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L'EXPANSION DU CHRISTIANISME HORS DE L'EMPIRA ROMAIN. — LA VIE INTENSE DE L'ÉGLISE PRIMITIVE.
Nous avons dressé la carte de l'expansion du christianisme dans le monde romain. Il reste quelques traits à ajouter au tableau, afin de dessiner plus complètement le théâtre où va se jouer le grand drame du martyre.
L'Empire romain s’étendait en Europe, en Afrique, en Âsie, sur des peuples qui différaient par la race, par le séjour, par le degré de civilisation. L'unité po: Btique y couvrait les tempéraments les plus divers. Il y avait presque autant de motifs d'éloignement que de points de contact entre un sujet de l'Empire, né en Espagne, en Gaule, en Afrique, et un sujet de l'Empire, né dans l'Asie grecque ou en Égypte. Si lalangue officielle était la même, les langues parlées tous les jours restaient les unes pour les autres deslangues étrangères. Les habitudes intellectuelles, les mœurs, les coutumes, la manière même de concevoir la vie, idéal de pensée et d'action, différaient autant que le langage. Le lien religieux paraissait non moins su-
perficiel que le lien politique. Tout le monde s'accordait à rendre un culte aux dieux de Rome, qui étaient ceux de l’Empire : mais chacun honorait à côté d'eux, ou plus ou moins fusionnés avec eux, les dieux de son pays. Ce qu'on appelle l'unité morale n'avait pu, dans cet immense et disparate assemblage de nations et de villes, se faire qu'entre les classes supérieures de la société. Celles-ci sont les mêmes partout : les grands courants littéraires ou philosophiques, le pouvoir même de la mode, finissent toujours par les réunir. Mais le peuple, excepté dans quelques villes que le commerce international avait rendues cosmopolites, était resté peuple, c'est-à-dire inébranlablement attaché à ses habitudes, à ses traditions, à ses superstitions locales comme à son costume particulier et à son idiome national. Un docteur d'Alexandrie s'entendait aisément avec un poète ou un philosophe d'Athènes ou de Rome : un paysan celte et un montagnard de Phrygie n'auraient probablement eu ni une idée commune, ni un mot pour l'exprimer.
La rapide diffusion du christianisme, se faisant accepter dans des milieux si différents, parfois même hostiles les uns aux autres, — s’adaptant aussi facilement et aussi exactement aux intelligences les plus raffinées et aux esprits les plus frustes, — gagnant à la même heure un Grec de la brillante Ionie et un indigène de la brumeuse Bretagne, comme s’il n'y avait eu pour lui « ni Grec ni Barbare, » — c'est un des faits de l'histoire qui se dérobent le plus aux explications ordinaires ; surtout quand on réfléchit que cette diffusion se fit en dépit des obstacles, malgré les persécutions, et que tout nouveau croyant
devenait, pour employer une expression de Tertullien, un candidat au martyre. Cependant l’histoire de l'expansion du christianisme aux premiers siècles ne serait pas complète, si on la considérait seulement dans les limites de l'Empire romain.
Tout en la combattant, Rome la servait à son insu. L'unité de l'Empire préparait providentiellement l'unité de l'Église. N'est-ce pas Lacordaire qui a dit que les grandes voies militaires, par lesquelles les contrées les plus éloignées étaient mises en communication, et qui coupaient de leurs chaussées de granit les sables de la Syrie comme les forêts de la Gaule, avaient été faites pour les pas des missionpaires autant que pour ceux des légions? Les chrétiens n’ignoraient pas les avantages qu'ils devaient à la pax romana. « Par les Romains, écrit saint - Irénée, le monde a la paix, et nous pouvons sans crainte voyager par terre et par mer dans tous les lieux où nous voulons !. » Cinquante ans plus tard, Origène dit plus éloquemment encore, car, devançant Bossuet, il découvre la main de Dieu dans ce bel ordre politique du monde romain : « La Providence avait réuni toutes les nations sous un seul Empire dès le temps d’Auguste, pour faciliter la prédication de l'Évangile par la paix et la liberté du com-' merce ?. » Ces avantages cessaient pour les apôtres de la nouvelle foi, quand ils sortaient des contrées couvertes par l'ombre protectrice de Rome, et cherchaient à porter l'Évangile aux nations indépendantes ou ennemies de l’Empire. Cependant, dès le second siècle, et surtout au cours du troisième