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Deux jours après cette tempête, je me croisai vers onze heures, sur le boulevard des Capucines, avec le notaire de la rue d'Alger , qui, ne pouvant soupçonner les ravages accomplis chez.

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moi depuis notre séparation &i récente» m'aborda gaiement et me força littéralement de déjeuner avec lui au Glacier napolitain. Bizarre oubli, je n'avais pas songé à lui depuis mon retour de Chartres, et il était le seul homme dans Tunivers qui pût me donner des renseignements positifs, en un mot mHnstruire sur la marche des éréoements auxquels j'étais, à son insu, si fort engagé. M'étant imposé, pour des raisons d'honneur, de ne pas lui laisser soupçonner le vif intérêt que je prenais à l'aventure, j'attendis Hue demiheure avant d'aborder l'unique sujet qui me préoccupât, et alors seulement je prononçai le nom de miss Florence Simpson.

— Elle nous a quittés, me dit-il, d'un ton courant. A cette saison de Tannée, pour peu que l'humidité s'en mêle, elle fait court séjour à Paris, et s'envole au plus tôt rejoindre sa mère et la colonie anglaise de Pau ou de Nice.

Cela m'ouvrait bien une perspective, mais ne m'apprenait rien dans le sens pratique.

— Et, depuis ce que vous savez, dis-je au notaire, rien n'est-il venu adoucir le trouble de cœur dont un hasard inîpossible a conjurer m'a rendu le regrettable témoin?

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— RieD que je sache, répondit le notaire, en traÎD d'expédier une sole avec son imperturbable et joyeux appétit... et la raison en est claire. De tous les acteurs de cette malheureuse histoire, je ne connais que Florence, et il lui est défendu d'intervenir directement dans les efforts engagés pour arracher l'innocent des pièges de la Sirène.

— Halte-là ! dis-je à mon vis-à-vis, d'un accent d'autorité qui lui fit tomber la fourchette des doigts.

— Par exemple, ceci est trop fort, et je vous somme de vous expliquer.

— Je n'ai rien à expliquer. . . je n'ai qu'à vous demander pardon d'un petit éclat, qui part d'un principe général et de la révolte la plus désinté* ressée, je vous jure. Depuis que je fais partie de la société, rien ne m'a fait autant rougir de l'énorme proportion d'injustice qui entre dans la formation humaine, que l'inégalité de la part faite aux hommes et aux femmes dans les affaires de séduction, pour n'employer que des mots et des hypothèses polis. Je ne ferai pas de tirades, je n'afficherai pas de sensibilité, je m'en tiendrai au bons sens, au divin bon sens. Un homme lie, je suppose, commerce intime avec une femme.

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Poar cent raisons» ou pour uneqnien vaut mille» le mariage ne peut être le terme de cette associa-tion. Nous sommes dans une impasse; Tamour n'en connaît point» tout lui est infini ; mais nous ne parlons pas ici de Tamour. Docile aux obses-* sions de la famille, ou à d'autres sollicitations» cet homme quitte un jour plus ou moins poliment cette femme» pour se marier avec une autre» ou tout bourgeoisement pour revenir dîner à la table maternelle. La femme peut très bien avoir un cœur» et le monsieur être égoïste, un nigaud» un lâche, un menteur» un libertin. N'importe» lui c'est l'enfant prodigue, c'est le ciel qui se réjouit plus pour la conversion d'un pécheur que pour l'immuable vertu de cent justes... (touchante parabole qui» soit dit entre nous» excusa les hésitationsîde bien des consciences), il est entouré» fêté, embrassé comme s'il avait sauvé la maison et glorifié la race. Que de larmes de joie t Quel souci de le contredire et de le heurter en rien I Quels soins pour le retenir et empêcher même un regard sur le passé f Tout est bien... mais Tautre» l'abandonnée, la faible» la volée... qu'en fait-on ? Bouc émissaire des iniquités d'Israël » on raccuse, on la bafoue^ on la maudit. . .

