I Apol., 40, — Voir plus haut, p
devant le préfet de Rome, celui-ci, qui n’ignorait pas que Justin était un homme instruit, lui demanda : « De quelles sciences et de quelles études t’occupestu? — Je me suis efforcé, répondit Justin, d'étudier successivement toutes les sciences, et de les mettre toutes x l'épreuve. J'ai fini par m'arrêter à la doctrine des chrétiens, bien qu’elle déplaise à ceux qui sont entraînés par l'erreur d’une pensée fausse !. » Lui-même raconte dans un de ses livres, le Dialogue avec Tryphon, comment il avait cherché le repos de son intelligence dans les doctrines d’Aristote, puis de Pythagore, puis de Platon, avant d’embrasser celle des chrétiens ?. Mais il indique dans un autre ouvrage l'expérience qui, pendant qu'il était à l'avantdernière étape de ce voyage à la recherche d’une croyance définitive, avait dissipé les préjugés qui lui cachaient encore le but. « Moi-même, éerit-il dans sa seconde À pologie, lorsque j'étais disciple de Platon, entendant les accusations portées contre les chrétiens, et les voyant intrépides en face de la mort et de ce que tous les hommes redoutent, je me disais qu'il était impossible qu'ils vécussent dans le mal et dans la débauche. Quel homme impur et débauché, aimant à se repaître de chair humaine, pourrait accueillir avec joie la mort, qui le prive de tous les biens? ne chercherait-il pas à jouir plutôt de la vie présente ? ne le verrait-on pas se cacher des magis- . trats, au lieu de s’exposer de son plein gré à la mort 3 ?» Il conclut alors que les calomnies répandues contre les chrétiens n'étaient qu'une ruse des puissances ennemies pour voiler d’un épais nuage la
1. Acta S. Justini, 1. —2. Dialog. cum Tryph., 18. — 3. Saint Justin, II Apol., 12.
vérité de leur religion. L'intrépidité des martyrs lui démontra l'innocence de ceux qui partageaient leur foi, et cette démonstration acheva le travail intérieur commencé en lui par la comparaison des doctrines.
Saint Justin n’est pas le seul dont la conversion ait été déterminée par ce témoignage des martyrs, plus éloquent et plus persuasif que toute prédication. Tertullien a vu, pendant la persécution de Septime Sévère, de nombreux païens transformés
par les pensées que faisait naître ce fait extraordinaire. « Bien des hommes, dit-il, frappés de notre courageuse constance, ont recherché les causes d’une patience si admirable; dès qu'ils ont connu la vérité, ils sont devenus des nôtres, etont marché avec nous{. » Arnobe met de même parmi les motifs de croire l'héroïsme des chrétiens persécutés et leur nombre croissant malgré les supplices 2,
On dénonce, de nos jours, ce qu'a de démoralisateur la publicité des exécutions capitales. À plus forte raison en était-il ainsi dans l'antiquité, où l’on faisait d'elles, vous vous en souvenez, un spectacle et une fête. Cependant, par exception, celles des chrétiens portaient souvent dans l'âme des spectateurs de grands exemples et de salutaires pensées. Comme jusqu'as dernier moment le martyr restait maître, par un seul mot, d’écarter de soi le supplice, — comme une parole d’abjuration arrachée à la crainte ou à la douleur, s'échappant de lèvres déjà pâlies par la mort, pouvait arrêter soudain le bras du bour-
1. Tertullien, Ad Scapulam, 5. — Il avait déjà dit à la fin de l’Apologétique ‘« Cette obstination, que vous nous reprochez, est un enseignement. Qui peut en être témoin sans être ébranlé, et sans
vouloir en rechercher la cause? et qui, l'ayant pénétrée, ne vient pas à nous? » — 2. Arnobe, Ado. nat., Il, 5
reau, — l'intérêt, à mesure qu'on approchait de la fin, ne cessait de grandir. La foule des assistants, les uns animés par le fanatisme, les autres déjà touchés de commisération, prenait une part personnelle aux diverses phases du martyre. Ce n'étaient plus seulement des spectateurs, c'étaient presque des acteurs : la foule remplissait alors un rôle analogue à celui du chœur dans la tragédie antique : on l’entendait exprimer tout haut ses sentiments : parfois même, et comme à son insu, il lui arrivait de dégager les divers aspects moraux du drame qui se jouait devant elle.
