LE TÉMOIGNAGE DES MARTYRS, LA VALEUR DE CE TÉMOIGNAGE
Nous avons vu dans quelles circonstances atroces, au prix de quelles souffrances, des martyrs de toute condition, de tout sexe, et même de tout âge ont, sur tous les points du monde antique, rendu témoignage à leur foi. Quelle est la valeur objective de ce témoignage? Voilà ce qu'il nous faut rechercher aujourd’hui. Pascal semble avoir rendu cette rechercheinutile, en résumant toute la question dans une grande et admirable parole, souvent répétée, : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger!. » Il importe de la bien comprendre, ét de l'entendre dans son véritable sens.
La question du témoignage des martyrs a été examinée un peu vite, et peut-être un peu superficiellement, par M. Boissier, dans son beau livre sur la Fin du Paganisme. Comme rien de ce qu'écrit ce critique toujours impartial, et d’une sagacité si
Pensées, éd, de 1712, p. 179.
souventéprouyée, ne saurait nous laisser indifférents, vous me permettrez de reproduire intégralement ses paroles :
« La question — dit-il — n'est pas à proprement parler une question religieuse. Elle le serait, si l'on pouvait affirmer que la vérité d'une doctrine se mesure à la fermeté de ses défenseurs. Il y a des apologistes du christianisme qui l'ont prétendu; ils ont voulu tirer de la mort des martyrs la preuve irrécusable que les opinions pour lesquelles ils se sacriliaient devaient être vraies : « On ne se fait pas « tuer, disent-ils, pour une religion fausse. » Mais en soi ce raisonnement n'est pas juste, et d'ailleurs l'Église en a ruiné la force en traitant ses ennemis comme on avait traité ses enfants. Elle a fait ellemême des martyrs, et il ne lui est pas possible de réclamer pour les siens ce qu’elle ne voudrait pas accorder aux autres. En présence de la mort courageuse des vaudois, des hussites, des protestants qu'elle a brûlés ou pendus sans pouvoir leur arracher aucun désaveu de leurs croyances, il faut bien qu'elle renonce à soutenir qu'on ne meurt que pour une doctrine vraie !, »
Il y aurait bien des choses à reprendre dans ces paroles, où je ne retrouve pas toute l’habituelle. précision de leur auteur. D'abord, je ne crois pas que l'Eglise, — car c'est elle qui est directement mise en cause dans la dernière phrase, — ait jamais « soutenu qu'on ne meurt que pour une doctrine vraie. » Le contraire est certain, et, quelque jugement qu’il faille porter sur les exécutions d'héré-
4 Boissier, La Fin du Paganisme, t. I, p. 400.
tiques qui sont ici rappelées en bloc, plusieurs au moins, parmi elles, montrent que l’on peut mourir avec courage et bonne foi pour une doctrine fausse ? Mais ia question me paraît se poser d’une manière toute différente.
Quelles que soient les confusions introduites par l'usage dans la langue courante, tout homme qui meurt pour. une opinion ne peut être appelé un martyr. Selon l’étymologie du mot, un martyr est un témoin. On n’est pas témoin de ses propres idées. On est témoin d'un fait. C'est dans ce sens que Jésus-Christ, dans plusieurs paroles rapportées par les Evangiles, et que j'ai citées au début de ces conférences, dit à ses disciples : « Vous serez mes témoins. » C’est dans ce sens que saint Pierre et saint Jean répondent aux Juifs qui veulent leur imposer silence : « Nous ne pouvons pas taire ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu ÿ
Les martyrs sont témoins non d’une opinion, mais d’un fait, le fait chrétien. Les uns l’ont vu naître sous leurs yeux, ils ont connu son auteur, « leurs mains, » selon l'expression de saint Jean, « ont touché le Verbe de vie ‘. » Les autres connaissent le fait chrétien par une tradition vivante, pour quelques-uns très proche encore des origines, et dont
4. On lira utilement sur ce sujet la VII* des belles conférences de Mgr. Baudrillart sur l’Église, la Renaïssance, le Protestantisme, p. 238 et suiv.
2, C’est sans doute dans ce sens que Pascal a écrit cette autre phrase, moins connue : « S'il n'y avait qu’une religion, Dieu serait trop manifeste; s’il n’y avait des martyrs qu'en notre religion, de même. » Pensées, p. 97. Mais « martyr, » ici, a le sens vague que lui donne le langage ordinaire : Pascal ne se sert pas, comme tout à l'heure, du mot « témoin. »