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si elle ne se plaint que par des murndures, oq la raille ; si c'est par des meDaces, on Teoferme ; et qu'elle parle ou se taise , étrangers et coriuaissances/toul le monde Taccuse; les meilleurs et les mieux élevés l'appellent sirène... Voyons, est-ce que je lais du paradoxe ou de la plus élémentaire justice? Je vote donc pour une repartition égale du blâme ou du pardon, dans les complicités de ce genre.

Le notaire était un homme fin et pénétrant. Il était réellement pétri de cet esprit parisien, qui dans sa plus haute et jadis sa plus générale acception, est proprement la fleur du bon sens. Quand on exprimait devant lui un principe, une opinion, ou seulement une passagère idée, cela suffisait, et point n'était besoin de rien développer; il sentait juste ce que vous aviez voulu dire, il n'ergotait pas à côté, il ne vous affadissait pas de lieux communs. De la part d'un autre, j'aurais eu tout à craindre d'une enjambée sur le terrain des comparaisons générales, de l'ancienneté des droits respectifs des deux sexes; et comme quoi, la loi, l'adhésion immémoriale et universelle, et même l'adhésion infuse de la partie sacrifiée, admettent, chez celui-là des écarts, sans pardon

chez celle-ci. Il saisit juste de quelle catégorie d'êtres je prenais la cause, et notre sympathie accoulumée d'idées ne fut pas compromise une seconde. Après ce déjeuner dont le yif entretien avait rendu un peu d'animation à mon sang qui . commençait, je l'avoue, à s# figer, je rentrai chez moi dans l'espoir d'y sommeiller un peu, malgré l'heure, après ces deux nuits de veille impitoyable ; mais de nouveaux événements me guettaient à ma porte, et il n'était pas question de dormir.

En regagnant la rue de Choiseul, je trouvai en arrêt, à deux pas de ma maison, mon ex-ami Hermand, qui vint à moi, sans me tendre la main, il est vrai, mais dans des intentions relativement bienveillantes, à en juger par ses première paroles :

— J'ai de la chance, je ne vous ai pas attendu plus de cinq minutes. Votre concierge ignorait quand vous rentreriez, ce n'était pas encourageant; un vague instinct m'a retenu aux alentours, et vous voilà. Pour ce qu'il me reste à dire, nous monterons chez vous, si vous voulez.

Malgré la douceur de l'accent, il avait, en me parlant ainsi, un air ambigu qui ne me plaisait

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pas trop, surtout eu le rapprochant du dernier billet de Louise, auquel je n'avais pas répondu, ne sachant qu'y répondre.

Une fois tous deux chez moi, et assis en face l'un de l'autre, je pris une certaine offensive :

— Vous avez gardé envers moi, monsieur, une réserve, un éloignement polis qui n'avaient plus la moindre raison d'être après ma déclaration sincère et la persuasion où vous devez être à présent de ma parfaite innocence dans ce regrettable imbroglio.

— Je croyais n'avoir rien changé à mes façons. Je croyais même avoir donné un rare exemple de calme. J'en pourrais citer beaucoup qui, à ma place, vous auraient tué avec leur fille et fait tout le scandale imaginable. Au lieu de cela, je me suis borné à seconder vos vœux, jusqu'alors mal reçus. Je ne me suis pas même irrité de l'élrange comédie jouée chez moi..^ Cette beauté dédaigneuse que je rencontre dans votre escalier, après qu'elle a refusé une alliaoce avec vous. .. Mais ne remuons pas trop ce passé ténébreux, puisque tout est rentré dans Tordre.

A ce mot, je pressentis une catastrophe, et il y eut comme un écroulement dedans moi.

