‹ dix lecons sur le martyreChapitre 140 sur 201 · Acta S. Cypriani, 1. — Cf. Code Théodosien, I, xvi · texte numérisé non relu

Acta S. Cypriani, 1. — Cf. Code Théodosien, I, xvi

9, Voir La Persécution de Dioclélien, 2° éd., t. I, p. 3%, note.

3. Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, S 36, p. 91-94.

4. Acta SS. Tarachi, Probi et Andronici, 1, 4, T (voir cependant, pour ce détail des Actes, Nuovo Bull. di arch. crist., 1904, p. 18, note).

Cf. saint Jean Chrysostome, Homilia in Tilum, NI, 4; in sanctum Julianum martyrem, 2; saint Augustin, Sermo II in Psalm. ci, 2.

d'Amasée, décrit les peintures sur toile qui ornaient le tombeau de sainte Euphémie, à Chalcédoine, et représentaient les diverses scènes de son interrogatoire et de son martyre. Tracées à une époque où la procédure criminelle était encore la même qu'au temps des persécutions !, ces peintures sont un véritable document. « Le juge est assis sur un siège élevé ?; son visage est menaçant; d’un œil dur il regarde la vierge. Près de lui se tiennent ses assesseurs, des satellites, de nombreux soldats ; les greffiers portent des tablettes et des styles. L'un de ceux-ci est représenté levant la main au-dessus de sa tablette; il contemple avec une extrême attention la vierge debout devant le juge; son regard fixe est arrêté sur elle, comme pour lui commander de parler plus haut, de peur de mal reproduire ses réponses. Elle, cependant, est vêtue d'une robe sombre et porte le manteau des philosophes; la grâce de son visage révèle la beauté de son âme. Des soldats la conduisent au président ; l’un semble la traîner, l’autre la pousser. La vierge montre dans toute son attitude un mélange de modestie et de constance. Elle baisse les yeux, comme si elle craignait de rencontrer les regards des hommes; mais elle se tient droite, sans aucun signe de terreur *. »

4. Même si cette description devait être considérée comme purement imaginaire, un jeu d'esprit à la manière de Philostrate, ainsi que le pensent certains critiques (voir Muñoz, Alcune f'onti letterarie per la storia dell arte bizantina, dans Nuovo Bull. di arch. crist., 1904, p. 222), elle aurait encore pour cette raison une valeur documentaire, puisque Asterius écrit à la fin du quatrième siècle.

2. On n’a pas d'image de tribunal contemporaine de l'époque des martyrs. Mais une miniature du codeæ de Rossano (vi* siècle) représente un juge assis sur une estrade, devant une table ornée de portraits des empereurs, et entouré d’officiales. C'est l'appareil de la justice au temps de Cassiodore : probablement les formes extérieures n'avaient pas beaucoup changé en deux siècles. Voir une reproduction de cette miniature dans Jubaru, Sainte Agnès, 1907, lig. 47, p. 23.

3. Saint Asterius, Enarratio în martyrium praeclarissimae martyris Euphemiae, 3; dans Ruinart, p. 544,

Intrépide et modeste, c'est ainsi que nous nous | représentons le martyr chrétien devant son juge. Selon le caprice de celui-ci, ou selon la qualité de l'accusé, et aussi selon l’époque du procès, l’interrogatoire était ou non accompagné de torture. Ce répugnant moyen d'instruction est rarement em- : ployé pour les chrétiens de condition libre, avant les dernières années du second siècle : au moins les relations authentiques de cette époque, celles du martyre de Polycarpe, de Justin et de ses compagnons, d'Apollonius, des chrétiens de Scillium, n’y __ font-elles aucune allusion. Il en est, il est vrai, question dans la lettre sur les martyrs de Lyon : | mais on se souvient que, par une erreur de procé- | dure, que corrigea un rescrit de Marc Aurèle, on Jes avait d’abord inculpés de crimes de droit com- - mun'. Je choisirai, pour donner une idée d’un inter- : rogatoire non accompagné de torture, un document | de l’an 180, le procès-verbal de la comparution de six chrétiens de la ville de Scillium, Speratus, Nar- * tallus, Cittinus, Donata, Secunda et Vestia, devant - Saturninus, proconsul d'Afrique ?.

