. En Numidie, province toute militaire, les Actes des saints Jacques et Marien font remarquer que ce ne sont pas, comme ailleurs, les hommes de la police, mais bien des légionnaires, commandés par un centurion, qui recherchent les chrétiens. En Espagne, des bénéficiaires, soldats d'élite attachés à la personne d’un tribun militaire ou d’un préfet, viennent arrêter saint Fructueux et ses diacres ©. À Thessalonique, un soldat de police (stationarius miles) s'empare des saintes Agape, Chionia et Irène, et dresse procès-verbal de leur arrestation. À Pompeiopolis, en Cilicie, les chrétiens Tarachus, Probus et Andronicus sont arrêtés par deux « spéculateurs 8; » il y avait dans chaque légion des speculatores faisant office de porteurs de
dépêches et aussi de bourreaux ?.
. Saint Justin, II Apol., 2.
. Acta marlyrum Scillitanorum, 1.
Eusèbe, Hist. eccl., NI, 40.
. Pontius, Vila S. Cypriani, 15.
Passio SS. Mariant et Jacob, 2, 4.
Acta SS. Fructuosi, Augurii, Eulogi, 1.
. Passio SS. Agapes, Chioniae, Irenes, 3.
. Acla SS. Tarachi, Probi, Andronici, 1.
, Voir Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, 1, II, p. 530
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Les chrétiens ainsi arrêtés étaient quelquefois interrogés sur-le-champ; mais le plus souvent ils étaient d’abord emprisonnés, et on les tirait de prison pour les divers actes du procès, interrogatoires, torture, qui précédaient la sentence.
En quoi consistait cette détention préventive? Elle était de deux sortes : fort douce dans des cas exceptionnels, mais le plus souvent très dure.
Soit pour mettre ordre à leurs affaires, soit pour toute autre cause, des accusés obtenaient quelquefois d’être gardés dans une demi-liberté, sous la surveillance d’un soldat, d’un fonctionnaire public ou d’un simple citoyen, devenu sous des peines sévères responsable de leur personne‘. On appelait cela custodia militaris, custodia libera, ou même custodia delicata. Ù
Le plus ancien exemple que nous en donne l'histoire religieuse est celui de saint Paul. « Quand nous fûmes arrivés à Rome, écrit l’auteur des Actes des Apôtres, il fut permis à Paul de rester en liberté sous la garde d'un soldat ?. » En cet état il put, pendant les deux ans qui précédèrent le jugement de son appel à César, recevoir les Juifs et les fidèles, prêcher l'Evangile. La chaîne qu'il portait, et que devait tenir le soldat quand ils sortaient ensemble, rappelait seule sa captivité.
Dans l’admirable autobiographie dont je vous ai déjà cité des fragments, la martyre africaine sainte Perpétue raconte d'abord ce qui se passa entre son arrestation et son incarcération; le récit commence par ces mots : « Quand nous étions encore avec les
1. Digeste, XII, 111, 42, 44. — Salluste (Catilina, 47) donne les noms des citoyens chez qui furent internés in léberis custodiis les complites de Catilina. — 2. Act. apost., xvin, 46.
persécuteurs, » et se termine par ceux-ci : « Quelques jours après, nous fûmes mis en prison. » Plusieurs jours s’écoulèrent donc entre les deux faits, jours passés in libera custodia, soit dans sa propre maison, soit dans celle de ses parents, soit dans celle de quelque citoyen ou de quelque magistrat, mais en compagnie de gardiens, cum persecutoribus {. Ë
Entre son arrestation et son interrogatoire, saint Cyprien fut gardé de même, à Carthage, dans la maison de l’un des appariteurs qui l'avaient arrêté; il y passa la nuit, et eut la consolation de réunir une dernière fois à sa table ses commensaux habituels et ses amis. L'auteur de sa Vie qualifie de custodia delicata une détention dans laquelle le gardien paraît s'être montré plein d'égards pour son illustre prisonnier ?.
D'autres exemples de celle-ci pourraient encore être cités 5. Mais beaucoup plus fréquente, et de règle ordinaire, était la détention de l'accusé dans la prison publique, custodia publica. Nous allons voir s'y produire une des entorses volontairement données au droit dans les procès des chrétiens. Parmi les différences entre la législation pénale des Romains et la nôtre, je note celle-ci : à Rome, la peine de l’emprisonnement n'existe pas. La prison n’y est que préventive. Elle a pour objet, dit le jurisconsulte Ulpien, de contenir les hommes, non de les punir, ad continendos homines, non ad pu-
4. Passio SS. Perpetuae, Felicitatis, 3 2. Pontius, Vita S. Cypriani, 15.
« à. Passio SS. Montant, Lucii,2; Passio S. Philippt, Te
niendos. Le séjour en prison ne doit pas excéder le temps nécessaire à l'instruction du délit. On constate qu’il en fut ordinairement ainsi pour les martyrs des deux premiers siècles. La détention préventive était alors fort courte, et le procès, en général,
s'expédiait vite. Mais dans les dernières persécu-
tions, quand la guerre déclarée à l'Église eut pris un caractère méthodique, et qu'il s’agit moins de réprimer un délit prétendu que de contraindre des chrétiens à l’apostasie, on en vit languir dans les fers non seulement durant des mois, mais même durant des années. La prison devenait alors par elle-mêmé soit une peine, ce qui était illégal, soit un moyen de torture, ce qui n'était pas plus juridique.