-^ Rassurez- VOUS, me dit Hermand... vous devez assez me connaître pour que le soupçon de la moindre violence soit, dans votre esprit, incompatible avec mon nom. J'ai dit ma volonté à Louise... elle m'a demandé à réfléchir. Enfin, hier soir je suis monté chez elle; elle était encore très fatiguée, au moral surtout, et je m'arrangeai pour que l'entretien fût bref. Je vous dois le bulletin exact de cette négociation : J'exprimai pour la seconde fois, à ma fille, mon désir formel que cette énigme fût résolue. Elle me répondit, avec plus de vigueur que je n'en eusse attendu de son accablement, que toute lutte prolongée entre elle et moi sur un pareil sujet lui serait odieuse, et qu'elle était prête à m'obéir, à la condition que je viendrais vous faire le récit de tout ce qui s'était passé, et que vous-même vous souscririez à cet arrangement.

Pendant ce discours, que j'écoutai d'un air tranquille, il me passa par la tète les fantaisies les plus étonnantes. Le tout se résuma dans une explosion d'humeur agressive, que j'nstimai encore à propos d'exagérer devant le calme irritant d'Hermand.

— Mademoiselle votre fille, dis-je, a d'abord

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opposé un refus inQexible à une proposition dont vous a?ez pu reconnaître à la fois Télan et le sérieux... Dans cette seconde phase de nos attitudes respectives, elle vous a demandé à réflél^hir» elle tn a senti la gr-ive nécessité. Permettez-moi d^éprouver le même désir et de réclamer le bénéfice des mêmes délais, non que je sois piqué d'amour-propre, j*ai trop de sens pour ne pas exclure ces mesquineries des situations pressantes où il faut décider par un oui ou pas un non àê l'avenir d'une existence. Laissez-moi revenir à moi-même et me recueillir quelques jours, autrement je ne réponds plus de ma droite raison.

— Au point où nous en sommes, me dit Hermand, je ne me sens plus le courage d'avoir des secrets pour vous. Tandis que je vous propose Louise... un autre la demande...

— Quel autre ?

— Il ne compte guère, et d'ailleurs je ne l'ai pas vu... mais il a le style de Charenton. Sa lettre est décousue... et forcenée; il est Anglais, dit-il'; sa demande est timbrée de Marseille ; il sera lui-même à Paris très prochainement.

En me parlant ainsi, Hermand guettait du regard mes moindres émotions : sa finesse visible

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le servit mal. Je crus, de mon côté, à on piège, et je n'eus d'autre soin que de donner le change à mon interlocuteur.

— Je vous avoue que j'ai en ce moment trcp de soucis à mon compte pour m'intéresser beaucoup à votre Anglais.

— Voyons, fit Hermand d'an ton presque affectueux, nierez-vous que je vous ai montré de l'amitié et que je vous ai donné lieu de croire à mon estime? Pourquoi, à propos d'un secret misérable ou d'une puérile intrigue, laisser subsister cette ombre entre deux hommes faits pour s'entendre et s'examiner en face? 11 n'est pas besoin d'y regarder à deux fois pour saisir le double jeu. Ou ma fille, en venant ici, renonçait à son titre d'bonnéte fille, ou elle ne faisait que l'aventurer dans un enjeu où sa volonté paralysée ne la servait plus, et alors je me demande la cause de ce désordre. Je ne suis pas un père de théâtre, je ne fais pas d'imprécations et je ne me mets pas à genoux, mais au fond j'adore la lumière et la vérité, et depuis trois jours, vous que j'avais accueilli comme un fils, vous aidez à me faire marcher en aveugle dans ce dédale de soupçons et de mensonges.