= Lx procoxsuz. — Vous pouvez obtenir grâce de l'empereur, si vous revenez à la sagesse, et si vous sacrifiez aux dieux tout-puissants.

Srxrarus. — Nous n'avons fait ni dit rien de mal, - mais nous rendons grâces du mal qu'on nous fait, et nous respectons, nous adorons et nous craignons notre Seigneur, à qui tous les jours nous offrons un -sacrifice de louanges.

A. Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, Hist. eccl., V, 1,14. — 2. Acta martyrum Scillitanorum,; dans Ruinart, p. 71-78; les Analecta Bollandiana, t. VIN, 1889, p. 6-8; Armitage Ro-

» binson, appendice à The Passion of Perpelua, p. 112- 191.

Le Procoxsuz. — Nous aussi, nous sommes religieux, et notre religion est simple. Nous jurons par la félicité de notre seigneur l'empereur, et nous prions pour son salut. Vous devez faire de même.

Sperarus. — Si tu veux bien me prêter une oreill tranquille, je t’expliquerai le mystère de la vraie simplicité.

Le PrRocoNsuL. — Je n'écouterai pas les injure que tu as le dessein d'adresser à notre religion! Jurez seulement par le génie de l'empereur

SPERATUS. — Je ne connais pas la royauté d siècle présent, mais je loue et j'adore mon Dieu, qu nul homme n'a vu, que des yeux mortels ne peuvent voir, mais dont la vraie lumière se manifeste au cœur croyant. Je n'ai point commis de vol; si je! fais quelque trafic, je paie l'impôt, parce que je: connais notre Seigneur, le roi des rois et le maître de tous les peuples.

Le PRocONSUL. — Abandonne cette vaine croyance. |

SPERATUS. — [1] n'y a de croyance dangereuse que | celle qui permet l’homicide et le faux témoignage. |

Le PproconsuLr, s'adressant aux autres accusés. — Cessez d’être ou de paraître complices de cette folie. !

Cirrixus. — Nous n'avons et nous ne craignons! qu'un Seigneur, celui qui est dans le ciel. C’est lui! que nous cherchons à honorer de tout notre cœur et de toute notre âme. |

Doxara. — Nous donnons à César l'honneur dû à! César, mais nous craignons Dieu seul.

LE PRocONSUL, à l’une des accusées. -- Et toi, que dis-tu, Vestia ? |

Vesria. — Je suis chrétienne, et ne veux pas être. autre chose.

LE ProcoNsuL, à une troisième. — Que dis-tu, Secunda ?

SEcuNDA. — Je le suis, et veux le rester.

LE PrOocoNsUL, à Speratus. — Tu demeures également chrétien ?

SPERATUS et tous les accusés. — Je suis chrétien.

LE PRoconsuL. — Peut-être avez-vous besoin d'un délai pour délibérer ?

SPERATUS. — Dans une affaire aussi évidente, tout est examiné et délibéré.

Le procoxsur. — Quels sont ces livres que vous conservez dans vos armoires ?

SPERATUS. — Nos livres sacrés, et en plus les épîtres de Paul, apôtre, homme juste.

LE proconNsuz. — Acceptez un délai de trente jours pour réfléchir.

SPERATUS. — Je suis chrétien, j’adorerai toujours

le Seigneur mon Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment.

Tous répétèrent la même parole.

Alors le proconsul prit ses tablettes et lut cette sentence :

« Attendu que Speratus, Nartallus, Cittinus, Donata, Vestia, Secunda, ont déclaré vivre à la façon des chrétiens, et, sur l'offre qui leur était faite d’un délai pour revenir à la manière de vivre des Romains, ont persisté dans leur obstination, nous les condamnons à périr par le glaive ».

