‹ dix lecons sur le martyreChapitre 85 sur 201 · Renan, l'Église chr£iienne, p · texte numérisé non relu

Renan, l'Église chr£iienne, p

2, Harnack, Die Mission und Ausbreitung des Christenthumes, p. 34.

3. C’estce que reconnaît M. Harnack : « On peut donc, dit-il, malgré le petit nombre des martyrs, estimer à sa juste valeur le courage qu'ii fallait pour devenir chrétien et vivre en chrétien; on doit avant tout louer la conviction du martyr qu'un mot ou un geste pouvait rendre indemne, et qui préférait la mort à l’impunité. » Ibid. Mais le savant critique ajoute cette phrase que je ne comprends pas très bien : « La situation d’être toujours sous le glaive, même s’il tombait rarement, était peut-être un grand danger moral. Les chrétiens pouvaient se plaindre d'être comme des troupeaux poursuivis, et pourtant cela n’avait pas lieu d'ordinaire ; ils pouvaient se considérer tous comme des modèles d’héroisme, et cependant étaient rarement mis à l'épreuve ; ils pouvaient se placer au-dessus des grandeurs du monde, et, en fait, s'accommodaient toujours plus à lui. La littérature chrétienne montre que cette situation malsaine eut de fâcheuses suites. » La « littérature chrétienne » montre en elfet qu'il yeut de regrettables moments de relâchement, mais principalement aux époques où les chrétiens ne se sentaient plus « sous le glaive, » daus les grandes trèves du troisième siècle. Les textes que j'ai indiqués prouvent que ces moments furent plus rares pendant la période précédente que ne le dit M. Harnack, et que presque toujours, selon l'expression déjà citée de M. Renan, les chrétiens, « de Néron à Commode, » eurent « sous les yeux la perspective du supplice. »

quand on étudie l'histoire des persécutions aux deux premiers siècles. Elle peut se résumer ainsi, en dépit des défaillances individuelles dont on ne peut non plus évaluer le chiffre, mais qui étaient inévitables : martyrs déjà nombreux; plus nombreux encore les martyrs de désir ou de résignation, ceux qui d'avance sont résolus à accepter la mort plutôt que de renoncer à leur foi.

S'il y a eu, comme vous venez de le voir, quelque contestation pour les deux premiers siècles, personne n’essaie plus de nier le grand nombre des victimes faites par les persécutions de la seconde moitié du troisième.

Sans doute, ces persécutions durèrent peu, puisque Dèce mourut un an et demi après avoir promulgué l’édit de 250, et que Valérien tomba du trône deux ans et demi après avoir signé celui de 257. Mais elles furent très violentes, et s’il y eut alors beaucoup de renégats, il y eut aussi beaucoup de martyrs. Les Passions, souvent de très bonne marque, qui sont restées de cette époque montrent des chrétiens exécutés sur tous les points de l'Empire. Dans une de ses précieuses lettres, qui ont la valeur de vrais mémoires, saint Denys d'Alexandrie indique beaucoup de martyrs, sous Dèce, pour la grande métropole égyptienne, et ajoute que « d’autres, en très grand nombre !, furent massacrés par les païens dans les villes et dans les villages ?. » Une seconde lettre du même contemporain dit : «Je ne vous indiquerai pas les noms de ceux des nôtres qui ont

4, ANor TAETOTOL.

2, Lettre de saint Denys d'Alexandrie à Fabius d’Antioche, dans

Eusèbe, Hist. eccl., VI, 42.

146 DIX LEÇONS SUR LE MAXTfRE.

péri : sachez seulement que des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, des jeunes filles et des vieilles femmes, des soldats et des citoyens, des personnes de toute condition et de tout âge, les uns par les fouets, d’autres par le feu, d’autres par le fer, ont vaincu dans le combat, et gagné la couronne du martyre '. » Un détail fera juger des procédés expéditifs qu'on employait quelquefois : la Passion des saints Jacques et Marien, dont l’authenticité n’est pas contestée, raconte qu'au printemps de 259, sous Valérien, les exécutions de chrétiens furent continuées pendant plusieurs jours à Cirta?. Comme, le dernier jour, il restait encore beaucoup de condamnés, le bourreau les fit agenouiller en longues files, au bord d’une rivière où le sang pourrait s'écouler : passant alors entre chaque file, il abattit toutes les têtes $. Sans relever de traits aussi caractéristiques, la correspondance de saint Cyprien met en un vif relief le caractère sanglant des persécutions à Rome et en Afrique sous Dèce et Valérien. Le même témoin nous apprend que durant le court règne de Gallus, successeur de Dèce, une étincelle de persécution se ranima pendant quelques mois, et que cela suffit pour qu’en Afrique il y eût de nouveau des chrétiens « dépouillés de leur patrimoine, chargés de chaines, jetés en prison, tués par le glaive, le feu et les bêtes ». Saint Cyprien nous montre à Rome, en 258, les préfets (de la ville et du prétoire)

1. Lettre du même à Demetrius et à Didyme; #bid., VII, 41, 20.

2. Per dies plurimos effusione sanguinis transmittebatur ad Deum numerosa fraternitas. Passio SS. Marianti et Jacobi, 10, dans Ruinart, p. 230. — Voir la dissertation de M. Pio Franchi de’ Cavalieri sur l'authenticité de cette Passion, dans Studi e Tesli, 3, p. 15-26.

Page 1