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En parlant ainsi, il prenait pour me réduire, le chemin le plus sûr. Je cédai à un mouvement irrésistible, et je lui avançai la main ; il y posa la sienne :

— Mademoiselle votre fille, lui dis-je, n'a pas comme vous me l'avez déclaré vous-même, non sans orgueil, reçu l'éducatton de tout le monde. C'est un bien et c'est un mal. A cette libre croissance, à ce choix indépendant,ellea gagné ceci que les facultés d'énergie, de décision, de commandement sur soi-même ont atteint chez elle des proportions inaccoutumées;, mais elle y a aussi contracté inévitablement l'ignorance ou le mépris de certains usages restrictifs de la comédie sociale ; elle vit seule avec sa conscience pour unique miroir et témoin ; elle est venue ici, guidée par la seule amitié et certains scrupules peut-être. Vous ne savez pas encore, vous, que l'autre jour je suis parti de chez elle le cœur plein d'un désordre affreux, qu'elle a réellement pu croire que ma raison était menacée..-- Alors certaine crainte ou certaine pitié l'aura portée à cette démarche doublement réparatrice en ce qu'elle avait d'inusité et de redoutable...

— Parfait ! s'écria Hermand ; très clair à

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présent... Puisque Louise est très disposée à ne pas laisser la réparation en si bon chemin»

Tenez ce soir... e*est assez de réflexions comme cela, et l'accord une fois établi et signé, nous ferons tout de notre mieux pour enterrer à jamais ce souvenir désagréable.

Ce n'est pas en vain que notre esprit a dans son aurore reçu certaines empreintes. 11 y a des beures où l'eau dormante des premiers tableaux domestiques et des religions d'enfance, devient un flot impérieux qui se soulève des grottes les plus mystérieuses de la mémoire, et entraîne et engloutit dans son tumulte, lyrisme et passions de la jeunesse... Par exemple, au lit de mort d'une mère, ou quand il s'agit pour nous de faire porter son nom à une autre femme. J'étais moimême d'une famille où l'idée de l'amour fut toujours tellement inséparable de cejle de fusion éternelle en cette vie et en l'autre, de deux êtres en un seul, que, même les mariages de raison froissaient notre idéal de pudeur conjugale et maternelle. Jugez de l'insurrection bouillante de

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tout mon passé, malgré le transport d'ao double amour, à cette image d'une fiancée dont la couronne aurait été effeuillée au vent de tels orages.

La réaction fut injuste et foudroyante. Tous ces Hermand descendaient dans mon esprit jusqu'au niveau d'intrigants vulgaires. Cet idéologue, jusqu'alors impassible, et qui se réveille un beau matin si entêté de régularisation bourgeoise ; cette fille aux orgueils si nobles, qui après ce que je lui avais dit et ce qu'elle m'avait fait entendre, n'était pas plutôt morte sous le talon de son père ivre de fureur, que d'autoriser un pareil message... A présent, je les enveloppais tous deux dans un même transport de mépris furieux, et, avant d'être leur dupe, ils auraient su qui je suis !

Mais voilà que de cette tourbe de pensées mauvaises surgit une image souffrante et superbel... les derniers mots d' Hermand me revinrent. Elle avait dit : c Je consens, pourvu que vous obteniez le consentement de M. Maxime..., » et son billet de la veille ne complétait-il pas la clarté de son vrai dessein? N'avait-elle pas remis entre mes mains le soin de nous tirer de là, étant morte ou à peu près.

Cependant d'autre objections se pressaient dans ma tête, contre l'impossibilité et Tinvran semblance absolues d'un concours sincère de Louise dans la démarche d'flermand.

Nommez-moi l'homme assez dégagé de confiance dans son pouvoir d'inspirer l'amour, pour renoncer à tout flatteur espoir, même en présence d'une femme gémissant en l'honneur d'un autre ? Les docteurs ès-volupté disent même que c'est là l'heure chérie du diable des inconstances. Or, j'avais tenu Louise, chez moi, les yeux sous les miens... ses mains nouéee aux miennes..* j'avais librement baisé ses doigts, une de mes larmes avait roulé dans ses cheveux... Je la plaignais avec délire, elle se croyait adorée. Peutêtre son cœur avait-il réfléchi et se tournait-il vers moi... et alors, quelle est la femme qui compte pour rien l'amour passé? ou, plus bruta* lement quelle est femme qui se croit jamais dépréciée ? 11 serait inutile de raconter les phases diverses que traversa mon esprit; quoi qu'il advint ou que je sentisse, ma résolution était prise dès la première minute; je n'entrevoyais pas un pareil mariage^ môme dans l'avenir.

