‹ dix lecons sur le martyreChapitre 42 sur 201 · Ibid · texte numérisé non relu

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sible : mais Tertullien, qui essaie de rendre l'opinion publique favorable aux chrétiens, ne prendrait point plaisir à la braver par l’étalage de faits manifestement faux. D'ailleurs, qu’il s'adresse à la foule ou qu’il écrive à un magistrat, c'est-à-dire à un homme renseigné d’avance, et qu’on ne saurait tromper, son langage est le même. Dans la lettre envoyée, vers 212, au proconsul d'Afrique Scapula pour protester contre une reprise de persécution, il parle dans les mêmes termes de « l'immense multitude » des chrétiens, exaltant d’une manière significative « la divine patience » de ces hommes qui, « déjà presque la majorité de chaque cité, » pars paene major civitatis cujusque!, vivent dans l'ombre et le silence, et ne se font connaître que par leurs vertus ?. Cependant, dans un autre passage de la même lettre, il semble corriger ce que l'expression avaït peut-être d’excessif, « Que feras-tu, dit-il au proconsul, de tant de milliers d'hommes et de femmes de tout âge, de toute condition, qui viendront offrir leurs bras à tes chaînes ?? » Et, précisant, il ajoute : « Quelles seraient les angoisses de Carthage, si on s’apprêtait à la décimer, et que chacun vint à reconnaître parmi les victimes des parents, des habitants de la même maison, peut-être des hommes, des femmes de ton rang, les proches ou les amis de tes amis {? » Prise à la lettre, cette phrase, où il est dit que la condam-

4 Après avoir cité ce mot, M. Boissier ajoute : « N'oublions pas que l'auteur parle à un païen, à un haut fonctionnaire, qui doit savoir ce qui en est. » La fin du Paganisme, t. I, p. 444.

2, Tertullien, Ad Scapulam, 2

3. Quid facies de tantis millibus hominum, tot viris ac feminis: omnis sexus, omnis aelatis, omnis dignitatis, offercntibus se tibi? Ibid., 5.

4, Quid ipsa Carthago passura est, decimanda a te? Ibid.

nation des chrétiens de Carthage « décimerait » la population de la cité, indiquerait que les chrétiens y représentaient, en 212, le dixième de la population totale. Quand on songe au peu d'années qui s’écoulèrent entre cette date et la première apparition du christianisme en Afrique, ce résultat, obtenu si rapidement dans une ville qui venait alors, pour le rang et pour l'importance, immédiatement après Rome et Alexandrie, serait déjà considérable. Mais on peut se demander si le mot « décimer » doit.être pris dans une acception aussi étroite, surtout après la phrase où les chrétiens sont dits former, dans chaque ville, non pas tout à fait, mais presque la majorité des habitants. Les apparences seraient plutôt que dans cette phrase-ci doit être cherchée la vraie pensée de Tertullien. Dans ce cas, leur nombre eût notablement dépassé, et à Carthage, et dans les autres cités africaines, le dixième de la population!.

Rome, à la même époque, est encore fort loin — plus loin peut-être que Carthage — d’être une ville peuplée de chrétiens. Mais c'est une ville où l’organisation ecclésiastique paraît déjà très complète. Les cadres sont préparés d’avance pour le jour où elle sera toute convertie. Il semble démontré que les vingt-cinq ttuli, où églises paroissiales, que citent les documents postérieurs à la paix de l'Eglise, existaient déjà au troisième siècle?. L'organisation des

1. Un demi-siècle après Tertullien, saint Cyprien fait remarçuer aux paiens le mérite qu’il y a aux chrétiens à ne pas se révolter contre leurs persécuteurs, « quamyis nimius et copiosus noster sit populus. » Ad Demetrianum, 16.

2. Duchesne, Notes sur la topographie de Rome au moyen äge, IUT, dans Mélanges d'histoire et d'archéologie publiés par l'Ecole française de Rome, 1887, p. 17-33.

œuvres de charité et des ressources temporelles est certainement de ce temps : sous le règne du tolérant empereur Philippe, entre 245 et 249, le pape Pontien superposa aux quatorze régions civiles de Rome sept régions ecclésiastiques. à li tête de chacune desquelles était placé un diacre, chargé du soin des pauvres et de la gestion des revenus de l'Église. A cette’ organisation correspond celle des cimetières : une ou plusieurs nécropoles, devenues la propriété collective de l'Église, sont désignées pour le service de chacune de ces régions ?. Vous savez quelle est l'immensité des cimetières souterrains, répartis dans un rayon detrois milles, par groupes de trois ou de quatre, lelong des dix grandes voies quirayonnentautour de la ville éternelle. Ils entourent Rome d’un inextri. cable réseau de galeries : à eux seuls ils font comprendre, mieux que toute statistique, le nombre et la puissance des chrétiens, qui, pour enterrer leurs morts, eurent besoin de creuser plusieurs centaines de kilomètres, et trouvèrent assez d'ouvriers pour accomplir ce travail gigantesque, comme assez d’habiles ingénieurs pour le diriger. La grandeur de la cité des morts, non seulement percée de tombeaux, mais encore plaquée de marbres, décorée de peintures, remplie de chapelles commémoratives et de lieux de réunion, fait comprendre la grandeur et déjà la richesse de la cité des vivants.

Le successeur de Fabien, le pape Corneille, parle dans une lettre « du grand et innombrable peuple » que formaient les chrétiens de Rome : un chiffre vaudrait mieux pour nous que ces épithètes. Mais

1. De Rossi, Roma sollerranea, t. II, p. 515-518. — 2. Ibid, — 3 May!otou xal ävapiôuñrou Axoû. (Cité par Eusèbe, Hisf. eccl., VI, 43.

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il donne, en revanche, la statistique détaillée du clergé romain. Il y avait à Rome, vers 250, quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers !. Cela suppose une vie religieuse très active, de nombreux lieux de culte, l’administration de fréquents baptêmes. Saint Corneille ajoute un renseignement plus précieux encore sur l’organisation de la charité ecclésiastique dans la ville de Rome : les deniers de la communauté servaient à l'assistance de quinze cents veuves, infirmes et pauvres, régulièrement immatriculés ?. Ce dernier chiffre permet peut-être de se former une idée approximative du nombre des chrétiens de Rome. Un siècle et demi plus tard, saint Jean Chrysostome dit qu'il y avait à Antioche cent mille chrétiens $, dont trois mille pauvres {. Si les proportions sont les mêmes, les quinze cents chrétiens assistés doivent correspondre, à Rome, à une population de cinquante mille fidèles. Ce serait un vingtième environ de la population totale de Rome : chiffre élevé sans doute, mais cependant très inférieur encore à celui qu'on obtiendrait si l’on pouvait faire la statistique comparative des chrétiens et des païens dans les villes africaines, et surtout dans celles des provinces asiatiques. Cinquante ou soixante ans plus tard, la population chrétienne a beaucoup augmenté à Rome. En 307, dans un des nombreux déchirements de la tétrarchie dioclétienne, Maxence, le fils du vieil empereur

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