Ibid
Puis
LA LÉGISLATION PERSÉCOUTRICE. 113
il osa plus encore : il entreprit de remettre à neuf le paganisme, en faisant de celui-ci une véritable Eglise, où le grand-prêtre de chaque province serait le métropolitain, où le grand-prêtre de chaque ville serait l’évêque !, où le clergé inférieur serait astreint à des services liturgiques réguliers, et où tous les ministres du culte se distingueraient des laïques par leur vêtement ?. Après avoir préparé de la sorte la reprise des hostilités, Maximin recommença celles-ci, sourdement et à la dérobée, effrayant d'abord les chrétiens, les forçant à fuir, puis mettant la main sur les évêques les plus influents, sur les principaux docteurs, et les plaçant de nouveau entre l’abjuration et la mort. Il y eut des martyrs, qui seraient devenus nombreux si la famine qui désola l'Orient en 312, l'expédition malheureuse de Maximin contre le royaume chrétien d'Arménie, et surtout les événements qui s’accomplissaient à ce moment même en Occident, n'avaient amorti la violence renaissante de la persécution.
Bien que cette suprême tentative du paganisme militant ait peu duré, j'ai voulu cependant la décrire avec quelques détails, car, si barbare qu'il fût d’ori-
5. M. Harnack (Die Mission und Ausbreilung des Christenthums, p. 348, note 2) fait remarquer le piquant de la situation : l’institution synodale et métropolitaine aurait été organisée par l’Église, depuis 1a fin du second siècle, sur le modèle du culte provincial de Rome et d’Auguste : et cent ans plus tard, c’est l'État qui essaierait de copier l'institution ecclésiastique, plus complètement centralisée et moralement très supérieure! Mais M. Beurlier (Essai sur le culle rendu aux empereurs romains, p. 304-313) a démontré que, malgré des ressemblances extérieures, la province ecclésiastique ne fut aucunement calquée sur la province civile. Par conséquent, il y eut plagiat de la part de Maximin Daia ; mais il n’y avait point eu, centans plus tôt, imitation de la part de l'Église,
2, Eusèbe, Hist. eccl., VIII, 1#; IX, 4; Lactance, De mort.pers., 36,
gine et de mœurs, Maximin s’est montré le plus habile peut-être, et à coup sûr le plus original des persécuteurs : cinquante ans plus tard, l'homme d'esprit qu'était Julien l’Apostat ne eroira pouvoir mieux faire que de copier servilement son œuvre. Celle-ci, cependant, était vouée à un échec inévitable. Pendant que Maximin s’évertuait à retourner l'opinion publique, et tentait l'impossible tâche de faire des divers cultes païens une religion, un nouvel et définitif édit de tolérance était signé en Italie, non plus par la main défaillante d'un mourant, mais par celle d'un empereur jeune et victorieux. Au mois de mars 313, Constantin, avec son collègue et allié Licinius, promulguait à Milan la célèbre charte de paix religieuse, qui donna enfin aux consciences la
liberté revendiquée par les chrétiens depuis Néron !.
Charte « octroyée » en apparence seulement; car si l'Église avait été gisante et accablée, les empereurs nelui auraient point ttendu la main: ils ne se tournèrent vers elle que parce que le dernier et le plus furieux assaut du paganisme l'avait montrée invincible. Ou plutôt le mot « charte » ne convient pas pour caractériser l’édit de Milan : à vrai dire, ce fut un concordat plus encore qu’une charte. Bien que, entre les deux empereurs, l'Église n'ait point figuré comme partie contractante, cependant c’est en ayant les yeux fixés sur elle que Constantin rédigea l'édit de pacification. Celui-ci pourrait, sans abus des rapprochements historiques, être comparé à l'acte réparateur accompli par un autre victorieux au début du dernier siècle. En 1801 comme en 313, l'Église,
4. Lactance, De mort. pers., 48; Eusèbe, Hist. eccl., X, 5, 2-15.
presque partout, se relevait spontanément, quand lui fut accordée la réparation rendue nécessaire par l'intérêt de l'État autant que par le sien propre, et réclamée avec une force désormais irrésistible par l'opinion publique.
L'édit de Milan ne fut d'abord obéi qu’en Europe - et dans les provinces africaines : mais une querelle - de frontières ayant presque aussitôt allumé la guerre entre Licinius et Maximin, ce dernier fut vaincu : au mois de mai l’édit, affiché sur les murs de Nicomédie, devenait aussi la loi de l'Orient. Dès lors, l'ère des martyrs est close dans l’Empire romain : elle ne s’y rouvrira que pour quelques mois, dix ans plus tard, en Orient, sous Licinius, puis, après un demi-siècle, lors de cette renaissance factice du paganisme, qui fut l'illusion du règne éphémère de Julien l'Apostat.