J'étais sincèrement désolé pour le compte de

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Louise, je la trouvais plus belle, son évocation bouleversait mes sens... mais je n'aimais jamais à coufondre les genres. Louise unie à moi, c'eût été, au sein même des heureux transports»

les plus atroces pensées... J'accepte encore ces tempêtes dans la pleine mer et la solitude déses* pérée des amour divins et maudits, mais dans le port domestique, jamais t

Ce soir-là, je n'allais pas du tout chez Hermand, jugeant que je n'avais rien à y faire.

J'invitai à diner le notaire, qui accepta. Ce fut lui qui me parla le premier de Florence Simpson.

Ma discrétion avait réussi, Mlle Hermand était à «ent lieues de sa pensée. Vous l'allez voir.

— Et dites encore, fit-il, que je ne sers pas vus amours ! non-seulement la belle Albionne est À Nice, mais elle nous a écrit aujourd'hui. Daillears, rien de nouveau dans son existence ni dans la marche du drame.

Nous allâmes ensuite au Théâtre-Lyrique entendre quelques airs de la Flûte enchantée. Là, je connus le remords. Je me pris en dégoût pour la liberté môme que j'avais de soustraire ma personne à tous les ennuis, tandis que celle à qui j'avais fait profession de me dévouer.

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seule, sans amis, découragée , comptait les minutes par ses aspirations vers la mort, car le vrai jour s'était levé dans mon esprit : Louise était innocente et se mourait : le père et la fille étaient de la meilleure foi du monde, la preuve m était flagrante. Louise aurait pu ne me rien avouer, et si ma conversation de Chartres eût été une menace pour ma conliance, une source de doutes, mon grand amour aidant, est-ce qu'un démenti pur et simple de cette bouche si fière ne m'aurait pas suffi ?

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Le lendemain, vers une heure, je m'armai de volonté, et je retournai rue des Vosges. Il me semblait que je remontais des années en arrière, et en réalité, il n'y avait pas quinze jours que j'avais fait ce voyage pour la dernière fois. Le cœnr ne vieillit pas sous l'éperon du temps, mais sous le noir des grands deuils. L'homme, aïeul lui-même, qui a encore sa mère, est un jeune homme auprès de l'orphelin de vingt-cinq ans. Je sais, pour moi, que la veille du coup de

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fondre où disparut la sainte femme qui était le fond, le lest de ma TÎe, je tenais encore à Tépaissear de ces cbevenx blonds qu'elle baisait sooYent, et à tons les antres dons ou aspects de la jeunesse ; mais dans la nuit qui suivit cette mort, je ne m*inquiétai plus d'avoir vingt-ans ou quatre-vingts ; le ciel se voila, la ville natale me serait devenue à jamais étrangère sans un miracle que je n'ai pas à raconter ici.

Ce même chemin, qui m'avait paru joyeux il y a deax dimanches, comme il était morose aujourd'hui !... Cependant c'étaient les mêmes boulevards, la même Bastille, la même solitaire rue des Vosges. Pour tout changement au décor de ma première entrée, un coupé de maître stationnait devant la porte du marchand de statues. Sans doute un client. Le même portier vint m'ouvrir, mais plus formaliste cette fois , il me précéda en personne jusqu'à la salle à manger ; au bruit do nos pas, on vint en ouvrir la porte, et je me trouvai devant Hermand dont la figure était aussi altérée que le permettait la constitution do personnage. Il me dit :

— Veuillez entrer, monsieur Favel.

