Eusèbe, Hist. eccl., NV
5. Bardesane, dans Eusèbe, Praep. evang., NI, 10; saint Épiphane Haeres., LVI, 1.
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etle Tigre, mais dans la Perse proprement dite, dans la Médie, dans la Gélie *, c’est-à-dire sur tout le plateau iranien, entre le golfe Persique, la mer Caspienne et l'Indus ?. On n'a pas de documents précis permettant de mesurer l'importance de ces primitives chrétientés persanes. Dans les contrées mésopotamiennes, sans cesse disputées entre la Perse et l'Empire, il y avait, au milieu du troisième siècle, des Églises assez florissantes pour être mises sur le même rang que celles de l’Asie Mineure à : romaines à l’époque de Dioclétien, elles donnèrent de nombreux martyrs à sa persécution 4. L’historien Sozomène, qui avait les moyens d’être bien renseigné, dit que l’une des provinces septentrionales de la Perse, l’Adiabène, voisine de l'Arménie chrétienne, était, comme elle, « presque entièrement peuplée de fidèles 5. » Le contre-coup des persécutions se fit d’abord sentir heureusement en Perse car beaucoup de chrétiens fugitifs des pays limitrophes vinrent y chercher un asile : l’autorité persane les laissa d’autant plus librement prêcher leur foi, qu'elle voyait celle-ci proscrite par les empereurs romains, et qu'elle savait que plusieurs Persans, établis ou voyageant à Rome, y avaient subi le martyref. Mais ces dispositions changèrent quand l'Empire eut passéau christianisme. La lettre écrite par Constantin au roi Sapor pour recommander à sa protection « les 1. Le pays des Gèles, au sud-ouest de la mer Caspienne, aujourd’hui la province persane du Guilan. — 2. Oi y Hdi XELoTtavo).. où ëv Mnôia.…., où êv Tlepoid.…, map Béxtpots xai l'hotc. Bates el cité par Eusèbe, Praep. evang., "1, 10.—3. Eusébe, Ilist. eccl., VII, 5, 2. — à. Ibid., NII, 42. — 5... Xarû tv Atabnv@v ywpav xhiua dE Toûto Iecopcuxdv, wc Énimav XELGTLaVtSov. Sozomène, Hist. eccl., II, 12.
— 6, Abdon et Sennen, Marius, Marthe, Audifax et Abacuc, au troiaième siècle.
innombrables Églises de Dieu » et « les myriades de chrétiens » existant dans ses Etats ! leur fut probablement plus nuisible qu'utile : et les hostilités qui reprirent, dès la fin du règne de Constantin, entre Rome et la Perse ne purent que rendre suspects aux souverains de ce pays les chrétiens indigènes, en qui ils voyaient désormais les protégés et les alliés de l'étranger ?.
Ce fut la cause principale de la grande persécu-. tion qui éclata contre les fidèles de la Perse et dura quarante ans, de 339 à 379, c'est-à-dire plus longtemps qu'aucune persécution romaine, pour reprendre encore, après un court répit, et se prolonger jusqu'au milieu du cinquième siècle. Mais telle était déjà la solidité du christianisme en Perse, que les torrents de sang versés pendant près de cent années ne parvinrent pas à y éteindre l’étincelle de la foi. La première phase de la persécution avait fait, selon Sozomène, seize mille martyrs dont les noms purent être recueillis, plus une immense multitude de martyrs anonymes ?. Les Passions venues jusqu’à nous sont relatives à ceux de la Babylonie, de la Chaldée, de la Susiane, de l'Adiabène 4 : mais nous possédons trop peu de pièces de ce genre pour nous faire une idée complète des pays évangélisés avant cette pre-
1. Citée par Eusèbe, De vita Constantini, IV, 8. — 2. Ce reproche est adressé aux chrétiens par Sapor dès 34 : Actes de saint Simon Barsabbae, dans H. Leclercq, Les Martyrs, t. II, p. 451; on le voit renouvelé en 376 : Actes des quarante martyrs du clergé de la province de Kaschkar, ibid., p. 210, 211. — 3. Sozomène, Hist. eccl., IH, 44. Fauste de Byzance, « un témoin de réputation bien établie, et voisiu des événements dans tous les sens du mot, » dit dans son Histoire d'Arménie, IV, 48, que les chrétiens furent massacrés « par milliers et dizaines de milliers. » Cité par Peeters, dans Analecta Bollandiana, t. XXIV, 14905, p.129. — 4. Voir J. Labourt, Le Christianisme dans l'Empire perse sous la dynastie sassanide, 4904, p. 42-82.
