‹ dix lecons sur le martyreChapitre 162 sur 201 · Saint Ignace, Rom · texte numérisé non relu

Saint Ignace, Rom

jeune homme de vingt ans à peine qui, n'étant point

lié, les mains étendues en croix, priait avec un.

calme inébranlable, et, sans reculer, sans faire un mouvement, attendait l'ours et le léopard : ceux-ci paraissaient d’abord ne respirer que mort et carnage : ils semblaient sur le point de dévorer le chrétien : puis ils s’en allaient, comme si une force inconnue leur ‘avait fermé la gueule. Les choses se sont passées comme je le dis. Vous en auriez vu d’autres (car ils étaient cinq) exposés à un taureau furieux : il avait déjà lancé en l’air plusieurs païens, qu'on avait dû emporter inanimés : mais, au moment de se jeter sur les saints martyrs, il ne pouvait plus avancer : il frappait la terre du pied, secouait ses cornes, excité encore par la chaleur de la flamme et les piqûres d'un fer rouge ! : puis il se détournait, comme repoussé par la main divine. Après ces bêtes, on en lança d’autres, sans plus de succès. Enfin, sortis intacts de tant d’assauts, les martyrs furent décapités, et jetés ensuite à la mer. »

Le taureau, qui avait lancé plusieurs personnes, probablement des condamnés, et qui refusa de toucher aux martyrs, avait dans les venationes un rôle particulier. Quand on voulait le rendre furieux avant de le faire attaquer par des bestiaires, à la façon des toréadors modernes, on déposait par terre des mannequins bourrés de paille, sur lesquels il s'acharnait, jouant avec eux à la balle 3. Mais souvent la cruauté romaine donnait à ces exercices préliminaires un caracière tragique, en remplaçant les « hommes de paille »

4. Cf. « flammis stimulatus ». Martial, De spectaculis, xIx, 1. 2. Eusèbe, Hist. eccl., NII, 7, 4-6.

.3 Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1893, p. 480.

par des personnages vivants !. C’est ce qui venait d’avoir lieu à Tyr : c’est ce qui eut lieu, en 177, à Lyon, où sainte Blandine servit de jouet à un taureau qui la lança plusieurs fois avec ses cornes ? : c'est ce que vit l’amphithéâtre de Carthage, quand non plus un taureau, mais, par exception, une vache méchante jeta aussi en l’air sainte Perpétue et sainte Felicité.

Pour empêcher les patients d'échapper aux atteintes de l’animal, les réduire à l’immobilité et à l'inertie de mannequins, on les enfermait nus dans un filet : ce traitement fut infligé à Blandine et aux deux martyres africaines. Bientôt cependant le peuple de Carthage, touché de la beauté délicate de Perpétue, de l'apparence languissante de Félicité, qui était récemment accouchée, ordonna de leur rendre leurs vêtements. Ce mouvement passager de pitié populaire fut l’occasion d’un des épisodes les plus touchants et les plus nobles que nous offre l'histoire des martyrs. Perpétue, lancée par l'animal, était retombée lourdement sur le sol. Dans sa chute, sa tunique s'était fendue, laissant ses jambes à découvert. « Oublieuse de la douleur pour ne se souvenir que de la pudeur, » selon l'expression du biographe contemporain, elle rejoignit promptement les lambeaux de l’étoffe déchirée : puis, dans un mouvement

de coquetterie admirable, elle rattacha avec une \

4. Voir Beurlier, Les Combats de taureaux chez les Grecs et chez les Romains, dans Mémoires de la Socielé des antiquaires de France, 41887, p. 80-83.

2. Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, Hist. eccl., V, 4, 56. Deux lioles de terre cuite du cinquième siècle représentent sainte Thècle attachée à un poteau, entre quatre bêtes féroces : deux sont des taureaux. Wilpert, Menasfläschen mit der Dares tellung der hl. Thekla, dans Rôm. Quartalschrift, 1906, p. 87, 90,

Lan

fibule ses cheveux qui s'étaient dénoués, « car il ne convenait pas, dit le narrateur, qu’une martyre entrât dans la gloire semblable à une pleureuse. » Quand le désordre de sa toilette eut été ainsi réparé, l'intrépide jeune femme s'avança vers l’esclave Félicité, qui gisait à terre, à demi brisée, lui tendit la main, l’aida à se relever !. Elles étaient maintenant prêtes à recevoir décemment le coup mortel ?.

Sanctifié par Notre-Seigneur Jésus-Christ, le supplice de la croix, que les Romains considéraient non seulement comme infamant et sordide, mais comme le plus atroce, et auquel ils donnaient ordinairement une grande publicité 4, . fut souvent infligé aux martyrs.

1. Passio SS. Perpetuäe, Felicitatis, 20. — Je ne comprends pas Mommsen disant (Droit public romain, t. III, p. 267) que l'exécution des femmes se faisait toujours en secret, et qu’on n’a pas la preuve qu’il y en ait eu d’exécutées publiquement. Pour l’exposition aux bêtes, le contraire résulte des exemples que nous venons de citer et aussi d'un certain nombre de monuments que nous avons indiqués dans les notes précédentes. Voir encore dans le Dicé. d'archéologie chrétienne et de liturgie, article Ad. Bestias, deux fragments de vases du musée de Tours et du musée Carnavalet, représentant une femme exposée aux bêtes; t. I, p. 495-456, fig. 89 et 90.