Il n'était pas seul, et alors je m'expliquai son

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accueil cérémonieux. Au coin de la cheminée, un tabouret sous les pieds, était assise une dame de trente-neuf ^^ns, au juger, de quarante-sept en réalité, belle d'élégance et d'assurance, que, malgré l'inattendu de sa présence dans cette maison, et bien que je la visse pour la première fois, j'aurais certainement nommée tout de suite. Hermand crut toutefois devoir me dire :

— Madame de***.

Elle me rendit mon salut, en vraie Parisienne à la mode, c'est-à-dire imperceptiblement, et pourtant d'une façon agréable. Hermand me nomma à mon tour, cette fois elle m'honora d'un sourire de connaissance.

Mais je venais de recevoir un choc trop dur pour être à ces détails de courtoisie. Je pensais que ce conseil de famille était l'écriteau mis sur une catastrophe... Cependant, Louise ne pouvait être morte .. je le saurais déjà... peut-être n'en est-elle pas bien loin... peut-être encore. v.

Hermand coupa court à cette angoisse.

— Ne vous étonnez pas, me dit-il, dç me voir révéler à madame ce que vous aviez lieu de croire notre secret inviolable à tous deux, vous et moi. Madame est la plus proche parente de ma

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fille, et lai a même servi de mère. Aocod éyénement d'importance dans la vie de Louise ne doit être tenu caché de madame. 11 est donc convenable que cette dernière explication ait lieu en sa présence.

Je regardai Hermand ; à certaines intonations, j'avais déjà été surpris ; à Tair de son visage, je ne doutai plus qu'il jouât un rôle étudié :

— Vous avez, monsieur Favel, témoigné envers ma fille de sentiments que, pour ma part, j'eusse volontiers encouragés si j'eusse été le seul maître de décider. Quelque pénible et délicate que soit la franchise en pareille matière, permettez-moi d'aller jusqu'au bout.

Où diable voulait-il en venir ?

— Les temporisations de ma fille n'avaient rien dont votre amour-propre pût s'oflfenser. Si elle a accueilli une demande étrangère, c'est que des engagements antérieurs la liaient. Gela arrive dans presques toutes les familles. J'aurais désiré que la mienne échappât à cette généralité ; je déplore pour vous et plus que vous ce résultat; il me sépare à jamais d'une fille qui, devenue votre femme, n'aurait pas eu les mêmes raisons de vivre sans moi.

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Pas un mot de plus. Quoique ce petit discours tranchât les difficultés dont ma liberté de pensée elle-même était obstraée depuis quelques jours, j'en fus cependant abasourdi. Le grand jamais venait de tomber sur moi. Les choses ne m'apparurent plus sous le même jour. Le seul sentiment précis qui surnageât sur cette mer confuse d'agitations intérieures pouvait se formula* ainsi : il s'agissait pour moi d'une abdication d'influence et de pouvoir ; Louise s'était pour un moment rendue à discrétion entre mes mains, «t voilà que j'allais disparaître de sa vie» et même de son esprit, tout entier à ce grand événement. Sans doute elle m'avait déjà oublié. N'était-ce pas trop juste? Qu'avais-je donc rêvé d'être pour elle : mari, amant ou page, quoi donc? Je l'avouerai, je m'étais fait à cette position de directeur et d'arbitre familier.

Ce n'était pas tout que de me laisser ballotter à ces revirements intimes, il fallait répondre à Hermand. Dieu merci, les autres étaient trop livrés à leurs réflexions pour interpréter à loisir ma stupeur ; ils durent me trouver la physionomie de circonstance; je n'en demandais pas davantage. Je n^aurai plus souvent l'occasion de vous

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parler de madame de**^, qui apparaît si tardi- Tement, desapersonoe, dans cette mélancolique histoire. A côté d'une grâce bien à elle, elle avait du style et de la tournure, et lorsque je vis en présence Hermand et sa belle-sœur, je m'étonnai qu'ils n'eussent pas pu se mettre d'accord. J'en accusai l'esprit absolu et railleur du marchand de statues, et la vie éparpillée et distraite de la femme du monde que je voyais pour la première et probablement la dernière fois. Vingt minutes après mon arrivée, elle se retira, et crut peut-être bien faire en me laissant seul avec Hermand que je brûlais de questionner. Lui, au contraire, il paraissait comme gêné et ennuyé de me voir : on eut dit qu'il m'aurait su gré de ne plus penser à lui.