« Une seule confession fait un martyr, écrit saint Cyprien à de courageux captifs : mais vous, vous confessez le Christ toutes les fois que, invités à sortir de votre cachot, vous préférez à la liberté le cachot avec son horreur, la faim et la soif qui y règnent?. » À partir du troisième siècle, c’est soit d'après les intentions générales du souverain persé-
4. Dig., XLVIII, x1X, 8, $ 9. — Le seul exemple connu de prison perpétuelle est cité par Valère Maxime (VI, 8, 8) : le sénat condamne à la prison perpétuelle, avec perte de tous ses biens, un Romain qui s'était coupé les doigts de la main gauche afin d'échapper au service militaire : publicatis enim bonis ejus, ipsum aeternis vinculis puniendum censuiît. C’est la même peine que Jules César propose contre les complices de Catilina (Salluste, Catilina, 5), en ajoutant que l’emprisonnement devra être subi dans des villes de province : publicandas eorum pecunias, ipsos in vinculis habendos per municipia. On doit voir là des expédients politiques, non un châtiment régulier et légal. — À un autre point de vue l’emprisonnement temporaire, souvent infligé aux esclaves, et même quelquefois prononcé
contre eux par la loi, est un mode de répression domestique, non :
une peine de droit commun.
8, Saint Cyprien, Ep. 46.
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cuteur, soit d’après les dispositions particulières du magistrat, .que se réglait la durée de la détention. Sous Septime Sévère, Alexandre, évêque de Jérusalem, demeura en prison pendant neuf ans !. Sous Dèce, le prêtre Moïse y resta à Rome onze mois et onze jours ?. Sous Valérien, Lucius, Montan et leurs
compagnons passèrent plusieurs mois dans la prison
* de Carthage ÿ. Sous Dioclétien, la détention se prolongea quelquefois jusqu’à ce que le gouverneur de la province eût obtenu l’apostasie du chrétien, ou perdu tout espoir de l'y contraindre. « J'ai vu en Bithynie, éerit Lactance, un gouverneur transporté d'une joie aussi grande que s’il eût dompté quelque nation barbare : il s'agissait d'un chrétien qui, après avoir opposé pendant deux ans une généreuse résistance, paraissait enfin avoir cédé. » Deux ans, c'est aussi le temps que l’exégète Pamphile passa dans la prison de Césarée entre son premier interrogatoire et son exécution ÿ.
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Jetons un regard sur ces prisons, et voyons la vie qu'y menaient les fidèles enfermés pour le Christ.
Sainte Perpétue a peint l'horreur des geôles romaines, en paroles où se montrent éloquemment les répugnances instinctives de la femme et le dégoût
1. Eusèbe, Hist. eccl., VI,12.— 2. Catalogue libérien, dans Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. 1, p. 4 — 3. Passio SS. Montant, Lucii, 19; dans Ruinart, p. 237. — 4. Lactance, Div. Inst., V, 30. — 5. Eusèbe, De mart. Pal., 1, 41. Une notice insérée dans un des manuscrits du Martyrologe hiéronymien parle de Victor, de Victorin, de Claudien ét de sa femme Bassa, qui, après avoir passé trois ans dans la prison de Nicomédie, en bulte à la torture et aux mauvais traitements, y moururent (Mart.hieron., ms. de Berne, 6 mars ; De Rossi-Duchesne, p. 29). Une autre notice du même ms. cite une martyre, Antoniua, qui subit diverses tortures, fut pendant trois jours suspendue par un bras, et périt enfin dans les flammes, après deux années passces dans la prison de Nicomédie (4 mai; 1btd., p. 54).
que devait nécessairement ressentir une personne de bonne famille et d’habitudes élégantes. « J'eus peur; jamais je n’avais vu de telles ténèbres. O jour affreux! accablante chaleur causée par la foule des détenus! brutalité des soldats !! » Les nerfs moins délicats d'hommes tels que Lucius, Montan, Flavien, etc., ne sont pas à l'épreuve de cette première sensation. « Quand nous eûmes été conduits par les soldats dans la prison, nous n’eûmes point peur de ces ténèbres fétides. Cependant les jours que nous passâmes, les nuits qui s’écoulèrent dans ce lieu, ne peuvent s'exprimer par des mots. À qui ne les a pas éprouvées, rien ne fera comprendre les tortures atroces de la prison ?. »
Parmi ces tortures, trois méritent l’épithète que leur donnent les martyrs : les chaïnes, le nerpus, les souffrances de la faim et de la soif. La plupart des textes hagiographiques parlent des chaînes (/errum, vincula) dont les prisonniers chrétiens étaient chargés. Des martyrs d'Afrique, dans leur saint enthousiasme, les célèbrent même en des termes presque lyriques. Tirés pour un instant de la prison, et se croyant au moment de paraître devant le juge, ils s'écrient : « O jour de joie! 6 glorieux liens! à fer plus précieux que l'or! 6 bruit des anneaux qui se suivent en grinçant sur le pavé! » Vaine espérance! « l'heure de la passion n'était pas arrivée. Ayant vaincu le diable, nous fûmes renvoyés en prison pour être tentés par la faim et la soift. » On poussait la cruauté, sous l'ardent climat d'Afrique, jusqu’à
41. Passio SS. Perpeluae, Felicitatis, à, 2 Passio SS. Montani, Lucii, &.