mière épreuve infligée aux chrétiens persans. Une liste contenant exclusivement des noms de membres du clergé, c'est-à-dire d'évêques, de prêtres et de diacres martyrisés pendant l’année 344-345, nomme un grand nombre d'évêchés, dont plusieurs avaient
été probablement fondés bien avant cette époque !.
De déplorables événements arrêteront en Perse l'essor du christianisme, que là comme ailleurs la persécution n'avait pu briser : maïs les succès qu’il obtint d'abord dans cette seconde moitié du monde antique — ce « second œil de l’univers, » selon le mot d’un ambassadeur persan à un empereur romain? — montrent qu'entre les doctrines, les institutions, les mœurs chrétiennes et l'esprit de peuples aussi étrangers aux coutumes sociales de Rome qu’à la culture intellectuelle de la Grèce aucune incompatibilité radicale n'existait. C’est là, sur un autre théâtre, un exemple de cette adaptation du christianisme à tous les milieux et à toutes les civilisations, que nous avons déjà constaté à-propos des diverses parties du monde romain. Si les hérésies n'avaient, au cinquième siècle, affaibli et divisé l'Église de Perse, et si l'invasion musulmane n'était survenue au septième, les chrétientés établies dans l'Empire persan auraient probablement eu, en extrême Orient, un rôle analogue à celui que jouèrent en Occident les chrétientés de l’Empire romain : elles se seraient développées vers l’est, comme les premières vers l’ouest : l'Asie entière aurait peut-être
4. Martyrologe syriaque du cinquième siècle; De Rossi-Duchesne, Martyrologium hieronymianum, P. LT, LXINI-LXY.
2. À. de Broglie, l'Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle. t. II, p. 307.
été gagnée par elles à la foi, car des missions parties des pays de l’Iran eurent le temps de porter l’Evangile dans l'île de Socotora, dans l’île de Ceylan, sur la côte du Malabar, et même, à travers la Tartarie, jusqu’au cœur de la Chine.
Consolons-nous du regret de ce qui eût pu être en regardant de plus près ce qui fut. L'expansion du christianisme dans les limites de l'Empire romain, où elle nous est mieux connue, offre encore plus d’un point de vue qu'il importe de considérer, si l’on veut se rendre un compte exact.de la société où vécurent les martyrs des quatre premiers siècles.
Un mot d’abord sur les campagnes chrétiennes.
Quand Pline résume, pour l'empereur Trajan, les traits les plus caractéristiques de la propagation de la foi nouvelle dans la province de Bithynie, il insiste sur celui-ci : elle a envahi non seulement les villes, mais encore les bourgs et les champs, reque civitates lantum, sed vicos etiam atque agros?. L'importance du fait n'échappe pas à la sagacité du magistrat romain. Bien qu'il n'ait pas encore eu à s'occuper des chrétiens, puisque sa lettre a pour objet de demander à l'empereur comment il faut les traiter, il n'ignore pas que c’est dans les villes que leur religion s'implanta d’abord. Là seulement le commerce avait formé des colonies juives, qui furent le milieu le plus propice (quand il n’était pas le plus
4. Voir la Topographie chrétienne de Cosmas (VI: siècle), dans Migne, P. G.,t. LXXXVIN, col. 469. Cf. Duchesne, Églises séparées, p.2%:
Labourt, le Christianisme dans l'Empire perse, p. 165, 166, 306, 827, 390. — 2, Pline, Ep., X, 96. <