— Avec votre permission, me dit-il, nous serons brefs ; contre mon habitude, j'ai déjà beaucoup parlé. Avant hier, je vous ai touché deux mots d'une lettre fort énigmatique pour moi» qui devait être parfaitement claire pour vous. J'avais un doute ; je fis prier madame de***, tête folle peut-être, mais bouche d'une sincérité pour moi établie, de vouloir bien me donner, si elle en avait, quelques éclaircissements sur cette affaire.

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Madame de***, est accourue, et dès le premier piis, elle s'est précipitée elle-même dans un piège qu'on ne lui tendait point. Ardente à prouver son innocence, çt s'en faisant un point d'honneur, elle me jura que l'inviolable retraite de la maison paternelle elle-même, n'eût point été un refuge, ni une garantie contre des dangers de celte nature, lorsque le cœur les appelle. Elle avait aimé Louise comme sa propre fille, et religieus<^ment veillé sur ses inclinations. Lorsqu'elle s'était aperçue des assiduités du gentilhomme étranger, elle s'était fait un devoir d'instruire Louise que, pour des raisons d'elle seule connues, elle ne voyait pas un mari dans cet adorateur. Louise avait paru atteinte cruellement par cette déclaration ; lorsque madame de*** lui fît part de son intention de ne plus être chez elle pour le jeune Anglais, mademoiselle llermand ne répondit rien à sa tante, qui depuis l'avait vue diminuer ses visites, jusqu'à ce que dans ces derniers temps elles en fussent arrivées à la proportion d'une à vingt sur autrefois. Je ne racontai pas à madame de*** l'histoire de votre pa-sage chez noos; je vous présentai seulement comme un prétendant ordinaire, arrivé trop tard. Le départ de Louise Va terriblement impressionnée. io

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— Que dites-vous là! m'écriai-je.

— Mademoiselle Hermaud a quitté à jamais cette maison depuis hier. Elle en est sortie sans autre appareil que pour une visite dans Paris, ce qui permettra aux gens de la maison de croire qu'elle s'est seulement retirée chez sa marraine. Hier soir, elle s'embarquait à Boulogne ; à présent, si elle dit vrai, elle doit être mariée à Londres. Je lui ferai tenir ce qui lui revient du chef de sa mère, et après, ce sera comme si nous n'avions jamais existé l'un pour l'autre.

— Vous êtes trop calme, dis-je à Hermand ; je ne puis vous croire... L'abdication des pères est moins sincère encore que celle des rois.

— Je suis père, il est vrai, j'en ai aussi les sentiments, mais non pas de la nature que vous croyez. Je tiens que nos vrais enfants sont ceux de notre raison ou de notre foi, en un mot, les principes, les espérances ou l'idéal que nous nous sommes créé. Ne hochez pas la tête et soyez franc, et dites-moi, vous qui êtes sentimental et poète, si les choses ne se passent pas de même en poésie. Ne craignez rien pour moi... le découragement et moi nous sommes incompatibles. Je ne regrette rien... tout au plus me surprendrait-

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on à désirer de n'avoir pas en de fille... mais tout s'arrête là... tout est dit. »

J'assistai stupéfait à cette effrayante résignalion. C'était^ un spectacle de fanatisme à froid qui ne devait se présenter qu'une fois à mon regard. Je n'avais rencontré d'inflexibilité analogue que chez certains prêtres d'un naturel rigide, el absolument désintéressés du monde et de leur propre vie ; mais aussi je me demandais ce que le Uieu des larmes et de la tendresse avait à faire avec ces cœurs impassibles. J'ajoute qu'en pareil cas, mon estime sent qu'on lui fait violence, et, décidément (affaire de nerfs, dirat-on), je préfère plus de sensibilité.

