De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 277-2179 et pl. IV
4. Id., Roma sotterrancea,t. If, pl. III, n° 3. — Voir d’autres exemples d’épitaphes avec le titre de Martyr, « quitient lieu de tout autre et résume tous les éloges, » dans l'article Sanctus du P. Delchaye, Analecta Bollandiana, t. XVIII, 4909, p. 175-177, 180-185, et dans Nuovo Bull. di arch, crist., 4906, p. 290. :
Sans doute, il n'existait rien, aux temps antiques, qui ressemblât aux formalités minutieuses des canonisations modernes. Les héroïques serviteurs du Christ étaient le plus souvent canonisés par l’acclamation populaire. Ils avaient rendu témoignage à la foi, et le peuple chrétien, à son tour, leur rendait témoignage. Cependant, l'autorité ecclésiastique veillait à ce que le titre de martyr ne fût point donné abusivement à qui ne l'avait pas mérité. De bonne heure on prit, dans les Églises, note des chrétiens qui étaient morts pour le Christ, et dont l'anniversaire devait être célébré. Saint Cyprien nomme plusieurs de ceux-ci, antérieurs au milieu du troisième siècle, qui étaient à Carthage l’objet d’une commémoration publique, au jour anniversaire de leur martyre. C'est comme un lambeau du martyrologe primitif de Carthage, et vraisemblablement la liste des martyrs était, autant qu'il se pouvait, tenue à jour dans chaque Église. D'où la nécessité d’une sorte d’'examen, peut-être d'enquête, afin de n'’inscrire chacun qu’à bon escient.
Car il y avait aussi des martyrs de fantaisie, dont le culte n'était pas autorisé par l'Église ?. Pendant la persécution de Dioclétien, une matrone de Carthage fut blâmée pour avoir baisé, avant de communier, les reliques d’un prétendu martyr dont le titre n'avait pas été juridiquement reconnu, nescio cujus homuinis mortui, et si martyris, sed necdum vindicati3. La reconnaissance officielle du titre de martyr s'appelait donc la vindicatio*. Et peut-être en rencontre-t-on la
4. Saint Cyprien, Ep. 84. — 9, Par exemple, ceux qui avaient été tués pour avoir brisé des idoles. Voir plus haut, p. 327. — 3. Saint Optat, De schism. donat., I, 46. — 4. Sur la vindicatio ou probatio
F Er:
trace sur la pierre tombale du pape Fabien, dont je parlais tout à l'heure, et qui est encore en place dans le caveau funéraire des papes du troisième siècle. De toute évidence, quand on regarde cette pierre, bouchant verticalement le trou oblong creusé dans le tuf de la muraiïlle pour y recevoir le corps du pontife, on constate que le mot « martyr » n’a pas été tracé par le même graveur ou au moins n’a pas été tracé en même temps que les deux mots qui précèdent. Les lettres qui le forment sont creusées moins profondément dans la dalle, parce qu’au moment où elles ont été inscrites celle-ci était déjà posée, et, n'ayant que du vide derrière soi, eût pu se rompre si le graveur avait trop appuyé !. Comme, pendant la persécution de Dèce, un long intervalle sépara le martyre de Fabien de l'élection de son successeur Corneille, puisque le siège pontifical demeura vacant pendant dix-huit mois, il est probable qu’on attendit la fin de cette vacance et la nomination du nouvel évêque pour inscrire Fabien au catalogue des martyrs et en grat ver le titre à la suite de son épitaphe?.
Si cette hypothèse est fondée, on voit quelles étaient, dès cette époque, la sévérité de la discipline
martyrum en Afrique, voir P. Monceaux, Hist, littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, p. 407-108.
4, Voir Roma solterranea, t. IH, pl. I À.
2, Depuis que ces pages ont été écrites, l’épitaphe du pape Pontien, mort en exil en 235, a été retrouvée dans la même catacombe; ele est identique à celle de Fabien : HONTIANOC ENICK (orne) MP, et là aussi le sigle MP a été gravé sur le marbre par une autre main. M. Marucchi, qui publie et commente cette découverte(Nuovo Bull. di arch. crisl., 1909, p. 34-50), ne voit pas ici la marque d’une vindicatio, et croit lé titre de martyr ajouté sur le marbre de Pontien comme sur celui de Fabien après la paix de l’Église. Son argumentation, trop longue pour être résumée ici, ébranle, mais ne me paraît pas complètement détruire la théorie que j’ai exposée d’après
M. de Rossi.
chrétienne et la vigilance de l'autorité ecclésias-
tique !.
Cette sévérité et cette vigilance furent d'autant. plus nécessaires, que les premiers chrétiens avaient une très grande dévotion pour les tombeaux des martyrs.
