Marc Aurèle, Pensées, XI
tiens l’alternative entre le retour au culte des dieux et la mort, et ait pris les mesures les plus minutieuses pour qu'aucun d'eux ne parvint à se soustraire à la nécessité de choisir ; pour que Valérien, si favorable d’abord aux fidèles que son palais, dit un contemporain, ressemblait à une église !, se soit tout à coup tourné à la fois contre les chrétiens de distinction en qui il dénonça les chefs d’une coalition dangereuse, nefariae congregationis?, et contre les associations chrétiennes, qui lui parurent, selon la formule moderne, constituer un État dans l’État ; il faut qu'aux yeux de ces souverains ou de leurs conseillers, l’existence de l'Église ait paru désormais incompatible avec la sécurité ou même l’existence de l'Empire romain.
Par quelle série de raisonnements ils étaient arrivés à cette conclusion, c'est ce qu'il est impossible de dire; maïs ce que l'on aperçoit, c'est qu'au troisième siècle une sorte de sélection paraît s'être opérée dans les griefs d'abord imputés aux chrétiens. Les vieilles calomnies populaires avaient été pour ainsi dire, passées au crible : le bon sens public avait fini par rejeter les plus grossières; l'esprit soupçonneux des politiques avait arrêté comme au passage les plus subtiles, et les avait retenues en leur donnant, au besoin, des sens nouveaux. L’ « inertie, » c'était la fuite des fonctions publiques, fa répugnance au service militaire, l'éloignement systématique des fêtes, l'amour de la vie cachée. L’ « athéïsme, » c'était l'abandon du culte national, le
4. Saint Denys d’Alexandrie, lettre à Hermammon, dans Eusèbe,
Hist. eccl., NI, 10, 3.
2, Acta proconsularia S. Cyprianti, 4, dans Ruinart, p. 218.
refus d’adorer les dieux, l'effort pour détourner les autres hommes d’une religion dont les plus grands personnages de l'État et des cités étaient les principaux ministres, dont l'empereur était à la fois le pontife suprème et le dieu visible, et qui, dans la terreur grandissante des invasions barbares, semblait liée plus étroitement que jamais aux destinées du monde romain. Tous ces griefs particuliers se résumaient et se confondaient dans l’ancienne accusation de« haine du genre humain. »
Il s’agit de bien entendre ce mot. Si, en accusant les chrétiens d'odium generis humani, on avait voulu dire que leur secte, inoffensive et bienfaisante, faisait profession de détester tous les hommes, de haïr en masse l'espèce humaine, on aurait énoncé une telle sottise que, même dans l'esprit simpliste de la foule, elle n'aurait plus rencontré aucune créance. Mais le genus humanum, dans le langage politique des Romains, ne signifiait autre chose que l'ensemble de leur civilisation, avec ses traditions, ses mœurs, ses dieux et ses lois, civilisation qu'il fallait accepter sans distinction et sans choix, si l'on ne voulait paraître la rejeter tout entière, C'était déjà la théorie du «bloc. » Or, les chrétiens faisaient des distinctions. Ils choisissaient. Personne n’était plus obéissant aux lois, plus respectueux des magistrats, plus soumis à l’empereur. Mais ils ne s’inclinaient pas devant les dieux de l’État, parce que ceux-ci étaient de faux dieux. Ils s’abstenaient de prendre part aux fêtes publiques, parce qu'elles consistaient en sacrifices, qui étaient à leurs yeux une idolâtrie, en spectacles, dont ils condamnaient la licence, en jeux sanglants, qu'ils réprouvaient
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comme des homicides. Ils introduisaient ainsi dans « le bloc » un élément nouveau, qui le faisait éclater de toutes parts. {ls se dressaient en face de l'État comme une liberté. Les politiques la déclaraient incompatible avec celui-ci, et comme le nom de chrétien l’impliquait tout entière, ce nom se trouvait constituer à lui seul un délit. Délit d'opinion, le plus légèr de tous en apparence, puisqu'il consistait à s'abstenir. Délit puni cependant de peines terribles, parce que, au jugement des hommes d'État du troisième siècle, s'abstenir signifiait se séparer, et que les abstenants méritaient d’être traités comme des déserteurs.