Tantôt c’est un mouvement de pitié : on vit à l’audience du tribunal ou sur les bancs de l’amphithéâtre des païens pleurer pendant qu’on jugeait ou qu'on suppliciait un martyr'!. Tantôt, c'est l’étonnement qu'un homme ou une femme puisse supporter de telles souffrances ? : étonnement très remarquable chez les anciens, qui avaient tant l’habitude de voir souffrir. Mais quelquefois aussi, c’est un sentiment plus réfléchi : comment peut-on souffrir ainsi de son plein gré? Un contemporain de la persécution de Dèce, — l’auteur anonyme du De laude martyrum, — a noté les propos des païens qui regardaient un martyr sur le chevalet : il décrit le travail intérieur, précurseur de l'impression, souvent féconde, que la vue des tortures volontairement subies faisait dans les âmes sincères. « Je l’ai bien compris, un jour que des mains cruelles déchiraient le corps d'un chrétien, et que le bourreau traçait de sanglants sillons sur
4. Martyrium Polycarpi, 4; Eusèbe, De mart. Pal., 8, 12. 2. Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, Hisf.
eccl., V, 1, 56.
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ses membres lacérés. J’entendais les conversations
des assistants. Les uns disaient : « Il y a quelque
chose, je ne sais quoi, de grand à ne point céder à la douleur, à supporter les angoisses. » D’autres ajoutaient : « Je pense qu'il a des enfants, une épouse est assise à son foyer. Et cependant ni l'amour paternel, ni l'amour conjugal n’ébranle sa volonté. Il y a là quelque chose à étudier, un courage qu'il faut scruter jusqu'au fond. On doit faire cas d’une croyance pour laquelle un homme souffre et accepte de mourir{. » Ceux qui parlaient ainsi, les yeux fixés sur le visage du supplicié, où passait tour à tour l'angoisse de la souffrance et le sourire de l'extase, étaient déjà, sans le savoir, à demi convertis : beaucoup, probablement, allèrent jusqu'au bout de leurs réflexions, et s’éloignèrent du chevalet sanglant, comme le centurion était descendu du Calvaire, en se frappant la poitrine et en confessant le Christ. Même ceux qui n'étaient pas capables de ce pas décisif gardaient de ce qu'ils avaient vu une impression ineffaçable : « Le peuple constatait avec surprise, dit la lettre de l'Église de Smyrne sur la mort de Polycarpe, la différence qu’il y a entre les infidèles et les élus ?. » C’est ainsi que, selon le mot célèbre de Tertullien, plus les chrétiens étaient tranchés par la faux, plus ils repoussaient nombreux, parce que le sang des martyrs était une semence soit prochaine, soit au moins lointaine, de nouveaux fidèles : plures efficimur quoties metimur a vobis; semen est sanguis christianorum ?. -
1. De laude martyrum, 5.— 2. Martyrium Polycarpi, 16. — 3. Tertullien, Apol., 50. Hippolyte dit de même (In Danielem, II, 38, 4) que beaucoup, en voyant la constance des martyrs, admirèrent d’abord, puis crurent, et devinrent martyrs eux-mêmes : m&vtec Id0vTEc Bavptouoiv.… moXkot OÈ di aÛTOYy NaTEUGAVTES wTaUTw uaprupes @coù yivovta.
Sans doute, tous ne se livraient pas sans résistance à ces émotions salutaires. Il y avait les gens grossiers, à courtes vues, qui, voyant la mort arriver après tant de courage et de souffrances, disaient des martyrs : « Où est leur Dieu? et à quoi leur a servi cette religion, pour laquelle ils ont sacrifié leurs vies! ? » Même dans un monde plus raffiné, parmi les hommes d'étude, les impressions variaient. Les
uns, comme Justin au second siècle, Arnobe au
quatrième, durent en partie au spectacle des mar-
tyrs leur conversion. D'autres, comme Sénèque, savent au moins s'attendrir, admirer même, à la vue des suppliciés chrétiens, si, comme je le pense, s'applique à ces derniers (et à quel autre pourrait-il s'appliquer?) ce passage du célèbre philosophe : « Qu'est-ce que la maladie, auprès de la flamme, et du chevalet, etdeslames ardentes, et des fersappliqués aux blessures à peine cicatrisées pour les renouveler et les creuser plus avant ? Parmi ces douleurs, quelqu’un n'a pas gémi; c'est peu, il n'a pas supplié; c’est peu, il n’a pas répondu; c’est peu, il a souri, et souri de bon cœur ?. » Mais, dans k monde égoïste et superbe des iniellectuels, souvent moins capables que les simples de sensations franches et de raisonnements justes, beaucoup furent réfractaires même à la pitié, quand les chrétiens étaient en cause. Le plus redoutable adversaire que ceux-ci aient eu au second siècle, Celse, l’auteur du Discours véritable, avait au moins la bonne foi de reconnaître leur cou-
4. Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, Hist eccl. V, 1,60. 1 .
