Inscr. christ. urbis Romae, t. II, p. B
. 8. Voirle tableau très vivant d’un pèlerinage italien à la fin du quatrième siècle, dans Prudence, Perë Steph., XI, 499-246,
- l’usage des pèlerins d'alors, qui indiquent, en suivant l'ordre des voies romaines, chaque cimetière, et, dans chaque cimetière, les sépultures des saints ! : documents d’un prix inestimable, qui, après douze cents ans, servirent encore de guides au plus illustre des pèlerins de notre temps, puisqu'ils ont été l’un des fils conducteurs qui dirigèrent M. de Rossi dans les catacombes, devenues, grâce à son génie, un livre ouvert où nous pouvons lire à la fois la psychologie des premiers chrétiens et les phases diverses de leur histoire.
Je suis arrivé au terme de ces conférences, et jl me semble que j'en ai à peine effleuré le sujet.
C'est que celui-ci est, vraiment, inépuisable. L’histoire des martyrs touche par tous les points à l'histoire du monde antique. Elle en met, pour ainsi dire, en mouvement tous les ressorts. À mesure qu’on la considère, les points de vue semblent se multiplier à l'infini. Les persécutions sont une partie considérable de la politique intérieure de l'Empire romain. Le droit appliqué aux chrétiens occupe une grande place dans sa législation. L'économie sociale, aux trois premiers siècles de notre ère, n'offre peutêtre pas de fait aussi remarquable que la constitution de la propriété ecclésiastique, l’organisation de la charité chrétienne, pendant et malgré les persécutions. L'influence de celles-ci sur l'émancipation de l’esclave, affirmant par le martyre les droits de sa
1, Roma sotterranea, t. I, p. 128-188.
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conscience, et devenant ainsi l’égal de son maître est un autre grand fait social, qui frappa vivement naguère l'esprit sagace d’un libre penseur tel que M. Renan !. Les modus vivendi, indiqués ou tolérés
par l'Église, grâce auxquels des chrétiens purent
concilier les devoirs de leur religion avec l'exercice des fonctions publiques au service de l’État païen, nous offrent quelques-unes des plus curieuses applications de cette casuistique où, depuis Cicéron, se complut la raison pratique et déliée des Romains. Par-dessus tout, dominant les divers aspects de notre sujet, comme une chaîne de montagnes aperçue de tous les points de l'horizon, les hautes questions morales et religieuses impliquées dans le grand fait du martyre, et devant lesquelles nul ne saurait passer indifférent, s'imposent aux réflexions du philosophe comme à la méditation respectueuse du chrétien.
Quel vaste champ d’études, pour qui ne se contenterait pas d'y jeter un regard d'ensemble, mais essaierait de le labourer tout entier, ou même d’en défricher à fond une seule partie! J’estimerais heureusement remplie la tâche modeste que j'ai entreprise, si j'avais pu inspirer à quelques-uns de mes auditeurs la pensée de pousser plus avant, et de soumettre à un travail personnel, à une étude méthodique, quelque point au moins du vaste programme que j'ai seulement esquissé devant eux.
Résumons en quelques mots, pour finir, les conclusions qui paraissent définitivement acquises.
L'une est l'extraordinaire rapidité avec laquelle le
{. Renan, L'Antéchrist, p. 173; Marc Aurèle, p. 61Q
christianisme, à peine né, se répandit dans l'Empire romain et hors de l’Empire, l’apostolat et le martyre marchant, pour ainsi dire, du même pas, et la conquête chrétienne entièrement achevée dans beaucoup de pays longtemps avant la fin des persécutions.
Parallèle à cette expansion géographique du christianisme est sa pénétration sociale, qui se fit partout à la fois, chez les civilisés et chez les barbares, chez les ignorants et chez les lettrés, chez les esclaves et le petit peuple comme dans l'aristocratie et la haute bourgeoisie, par une égale adaptation aux intelligences et aux conditions de vie les plus différentes.
Ce double fait est d'autant plus digne de retenir l'attention, qu’en se faisant chrétiens les convertis savaient à quoi ils s’engageaient. Aucun d'eux n'ignorait que la religion nouvelle exposait ceux qui l'avaient embrassée à être traités comme des ennemis de l'État et des dieux, à être chargés par l'imagination populaire des plus noires calomnies, et à payer de leur vie les consolations de leur foi. Il faut que celle-ci ait eu sur les âmes une prise très forte, pour s'être propagée si largement, avoir pénétré si profondément et si universellement la société, malgré ce péril permanent, et sous ce glaive sans cesse suspendu sur la tête des croyants.