Au fond, il y avait un malentendu. L'État romain mettra encore soixante ans à s’en apercevoir, et il s’en apercevra trop tard pour sa prospérité et son salut. Quand on y regarde de près, on reconnaît que toute la partie politique des reproches encourus par les chrétiens au temps de Dèce ou de Valérien porte à faux. Beaucoup de gens, au troisième siècle, s’éloignaient volontairement des fonctions publiques, et le service militaire, à la même époque, avait cessé d’être obligatoire. Mais les chrétiens n'avaient ni contre ces fonctions, ni contre ce service, d’objections de principe. Ils n’y répugnaient même pas plus que d’autres en fait : toutes les fois que des empereurs tolérants consentaient à ne point leur demander d'actes contraires à leur religion, ils géraient comme les autres des magistratures, ou comme les autres aussi servaient sous les drapeaux de l'Empire. Les quelques intransigeants ! qui condamnaient cette
4. Comme Tertullien (De corona militis: De idololatria, 19; De
conduite allaient contre l’enseignement de l'Église et contre les directions de ses chefs. C’est seulement quand, l'intolérance païenne reprenant le dessus, il redevenait impossible d'être magistrat sans offrir de sacrifices, ou soldat sans brûler de l’encens devant les aigles, que les chrétiens se trouvaient dans l’obligation de se retirer. L'expérience avait déjà été faite sous les règnes bienveillants d'Alexandre Sévère et de Philippe : elle le sera encore à diverses époques du troisième siècle : toujours elle a montré que l’abstention des chrétiens fut pour ce qui, dans les coutumes de la société romaine, blessait leur foi ou leur paraissait contraire à la morale, mais que jamais l'Église ne leur imposa de déserter systématiquement les devoirs de la vie publique. Les chrétiens demandaient la liberté de prier Dieu selon leur conscience, et de ne pas sacrifier aux dieux du paganisme, non celle de vivre à part, en rejetant les devoirs communs à tous. Comme Tertullien le dit dans son langage original, ils n'étaient point des Brahmanes ou des gymnosophistes de l'Inde, perdus dans une égoïste contemplation : ils étaient de bons sujets ou même de bons soldats de l'Empire !.
Vous voyez que leur existence n'avait rien de menaçant pour celui-ci. Les chrétiens n’adoraient pas les empereurs, mais ils priaient pour eux. Leurs rêves ne s’égaraient point vers un autre régime politique, dont ils n'avaient pas même l'idée. Ils ne pouvaient qu'améliorer et purifier celui dans lequel ils vivaient, en lui donnant les vertus et la douceur pallio, 9; De resurrectione carnis, 16), et même Lactance (Div. Inst., VI, 20). 11 faut remarquer que ce sont des Africains.
4. Non sumus Brachmana: aut Indorum gymnosophistae... Militaus vobiscum. Tertullien, Apol., 87.
qui lui manquaient'.A coup sûr, ils ne portaient atteinte à aucune des bases nécessaires, souveraineté, propriété, famille, sur lesquelles il reposait, Les historiens, nombreux aujourd’hui, qui considèrent que le christianisme était un dissolvant inévitable de la société romaine, me paraissent trop céder à ce que Montaigne appelle « la piperie des mots. » Cela ne serait vrai que si la société romaine eût été une théocratie, incapable de supporter sans se dissoudre une dissidence religieuse. Tel fut, en effet, le préjugé des hommes d'État du troisième siècle : mais rien dans l'étude des faits et des origines ne lui donne raison. Leur théorie demeure l'illusion de doctrinaires, plutôt que le jugement réfléchi de politiques soigneux de se tenir en contact avec la réalité. Leur regard semble bien, d’ailleurs, ne s'être jamais arrêté qu'aux apparences. Pendant qu'ils persécutaient le christianisme, ils laissaient se propager dans tout l'Empire le culte des divinités crientales, de Mithra, de Cybèle, qui reliaient leurs adhérents par des pratiques étranges, par des affiliations mystérieuses, en une sorte de franc-maçonnerie ?; ils ne s’inquiétaient pas de voir ce culte supplanter peu à peu ou même effacer graduellement la personnalité des vieilles divinités de l'État : il leur suffisait de quelques respects extérieurs, qui masquaient une transformation profonde du paganisme. Ils ne surent pas comprendre qu’au point de vue de la conservation des mœurs romaines et de l'esprit romain, exposés à se dissoudre vraiment dans tout cet exo- 4. Comparer ici ce que Sénèque dit du sage que les circonstances ont écarté de la vie publique (De otio, 3, 4,5, 32; De tranquillitate
animi, 5), et ce qu'Origène dit des chrétiens (Contra Celsum, VIN, 73, 75), — 2, Le mot est de Renan, Marc Aurèle, p. 571.
tisme, il y aurait eu moins de péril à tolérer, à favoriser même la diffusion du christianisme, dont la ferme raison s’accordait beaucoup mieux avec la précision du génie latin. Celui dont l'erreur à cet égard paraît avoir été surtout grossière est Aurélien. Il compte à peine comme persécuteur, puisqu'il mourut très peu de temps après l'être devenu : mais ses actes et ses intentions sont tout ce qu’il y a de plus maladroit et de plus impolitique. Il venait de rétablir l'unité matérielle de l'Empire, par le renversement de deux Etats indépendants qui s'étaient formés à l'est et à l’ouest : il se propose d'y rétablir « l'unité morale, » selon une formule chère aux politiciens modernes : c’est dans ce but qu'il promulgue contre les chrétiens l'ordonnance qu'un historien antique a qualifiée de sanglante !. Maïs pendant qu'il déclare ainsi la guerre aux adversaires de la religion officielle, ce fils d'une prêtresse de Mithra conspire lui-même contre cette religion, en faisant prédominer sur elle le culte oriental du Soleil, qu'il proclame « seigneur de l'Empire romain » et en l'honneur de qui il institue un second collège de grands pontifes ?. Une théocratie aussi intolérante d'une part, aussi accommodante de l’autre, en tout cas aussi peu perspicace, ne pouvait servir aux anciennes traditions religieuses de Rome et à la constitution sociale de l'Empire que d’une vaine façade, et non d’un rempart.
Rien ne prouve que l'Empire romain n'eût pu