hostile) à la première prédication chrétienne. C’est aussi parmi les païens des villes que se rencontraient les esprits les plus éclairés, les plus ouverts aux inquiétudes religieuses, souvent les plus désabusés du culte des dieux, par conséquent aussi les mieux disposés à recevoir l'Évangile. Pour que des villes le christianisme débordât sur les campagnes, conquit l’âme indifférente ou grossière des paysans, il fallait qu'il eût acquis une force et une souplesse de propagande, qui attestait une sorte de domination. C'est là ce qui surprend et ce qui effraie le légat de Bithynie. Il se rend compte que le signe du complet succès de la foi chrétienne dans un pays, c'est sa diffusion dans les campagnes. L'impression de ce Romain du second siècle est pour nous très instructive : elle nous invite à rechercher les provinces où le christianisme avait atteint les ruraux, celles où il était encore plus ou moins renfermé dans les villes : ce sera le meilleur moyen de faire la contre épreuve de ce que nous avons déjà dit sur son influence dans les diverses Contrées romaines à l’époque des persécutions. Dans plusieurs grands pays de l'Occident, la fo se répandit tardivement hors des villes. Il en fut particulièrement ainsi en Gaule, où nous voyons encore, au temps de saint Martin, en plein quatrième siècle, la superstition maîtresse de toutes les campagnes du centre, et où d'autres missions furent nécessaires au cinquième, au sixième, au septième siècle pour déraciner complètement l’idolâtrie dans les campagnes du nord et de l’est ', La persistance de ce pa-
4. Voir Lecoy de La Marche, Saint Martin; Bulliot et Thollier, La mission et le culle de saïnt Martin, essai sur le pagañisme rural; et l’article de M. l'abbé Vacandard, l’Idolätrie en Gaule au VIe et au VIIe siècle, dans Revue des questions historiques, avril 4899.
ganisme rural y est encore visible : dans le peu qui reste des forêts primitives, qui couvraient à l’époque romaine une grande partie de nos contrées, ou sur les collines qui dominent le cours des fleuves, nombreux sont les petits temples, fana, dont on retrouve les restes, avec le logement du prêtre attenant à la cella rustique : les monnaies que l’on y recueille attestent leur destruction tardive. La situation était la même dans l'Italie du nord, entre les Alpes et le Pà : de farouches villageois y feront des martyrs à la fin du quatrième siècle et au commencement du cinquième ! : à la même époque, bravant les lois d'alors, les statues des dieux se dresseront encore dans les campagnes de la Ligurie, où, sur des autels de bois posés devant les idoles, des prêtres rustiques continueront à immoler des victimes et à lire l'avenir dans leurs entrailles ?. Cela s'accorde avec ce que nous avons dit du petit nombre des évêchés, par conséquent de la faiblesse de la population chrétienne, de l'insuffisance du clergé dans ces provinces : cela correspond aussi à la rareté des villes, qui, en Gaule, étaient plus espacées qu'ailleurs, et pouvaient exercer moins qu'ailleurs leur influence sur les campagnes.
Au contraire, dans l'Italie du centre et du sud, où les villes épiscopales sont très multipliées, la situation nous apparaît toute différente, puisqu’au troisième siècle on y trouve dans d’humbles bourgades des évèques qui ressemblent à des paysans ?.
4. Tillemont, Mémotres, t. X, p. 542 et suiv., art. sur saint Vigile.
2, Saint Maxime de Turin, Sermo 404.
3. ’Avtpômous &ypolxous xai émhovotätous. Lettre de saint Corneille, dans Eugèbe, Hisf, eccl., VI, 43, 8. Voir dans la Civiltà catto-
La même chose doit se dire des provinces de l’Afrique du nord, dans lesquelles les évêchés furent autant ou même plus nombreux qu’en Italie. Les campagnes africaines, très cultivées, étaient habitées par une population extrêmement dense. Au quatrième siècle, on y rencontre des évêques jusque dans des domaines {fundi, saltus) peuplés de chrétiens. Un incident de la dernière persécution nous fait connaître l’une de ces chrétientés rurales. Elle s'appelait la possessio Cephalilana, et était située près de Thuburbo, dans la Proconsulaire. Les paysans qui l'habitaient furent convoqués par le pro-
consul. Ils se rendirent en masse devant le magisirat. « Étes-vous chrétiens ? » leur dendaste il.