2. On ne \oit pas que les chrétiens condamnés aux bêtes aient jamais combattu contre elles : ils se laissaient déchirer, sans se défendre. Une autre condamnation est une fois cilée : l'agrégation à une troupe de gladiateurs. La Passion de saint Pionius en parle ($48), mais comme d'une menace adressée au martyr Asclépiade. Nous ne voyons qu'une condamnation de ce genre qui ait été réellement prononcée : trois chrétiens, condamnés aux exercices du pugilat, furent remis aux mains d’un entrepreneur de spectacles : mais ils refusèrent de recevoir la nourriture servie aux athlètes et de se prêter à l'apprentissage de leur métier : ils furent alors envoyés aux mines (De mart. Pal., 8). Sur les condamnés enrôlés, à l'époque romaine, parmi les gladiateurs ou parmi les bestiaires, voir Tertullien, Apol., 44; De, spectaculis, 19; Ulpien, au Digeste, XLVIII, xix, 8, $ 41 et 12. La charitéchrétienneessayait deles racheter ; Const. Aposi., VII, 42. —3. Supplicium crudelissimum teterrimumque.Cicéron, Verr., V,165.— 4. Quotiens noxios crucifigimus, celeberrimae eliguntur viae, ubi plurimi intueri, commoveri hoc metu possint.sSénèque, Declam. CCLXXY.

Le plus illustre crucifiement, après celui du Sauveur, est celui de saint Pierre. Au premier et au second siècle, Clément Romain et Denys de Corinthe parlent du martyre de l’apôtre à Rome, sans en indi-

. quer le mode !. Tertullien dit que saint Pierre « souf-

frit une passion semblable à celle du Sauveur » et « fut crucifié ?. » Origène ajoute qu'il « fut crucifié la tête en bas. » Ce fait, si étrange qu'il paraisse, n’est pas sans exemple au temps de Néron. « Je vois, écrit Sénèque, je vois des croix de divers genres; quelques-uns y sont suspendus la tête en bas. » Origène attribue ce raffinement de supplice à une autre cause encore que la cruauté des bourreaux : « Pierre, dit-il, demanda par humilité à être placé ainsi sur la croix *. »

Le premier siècle vit d’autres crucifiés chrétiens. 11 y en eut un grand nombre dans l’horrible fête des jardins de Néronf. Au commencement du second siècle, saint Siméon, évêque de Jérusalem, est mis en croix sous Trajan 7. Une centaine d'années plus tard, le païen dont Minucius Felix a recueilli les

propos dit à son interlocuteur chrétien, avec un ac-

cent de triomphe : « Ce-n'est plus le moment d'adorer les croix, mais d'y monter, » jam non sunt ado” randae cruces, sed subeundae $. Dans les passages de saint Justin, de Tertullien, de Clément d’Alexandrie, que j'ai déjà cités, il est question de chrétiens mis en croix °. Les noms de quelques-uns de ceux

4, Saint Clément, Cor., 5, 6; saint Denys, dans Eusèbe, Hist. eccl., 31, 25. — 2. Tertullien, De praescr., 35; Scorpiac., 15. — 3. Origène, dans Eusèbe, Hist. eccl., III. 4. — 4. Sénèque, Consol. ad Marciam, 20. — 5. Origène, loc. cit. — 6. Tacite, Ann., XV, 44. — 7. Hégésippe, dans Eusèbe, Hist. eccl., II, 32. — 8. Minucius Felix, Oclavius, 12. —

9. Voir plus haut, p. 281; ajouter saint Cyprien, De bono palientiae, 42; Ep. 55.

qui périrent de ce supplice dans la dernière persécution ont été recueillis : Claude, Astère, Néon, Calliope ?, Théodule à, Agricola 4, Timothée, Maura ÿ. usche cite parmi les crucifiés de nombreux chrétiens anonymes d' Égypte 5.

Plusieurs de ces Égyptiens furent mis en croix comme l'avait été saint Pierre. « Les autres, dit Eusèbe, y avaient été attachés comme on fait habituellement pour les malfaiteurs ; mais il y en eut qui, par une atrocité particulière, furent attachés la tête en bas 7. » L'historien du quatrième siècle ajoute qu’ «ils restèrent ainsi vivants jusqu’à ce que la faim les ait fait périr sur leurs gibets $. » Au lieu d'achever les crucifiés *, les Romains les laissaient ordinairement agoniser sur la croix, « où leur vie s’écoulait goutte à goutte !°, » Origène dit que les crucifiés vivent souvent toute une nuit et tout un jour sur la croix !!, Une Passion parle de deux époux chrétiens,

. Acta SS. Claudii, Asterii, etc., 3, dans Ruinart, p. 284. . Passio S. Calliopii, dans Acta SS. avril, t. I, p. 662. Eusebe, De mart. Pal., 11.— Théodu!'e était esclave. . Saint Ambroise, De exhort. virginil., 2.

. Passio SS., Timothei et Maurae, dans Acta SS., mai, t. I, p. 876, . Eusèbe, Hist. eccl., VIN, 8.

Ibid.

Ibid.

. L'achèvement des crucifiés par le crurifragium (saint Jean, XIX, 31-33; Cicéron, Philipp., XII, 42) ne semble pas avoir été très fré. quent; cependant cet usage subsista encore, au moins en droit, jusqu'à Constantin, car Aurelius Victor, rappelant que cet empéreur abolit le supplice de la croix, s’exprime ainsi : « supplicium patibulorum et cruribus suflringendis removerit » (Caesar, 44, 4). Origène parle d'un autre mode d'achèvement des crucifiés, en usage chez les Romains : on leur donnait un coup de lance sous les aisselles (1n Matth. comm. ser. 440; Migne, P. G., t. XIIL, col. 1798). Chez les Juifs, l'usage d'achever les crucifiés avant le soir provient sans doute de Deutéronome, XXI, 22, interdiction de laisser vivant plus d’un jour le condamné à la potence.

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