Comme vous le voyez, le procès garde encore, en

130, quelque chose de la gravité romaine : on ne sent

point, chez le juge, soit un acharnement personne: contre les accusés chrétiens, soit un désir de triompher par tous les moyens de leur volonté. Il frappe ce qu'il appelle leur obstination, mais il ne cherche ni à les convaincre, ni à les forcer. Quelques années plus tard, l'emploi de la torture montre que le juge est moins impassible. Dès la fin du second siècle, nous voyons celle-ci devenir de procédure habituelle ou au moins fréquente dans les procès des martyrs. Quelquefois le magistrat observe encore les règles juridiques, qui en exemptaient les sénateurs, les décurions et les soldats! ; mais souvent aussi, il met ces règles en oubli, et traite les privilégiés comme s'ils étaient des gens du commun?. Les textes du troisième et du quatrième siècle décrivent, comme de pratique courante, la flagellation des martyrs, la tension de leur corps sur le chevalet, la lacération de leurs membres avec des ongles de fer, l’application du fer rouge ou des torches enflammées, ce qui constituait les quatre degrés de la torture. Dès 197, Tertullien protesie contre celle-ci : « Vous mettez les autres à la question pour les faire avouer quand ils nient, les chrétiens seuls pour les faire nier. J'avoue, et vous commencez contre moi la torture. On nous torture quand nous confessons3. »

Tertullien est, ici, irréfutable : en bonne logique, les magistrats n'eussent point dû mettre à la torture des accusés qui confessaient tout haut leur crime, c'est-à-dire leur religion. Et non seulement l'emploi de la torture, en ce qui les concerne, était inutile,

1. Code Justinien, IX, xt, 8, 41, 46. — 2. Voir par exemple jes Actes récemment mis en lumière du martyr égyptien saint Dioscore, qui était Curiale. Ils ont été publiés par dom Quentin dans les Anatecla Bollandiana, t. XXIV, 4905, p. 895. Je les ai traduits et commentés dans les Mélanges Godefroid Kurth, 4908, t. TI, p. 61-72, et reproduits en partie dans la 3e édilion de La Persécution dé Dioclétien, t. II, p. 1144148. — 3, Terlullien, Apol., 2.

mais encore il était illégal, et c’est là une de ces entorses au droit dont j'ai déjà parlé, qui n'inspiraient aucun scrupule à la conscience juridique des Romains, quand c’étaient les chrétiens qui étaient en cause. « Sera soustrait à la torture, dit une constitution d'Antonin le Pieux, celui qui aura fait des aveux complets {. » C'était précisément le cas des chrétiens. Mais nous arrivons au régime des persécutions systématiques, où les magistrats chercheront moins la condamnation des chrétiens que leur abjuration. La torture est alors employée contre eux avec l’espoir d’arracher à leurs souffrances, non un aveu qui conduirait à les punir, mais au contraire un désaveu qui permettrait de les absoudre. C’est ce qu'un écrivain du troisième siècle appelle « une cruelle pitié, » misericordia crudelior ?.

Sans aller jusqu'au paradoxe de dire que le magistrat agissait ainsi par humanité, on pensera que sa cruauté était quelquefois excusée à ses yeux par un sincère désir d’acquittement. Mais quelquelois aussi, en présence du chrétien qui se tait, on ne rompt le silence que par ces interjections : « Christ aide-moi! Seigneur, viens à mon secours! donnemoi la force de souffrir *! » l’amour-propre du magistrat entrait en jeu. Il était piqué de n'avoir rien obtenu. Dans ce duel en apparence si inégal, le représentant de l'autorité publique rougit d'être vaincu. Il recourt aux inventions les plus ingénieuses des tortionnaires, afin de triompher de la volonté du chrétien, mais souvent aussi afin de se venger de sa

4, Digeste, XLVIL, xvin, 46.

2, Passio SS. Montant, Lucii, 20.