« Nous le sommes, » répondirent-ils d'une commune voix. « Les pieux et augustes empereurs, déclara le proconsul, ont daigné me donner l'ordre d’assembler tous les chrétiens et de les mettre en demeure de sacrifier ; ceux qui auront refusé et désobéi seront punis par divers supplices. » Toute la population du domaine, comprenant, nous dit-on, non seulement les paysans, mais encore les prêtres, les diacres et les clercs qui y résidaient, eut la faiblesse d'offrir un sacrifice : seules deux jeunes filles, qui n'avaient point comparu, mais que dénonça une paysanne, refusèrent de renier leur foi, et souffrirent courageusement le martyre !. Nous devons à un document récemment découvert la connaissance de
Lica, 43 oct. 190%, l’article intitulé : I vescovi di campagna nell antichità cristiana, p. 212-217. — Saint Alexandre, évêque de Baccano (vicus Baccanensis), martyrisé sous Caracalla, est un de ces évêques de campagne; Bull, di arch. crist., 1875, p. 142-152.
4. Passio SS. Maximillae, Donatillae et Secundae, dans Analecta Bollandiana, 1890, t. IX, p.110-116. — Sur les parties suspectes et sur les parlices authentiques de ce document, voir P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, 1905, p. 148-150.
ce curieux épisode, qui jette un jour si vif sur l’organisation du christianisme dans les campagnes de l'Afrique romaine.
Les campagnes d'Égypte, très peuplées également le long de la Méditerranée et autour des bouches du Nil, mais couvertes d’une population beaucoup moins compacte à mesure que l’on descend vers le sud dans la direction des déserts, renfermaient aussi de très nombreux chrétiens. C’est un des pays où la foi demeura le moins confinée dans les villes, et se répandit le plus an dehors. Ceux des paysans qui n'étaient pas chrétiens étaient plutôt favorables au christianisme, et heureux de jouer de bons tours aux persécuteurs. D'où la facilité que les chrétiens fugitifs trouvaient en Égypte à se cacher. Saint Denis d'Alexandrie raconte, dans une de ses plus curieuses lettres, le piquant épisode de sa propre fuite, de son arrestation et de sa délivrance. Un chrétien, trouvant vide la demeure de l’évêque, et apprenant que celui-ci venait d’être arrêté dans la campagne, s'enfuit à son tour. Il rencontre un paysan qui se rendait à une veillée de noces, et lui fait le récit de ce qui se passe. Arrivé au lieu de la fête, le paysan redit aux convives le récit du chrétien. Tous se lèvent de table, courent au bourg où les soldats avaient emmené l’évêque, les chassent, délivrent celui-ci : et comme Denys refusait de probiter. d'une liberté si illégalement recouvrée, ils le prennent par les pieds et par les mains, le portent au dehors, le mettent sur un âne, et s'en vont !. Ces paysans libérateurs, qui rossaient le guet avec un
ve Lettre de saint Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. eccl., NI,
L'EXPANSION DU CHRISTIANISME. éi
si bel entrain, paraissent avoir été des païens’: mais il faut reconnaître que de telles gens ne devaient pas être très difficiles à conquérir au christianisme. Aussi la propagande chrétienne était-elle active dans les campagnes égyptiennes. Il y avait au troisième siècle « des prêtres et des catéchistes » qui instruisaient « les frères dans les villages. » La persécution de Dèce y fit beaucoup de martyrs?. Deux papyrus découverts il y a quelques années montrent des chrétiens mis en demeure de sacrifier dans un village de la Cyrénaïque et dans un village du Fayoum #. Quand, dans la dernière persécution, l'évêque Mélèce, usur pant sur les droits de ses collègues prisonniers, se mit à faire illégalement des ordinations dans leurs diocèses, il donna pour excuse que « lés villages étaient sans pasteurs; » à quoi on lui répondit que des prêtres visiteurs, chere avaient été nommés pour y suppléer jusqu'au retour de temps meilleurs. L'Égypte était un pays de christianisme rural.
Vous ne serez pas surpris que dans l'Asie Mineure, où nous avons constaté tant de régions déjà chrétiennes à l’époque des persécutions, les campagnes se montrent, autant que les villes, remplies de fidèles. Je rappelais tout à l'heure le témoignage de Pline pour la Bithynie. Dans le Pont, un assez étrange épisode, raconté par saint Hippolyte, met en scène les paysans chrétiens. A la parole d’un faux prophète, qui annonçaït la venue imminente
1. Todç mpecburtépous ai didacxalous Tov êv Tais xwmars Ade)pv.
Eusébe, Hist. eccl., VII, 24, 6.