Une de ses principales marques est l’empressement des fidèles à se faire enterrer dans leur voisinage?. [l semblait que la protection des martyrs dût leur ouvrir les portes du ciel. Une fresque très expressive de la catacombe de Domitille montre une
sainte d'aspect vénérable, accueillant dans le para-
dis une jeune femme, qui avait été inhumée près d’elle$. Des épitaphes parlent de défunts enterrés avec les saints, ad sanctos, ad martyres, inter limina martyrum, inter sanctos *. Quelquefois elles nomment le martyr dont on a recherché le voisinage : ad sanctum Cornelium, ad Ippolitum, ad dominum Gaium, ad sanctam Felicitatem, ante domnam Eme-
4. Peut-être cette épitaphe du martyr Nemesius fait-elle allusion à un doute longtemps conservé, et enfin résolu favorablement par l’autorité ecclésiastique, sur ses droits au titre de martyr :
Martyris haec Nemesi sedes per secula floret, Serior ornatu, nobilior merito.
Incultam pridem dubitatio longa reliquit, Sed tenuit virtus adservitque fidem.
Nuovo Bull. di arch. crist., 1906, p. 93.
Mais peut-être aussi s'agit-il seulement d'un doute sur l'identité du tombeau, longtemps oublié, puis reconnu et honoré. - 2. Sur ce sujet, voir de belles pages de M. .de Rossi dans Bull. di arch. crist., 4875, p. 17-32.
4. Bull. di arch. crist., 4875, pl. Let II, et p. 17-18, 32-39. — 3, Voir les textes recueillis par dom Leclercq, art. Ad sanctos, dans le Dict. d'archéologie chrélienne et de liturgie, t. I, p. 408-309, et par le P. De-
ritam'. Une inscription a soin de remarquer que beaucoup désirent une telle faveur, mais que peu l’obtiennent, quod multicupiunt etrariaccipiunt?. Quelquefois l’ardeur des fidèles à conquérir pour leurs défunts cette place privilégiée allait jusqu'à l'indiscrétion : on entaillait une muraille couverte de peintures, pour y faire un tombeau 5. Ce n'était pas seulement la dévotion des simples : saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Paulin de Nole font enterrer leurs proches à côté des martyrs : se rencontrant dans une même pensée, l’un en vers grecs, les deux autres en vers latins, se réjouissent de ce que la dépouille mortelle des chers défunts sera comme vivifiée par les effluves d’un sang généreux‘.
Qu'on n’entende pas cette métaphore poétique dans un sens trop matériel. J'ai déjà eu l’occasion de le dire : rien ne fut plus spiritualiste que les exemples donnés par les martyrs et que la dévotion à leurs reliques et à leur mémoire. Ceux qui consentaient à l'anéantissement de leur corps pour défendre la liberté de l'âme, ceux qui honoraient des hommes morts pour rendre témoignage à ce qu'il y . a de plus immatériel au monde, la*foi, étaient aussi exempts les uns que les autres d’une grossière superstition. Si quelque pensée de ce genre avait pu se glisser dans l’esprit du peuple, les sages l’auraient promptement dissipée. Sur la tombe d’un archidiacre de Rome, inhumé dans le voisinage du mar-
lehaye dans les Analecla Bollandiana, t. XVIII, 1909, p. 166-168, et dans Les Origines du culle des martyrs, p. 488-50. — 1. Cf. Northcote, Epitaphs of the catacombs, 1818, p.106; Nuovo Bull. di arch. crist., 1905, p. 34. — 2. De Rossi, Inscr. Christ. urbis Romae, t. I, p. 442, n° 349. — 3. Voir, entre beaucoup d’autres exemples, Bull. di arch. crist., 1863, p. 3. — 4. Bull, di arch. crist., 48175, p. 22-23.
tyr saint Laurent, on lit ces mots : « Il n'est pas utile, ik est plutôt dangereux de reposer tout près des tombeaux des saints. Une bonne vie est le meilleur moyen d’avoir part à leurs mérites. Ce n’est point par le contact corporel, c’est par l'âme que nous les rejoindrons ‘. » Moins durement, mais dans le même esprit, saint Augustin, répondant à une question de saint Paulin de Nole, dit : « L’avantage qu'il peut y avoir à être enterré près des tombeaux des saints, c'est que celui qui vient prier pour le défunt, ému du voisinage des martyrs, et plein de foi dans leur patronage, prie avec un redoublement de ferveur?. » Et le pape Damase donne un méritoire exemple de discrétion, quand il écrit dans un sanctuaire d'illustres martyrs : « Moi aussi, j'aurais voulu que ma dépouille reposât en ce lieu; mais j'ai craint de troubler les cendres des saints*. »
La prière par la médiation des martyrs, l'appel aux martyrs, en leur demandant d'intercéder pour nous, c’est là le"grand, le véritable honneur que les premiers chrétiens rendent à ceux que leur mort héroïque a faits tout-puissants devant Dieu.
Le rôle que leur reconnaît ainsi l’ardente foi de l'Église, eux-mêmes en avaient eu conscience de leur vivant. Beaucoup de martyrs, au moment du supplice, se sentirent comme pressés d'intervenir en faveur de leurs frères, et même de toute la