Lightfoot, S. Ignatius and S. Polycarp, 1. I, p
cinquante ans après, Polycarpe se laissa brûler vif plutôt que de renier le Dieu dont l’amour lui avait été révélé par l’apôtre même qui, lors de la dernière cène, avait reposé sa tête sur la poitrine du Christ, qui pourrait dire qu'un tel martyr n'était pas un témoin ?
J'ai tout à l'heure nommé saint Irénée. Celui-ci était venu d'Asie à Lyon : il assista dans cette dernière ville au martyre des chrétiens immolés sous Marc Aurèle, et y succéda au vieil évêque Pothin, mort captif pendant la persécution. Lui-même mourut au commencement du troisième siècle, sous le règne de Septime Sévère !. Il avait gardé très vif le souvenir des leçons que lui avait données à Smyrne son maître Poilycarpe. « Ces leçons, dit-il dans une lettre à l’un de ses anciens condisciples, ont grandi pendant que croissait mon âme, et se sont identifiées avec elle : de sorte que je pourrais indiquer l'endroit même où s’asseyait le bienheureux Polycarpe, quand il nous adressait la parole, décrire ses allées et venues, sa manière de vivre, son apparence personnelle, répéter les discours qu’il tenait au peuple, et comment il décrivait ses relations avec Jean et avec le reste de ceux qui avaient vu le Seigneur, et comment il citait leurs paroles. Et tout ce qu’il avait appris d'eux sur le Seigneur, et
sur ses miracles, et sur son enseignement, Polycarpe,
comme l'ayant reçu de témoins oculaires de la vie du Verbe, le relatait e en concordance avec les Écri-
1. Je n’examine pas ici la question controversée de savoir si Irénée fut ou non martyr. J'ai exposé les raisons pour et contre danse 1 Histoire des persécutions pendant la première moilié du troisière aiècle, 3° éd., p. 167-170,
tures. J'avais coutume d'écouter avec attention, par la grâce de Dieu, les choses qui étaient ainsi exposées devant moi, les notant non sur le papier, mais dans mon cœur; et toujours, par la grâce de Dieu, je les repasse fidèlement en moi-même {. » Il me paraît impossible d'exprimer d’une manière plus saisissante ce qu'il y avait de vivant dans cette tradition orale, déposée par des vieillards dans des âmes jeunes, et s’y incorporant au point de grandir avec elles, selon l'expression d’Irénée, c'est-à-dire de devenir plus claire à mesure que la réflexion et la maturité de l’âge en faisaient mieux apercevoir le sens. Mais n'oublions pas qu'avec Irénée, nous arrivons au troisième siècle; que l’écho des lacs de Galilée, éveillé le long du golfe de Smyrne par la parole de Polycarpe, se répercute maintenant sur les bords du Rhône; et que trois degrés seulement mènent à Jésus-Christ les chrétiens de ce temps : les apôtres et les disciples immédiats du Seigneur, — leurs auditeurs, comme Ignace ou Polycarpe, — les auditeurs de ceux-ci, comme Irénée.
Nous avons donc le droit de considérer non seule-
ment les martyrs du premier siècle, — morts pour le Christ sous Néron et sous Domitien, — mais encore ceux du second, — immolés sous Trajan, sous Ha-
drien, sous Antonin, sous Marc Aurèle, — comme de vrais témoins. Les uns, qui ont confessé leur foi au début du second siècle, appartiennent encore, selon l'expression d’un contemporain des premières persé-
cutions, à « la génération » des apôtres ; il en est :
même parmi eux qui avaient Connu intimement le
1. Saint Irénée, lettre à Florinus, dans Eusèbe, Hisf. eccl., N, 20.
Sauveur, comme Siméon, évêque de Jérusalem, qui
. était le cousin de Jésus, et, après avoir souffert la
torture pendant plusieurs jours,sans vouloir le renier, fut, malgré son extrême vieillesse, mis en croix par l’ordre du légat Claudius Atticus, dans les premières années du règne de Trajan!. Les autres ont reçu l’enseignement des apôtres, ou ont reçu l'enseignement de ceux qui les avaient entendus, et par conséquent tiennent de ces bouches autorisées et véridiques leurs croyances, soit immédiatement, soit médiatement. Parmi les martyrs de cette seconde catégorie, plusieurs vécurent aux lieux mêmes où s'était écoulée la vie du Sauveur, et les habitèrent avant que la terriblerépression quisuivit la révolte des Juifs au temps d'Hadrien n’ait, en faisant de la Palestine un désert, réduit à néant les traditions locales : tels sont les chrétiens dont parle, au second siècle, l'apologiste saint Justin, auxquels le chef des Juifs rebelles, Barcochébas, fit subir, vers 131, les derniers supplices, pour les punir du refus de renier et de blasphémer Jésus-Christ?. Mais là où ne se retrouvaient pas les traces du Sauveur, se retrouvaient celles de ses disciples, puisque avant la fin du premier siècle une partie notable du monde romain avait déjà été évangélisée par eux. Les martyrs du second siècle vécurent donc dans une atmosphère saturée d'histoire évangélique, vibrante de la prédication primitive, et où se
distinguaient encore clairement les divers anneaux de la tradition, que pour certaines contrées la nuit des temps dérobe aujourd’hui à nos regards. Ils sa-
4. Hégésippe, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 32, 2. Saint Justin, I Apol., 31.
vaient quel apôtre ou quel disciple, ou quel homme apostolique, avait apporté «la bonne nouvelle » dans leur pays, et pouvaient suivre, en quelque sorte, les vestiges matériels de leurs pas, mettre, selon le mot de saint Ignace, le pied dans l'empreinte laissée par celui des premiers missionnaires !. Quand ils refusaient de renier une religion embrassée, le plus souvent, dans la maturité de l’âge et dans la plénitude de la réflexion, c'est parce qu'ils pouvaient dire de qui ils l'avaient reçue, et n’ignoraient rien de ces origines historiques que c’est aujourd’hui notre joie, mais aussi notre pénible labeur de retrouver.
A ces martyrs et à leurs successeurs s'applique dans toute sa force la parole de Pascal : ces « témoins qui se font égorger » attestent non une doctrine, mais «une histoire, » ou plutôt ils attestent à la fois une histoire et une doctrine, et démontrent par leur mort volontairement subie que cette histoire et cette doctrine sont inséparables l’une de l’autre. C'est précisément cette identité du fait historique et de la doc-
-trine, rendant, en quelque sorte, celle-ci vérifiable par celui-là, qui forme le caractère original du christianisme, et le distingue des mythes, ou des pures constructions de métaphysique suspendues entre ciel et terre, sans appui dans la réalité. Lui porte en même temps sa tête dans les cieux et tient ses pieds posés fermement sur la terre. Il ne cesse jamais d’êtré un fait. C’est pourquoi à toute époque il peut avoir des témoins. Ceux qui sont maintenant trop loin du fait évangélique pour que leur attestation puisse ajouter quelque chose à sa crédibilité, sont toujours assez près du fait chrélien, c’est-à-dire de