. 2, Sénèque, Ep. 78. — Voir, à propos de ce passage, His{t. des persécutions pendant les deux premiers siècles, x" éd., p. 56, note 2.
sage : «Ils mettent, disait-fl, à garaer 1eur doctrine une constance indomptable, et je ne saurais leur reprocher leur fermeté. La vérité vaut bien qu'on s'expose pour elle, et je ne veux pas dire qu'un homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée, ou feindre de l’abjurer, pour se dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes !. » Mais pour un qui s’honore par cet aveu, combien demeurent durs et méprisants, au point de refuser toute vertu même au chrétien qui meurt pour sa foi! Vous vous souvenez de Marc Aurèle reprochant aux martyrs leur entêtement et ce qu'il appelle leur faste tragique?, Le stoïcien Épictète voiten eux d'opiniâtres fanatiques $. Le rhéteur Aelius Aristide s'exprime sur leur compte en termes à peu près semblables 1. Le satirique Lucien s'amuse à dessiner la caricature d'un martyr. Faisant contraste à ces âmes fermées de raffinés ou d’orgueilleux, parfois si attachés à noter les moindres pulsations de leur vie morale qu'ils n'aperçoivent pas l’héroïsme chez les autres, combien touchante est l'ouverture des âmes simples, recevant spontanément la leçon donnée par les souffrances volontaires des chrétiens! L'histoire des persécutions en offre de nombreux exemples : j'en citerai quelques-uns pour finir.
Parmi les martyrs immolés au commencement du troisième siècle, par application de l'ordonnance de Septime Sévère, est sainte Potamienne, dont j'ai
. Origène, Contra Celsum, I, G.
. Marc Aurèle, Pensées, XI, 8. Voir plus haut, p. 124, . Arrien, Dissert., IV, 7.
. Aelius Aristide, Oratio XLVI (éd. Dindorf, p. 402). . Lucien, De morte Peregrini.
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déjà parlé à propos des menaces dirigées trop souvent par les magistrats contre la pudeur des chré-
: tiennes. Comme elle avait triomphé de tous les
pièges tendus à sa foi et à sa vertu, le préfet d’ Égypte la condamna au feu, en même temps que sa mère Marcella. On la confia, pour la conduire au supplice, à un soldat de l’escorte du préfet, appelé Basilide. Celui-ci était païen, bien disposé cependant pour les chrétiens, car, de même que beaucoup de ses coreligionnaires, il avait assisté quelquefois aux leçons d'Origène. Basilide se montra, pendant le trajet, humain et respectueux pour la condamnée. Quand de grossiers païens se détachaient de la foule pour jeter aux oreilles de la vierge quelque raillerie obscène, qui la faisait rougir, le soldat les repoussait avec indignation. Arrivée au lieu du supplice, Potamienne le remercia, lui promit qu'elle n'oublierait pas la pitié qu'il avait eue pour elle, et qu'elle obtiendrait de Dieu sa récompense. Il assista à l'exécution, et vit plonger lentement la martyre dans une chaudière de bitume enflammé, où elle expira quand elle y eut été enfoncée jusqu’au cou. Son souvenir ne le quitta plus. Une nuit, il crut voir Potamienne lui poser une couronne sur la tête, et lui dire que la grâce demandée pour lui à Dieu était obtenue. Quelque temps après, Basilide se trouvait avec des camarades, qui le pressèrent d'assurer quelque chose par serment : « Je ne puis jurer, répondit-il, car je suis chrétien. » Ses camarades crurent d’abord qu'il raillait : mais, quand il eut réitéré son refus, ils le conduisirent au préfet, devant qui Basilide affirma sa nouvelle foi. On le mit en prison. Des chrétiens vinrent l'y visiter,
et l'interrogèrent sur la cause d'une conversion aussi subite. Il leur raconta son entretien avec Potamienne, et la vision qu'il avait eue. Ayant de nouveau confessé la foi devant le préfet, Basilide fut condamné à avoir la tête tranchée. Le martyre de la vierge avait fait du soldat un martyr ‘.
Quelquefois, c'est au tribunal ou dans la prison que la conversion se préparait. Les gens les plus habitués à voir des prisonniers étaient les plus frappés de voir des prisonniers si différents des criminels ordinaires. On cite un greflier qui jeta ses tablettes et son stylet pour ne pas transcrire la condamnation d'un martyr, et, révolté par l'injustiee, se déclara lui-même chrétien ?. On a des exemples de geôliers convertis par le courage et la douceur des fidèles, et recevant le baptème de ceux qu'ils étaient chargés de garder#. Les soldats surtout, natures droites et rudes, non embarrassées de sophismes, sentaient leur cœur se fondre au contact de leurs captifs chrétiens. C’est ce qui arriva dans la prison militaire de Carthage, où Perpétue, Félicité, Saturus et leurs compagnons avaient été transférés quelques jours avant de paraître dans l'amphithéâtre. Le sous-oflicier chargé de la surveillance de la prison, Pudens, «commença, écrit naïvement Perpétue, à faire grand cas de nous, comprenant qu'il y avait en nous une grande vertu de Dieu. » Bientôt, ajoute un autre narrateur, « il crut tout à fait. » Ce soldat fut chargé d'accompagner les martyrs à l'amphithéâtre. Avec