Car le martyre ne fut pas un fait exceptionnel, atteignant seulement de rares victimes. Le grand nombre des martyrs, non seulement au troisième et au quatrième siècles, où il est reconnu par tous les historiens sérieux, mais encore au second et même au premier, est démontré par des textes décisifs,
bien que malheureusement aucun texte ne contienne
les éléments d'une statistique pouvant s'exprimer par des chiffres.
Ce grand nombre des martyrs paraîtra d'autant plus surprenant, que tous ont librement et volontairement accepté leur sort. Les martyrs ne sont pas de simples condamnés pour infraction aux lois et abandon de la religion officielle : ce sont des condamné volontaires, puisqu'ils n'avaient qu’un mot à dire pour faire tomber l'accusation, faire rapporter la sentence, faire cesser le supplice. Ce mot libérateur, ils l’ont retenu sur leurs lèvres pour demeurer fidèles à Jésus-Christ. Ils ont ainsi fait de leur mort le triomphe de la liberté morale, triomphe particulier au christianisme, qui suffirait à établir ce que l’abbé de Broglie a si bien appelé sa « transcendance, » car aucune religion, comme aucune école philosophique, en dehors de lui, n’a eu de martyrs.
On mesure toute la grandeur de ce triomphe, comme toute l'étendue de ce sacrifice des martyrs, en étudiant de près, et dans le détail, leurs épreuves morales, — renoncement aux ambitions les plus légitimes, ruine de toute leur famille, rupture des liens les plus chers et les plus doux, — et leurs souffrances physiques, — supplices atroces prévus par les lois, ou supplices plus atroces encore inventés par une cruauté que ne retient plus aucune loi. Et alors se pose d'elle-même cette question : la constance de tant de milliers de personnes, de tout sexe et de tout âge, supportant de leur plein gré, durant trois siècles, de telles douleurs, peut-elle s'expliquer par les seules forces humaines ?
Telles sont les conditions extraordinaires dans lesquelles fut rendu letémoignage des martyrs. Mais
ce témoignage lui-même, quelle en est la valeur? Beaucoup de martyrs peuvent être considérés comme des témoins du premier degré, ayant eu la connaïissance directe de faits évangéliques ou de la primitive histoire chrétienne : soit qu'ils les aient vus de leurs yeux, soit qu’ils les aient appris sans intermédiaire de ceux qui y avaient assisté, soit qu'ils ne soient séparés de ces derniers que par une ou deux générations, c'est-à-dire par un laps de temps qui permet encore à la tradition de se transmettre vivante et coulant de source. Les martyrs plus éloignés des origines ne sont plus que des témoins du second degré, mais au moins peuvent-ils attester la tradition chrétienne, conservée et enseignée par l'Église, et dont il n’était point difficile encore, à l’époque où se terminent les persécutions, de compter et de vérifier l’un après l’autre tous les anneaux.
Ces résultats de notre étude, qu’il me paraît très difficile de contester, nous permettront de saluer, en finissant, les martyrs comme les plus purs héros de l’histoire. Aussi ont-ils reçu des honneurs qu’aucune autre sorte de héros n’obtint jamais. On n'érige pas seulement à leur mémoire de pompeux monuments, on ne leur consacre pas seulement des inscriptions élogieuses, des discours, des écrits, des . poèmes, tout ce que Bossuet appelle « le magnifique témoignage de notre néant; » on demeure en communion constante avec eux, comme avec des êtres toujours prêts à écouter les demandes et à faire sentir leur protection. Leurs contemporains les ont priés, et nous avons retrouvé ces prières toutes chaudes sur les murailles des catacombes : nous les prions encore, avec une confiance que tant de siècles
n'ont pas refroidie. Comme les contemporains nous vénérons leurs reliques; comme les contemporains nous assistons au saint sacrifice offert sur leurs tombes transformées en autels,
Ossibus altar et imposifum 1,
et nous voyons Dieu descendre, pour ainsi dire, sur
leurs ossements :
Illa Dei sita sub pedibus ?.
En les honorant, en parlant d'eux, en les étudiant par l’histoire, en soumettant même à une prudente critique les documents qui ont conservé leurs noms et leurs actes, nous sentons que nous ne pesons pas une poussière morte, mais que dans le linceul de pourpre, dont nos mains écartent respectueusement les plis, ce sont des vivants et des immortels qui reposent, sous la garde de la vivante et immortelle Eglise que leur sang a fondée.