3. Voir d'admirables exemples de ces prières pendant la torture, dans Jes Acta SS. Saturnini, Dativi, etc.; Ruinart, p. 409 et suiv.

déconvenue. Ou bien il fait jeter en prison la loque sanglante que la torture a laissée entre ses mains, dans l'espoir que le malheureux en qui il épargne un reste de vie lui reviendra dompté.

Un écrivain du quatrième siècle, qui mourut luimême martyr, Philéas, évêque de Thmuis, a décrit les tortures subies par les chrétiens d'Alexandrie, dont il partagea, en 306, la captivité. Malgré mon désir d’en finir vite avec ce triste sujet, il me paraît nécessaire de vous le citer : c’est le récit d’un témoin :

« Les bienheureux martyrs qui ont vécu avec nous. ont souffert pour le Christ toutes les douleurs, tous les tourments que l’on put inventer; et quelques-uns non pas une fois, mais plusieurs‘... On les frappait avec des verges, avec des fouets, avec des courroies, avec des cordes... Quelques-uns, les mains liées derrière le dos, étaient étendus sur le chevalet, pendant qu'au moyen d’une machine on leur tirait tous les membres. Ensuite, par l’ordre du juge, les bourreaux leur déchiraient avec des ongles de fer non seulement les flancs, comme on fait aux homicides, mais le ventre, les jambes, et jusqu’au visage. Il y en avait de suspendus à un portique par une seule main, de sorte que la tension des articulations était le plus cruel de tous les supplices. Plusieurs étaient attachés à des colonnes, les uns vis-àvis des autres, sans que leurs pieds portassent à

41. Cela était autorisé par une constitution de Marc Aurèle et Verus : « Repeti posse quaestionem divi Fratres rescripserunt. » Modestin, au Dig., XLNIII, XVI, 46. Cf. Paul, Sentent., V, x1v, 2. Il en était surtout ainsi, dit le jurisconsulte Paul, quand l'accusé avait montré une endurance extraordinaire (ce qui était souvent le cas des martyrs) : « maxime si in tormenta animum corpusque duraverit. » A Carthage, la martyre Guddene fut mise quatre fois à la question (Mart. Adonis, xy Kal. Aug.) ï

terre, afin que la pesanteur de leurs corps serrât de plus en plus leurs liens. Ils supportaient cette torture non seulement pendant que le juge leur parlait et les interrogeait, mais presque pendant une journée entière. Quand il passait à d’autres, il laissait des gens de sa suite pour observer les premiers, et voir si l’excès de la souffrance ébranlait leur résolution; il ordonnait de les serrer sans pitié dans leurs liens, et faisait traîner honteusement ceux qui expiraient. Car il disait que nous ne méritions aucun égard, et que tous devaient nous considérer et nous traiter comme si nous n'étions plus des hommes !. »

Vous venez de voir par le témoignage de l'évêque de Thmuis que des chrétiens mouraient quelquefois pendant la torture. Il le répète encore en un autre endroit de sa relation ?. Les lettres de saint Cyprien donnent des exemples semblables pour la persécution de Dèce ?. Le fait n’était pas pour étonner les persécuteurs : les jurisconsultes romains en parlent comme d'une chose fréquente et de peu d'importance *. Il semble que les femmes y aient été encôre plus exposées que les hommes. La pudeur outragée leur rendait la torture plus cruelle. Pour tourmenter leurs membres par le fouet, par le fer ou par le feu, on commençait par les dépouiller de leurs vêtements. On cite une d'elles qui mourut subitement, au moment où le juge commandait de la flageller *. Une autre, exposée en cet état devant les spectateurs et

1. Philéas, dans Eusèbe, Aist. eccl., VIII, 10, 2-7. 2. Ibid., 10, 9.

3. Saint Cyprien, Ep. 8; lettre de Lucien à Celerinus, 24 inter Cyprianicas.

4. Plerique, dum torquentur, deficere solent. Ulpien, au Dig., XLVIII, xIX, 8, 83.

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