Quant à ce qui se passa dans le fond de son àme, le soir, au coin du feu solitaire, il n'en a rien dit à personne, nul n'a le droit d'en rien dire. On juge un tel homme, si droit et si fidèle à son programme, non sur des conjectures, mais d'après ce qu'on voit et ce qu'on entend de lui. Cependant, malgré mon respect pour ce caractère, je trouvais de grands torts à Uermand dans l'aventure de Louise. C'était son devoir à lui de faire éclore entre eux deux les sentiment dont la place demeura toujours vide, sous une appa-

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rence d'union et de concorde. Avant d'adresser à sa fille cet adieu paisible qui était une proscription éternelle, Hermand aurait dû se rappeler, que ce qu'il voyait était en partie son œuvre. Je sentais aussi que tout était fini entre le marchand de statues et moi, non qu^il eût une arrièrepensée à mon égard, mais parce que des événements décisifs avaient trop mis en relief la disparate de nos façons d'éprouver. J'étais la condamnation de sa philosophie ; lui, celle de mon impressionnabilité ; nous n'eûmes pas un mot à échanger pour le savoir. Désormais, nous aurions été gauches l'un envers l'autre. Ces siluations- \JL n'ont pour excuse que la province. A Paris, on ne se revoit plus, et de la sorte on peut s'aimer encore.

Voici la fin de l'histoire :

Je repris mon ancienne existence de travail et de voyages, et deux ans après, au retour d'une saison passée en Allemagne, je rp>çus la nouvelle de la mort d'Hermand, qui avait succombé à une angine. Ce n'est pas directement, ni même par

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rObituaire des journaux, que le décès du stoïque marchand de statues parvint à ma connaissance, mais d'une façon détournée et mystérieuse comme toute cette aventure elle-même. On avait en mon absence déposé chez moi une caisse considérable, où je m'attendais à trouver des livres, le cousin Alexandre, dont je n'ai plus eu l'honneur de vous parler, m'ayant annoncé l'envoi de vmgt années du Journal dés Débats dont il me faisait la galanterie.

Il me serait impossible de vous exprimer ma surprise, lorsque les planches déclouées je découvris la statue d'Eacharis et la toile inachevéeque vous admirâtes en entrant. Je me transportai aussitôt rue des Vosges ; on ne m'y instruisit que du fait brutal de la mort d'Hermand, enlevé en douze heures, et sans avoir exprimé de dernières volontés. On n^ sait qui avait prévenu sa fille, quelque ami anonyme sans doute... toujours est-il que Louise, en grand deuil, était venue s'agenouiller devant le cercueil paternel, et que les derniers devoirs rendus avec beaucoup de dignité, elle avait disparu ! Plus tard encore, je sus qu'une somme de cinquante mille francs, produit net de la succession d'IIermand, avait

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été partagée entre les établissements charitables da quartier de la Bastille» et les priocipaax ouvriers du défunt. Mais dans Tinstant, ce que je voulais savoir, c'est-à-dire l'origine da bizarre et significatif cadeau, me resta impitoyablement caché. Résolu à mes investigations jusqu^au bout, je pris la liberté d'aller sonner à l'ilôtel de madame de***, cette dame n'était point à Paris ; sous le coup elle-même d'un deuil récent, veuve de quatre mois, elle s'était retirée dans une solitude, dont le concierge ne s'offrit même pas à m'indiquer la durée ni l'endroit.

Furce me fut de croire à une attention de Louise, mais alors comment, si elle se souvenait de moi jusqu'à ce point, ne m'avait-elie pas fait instruire de la mort de son père qui avait été mon ami, et m'avait-elle réduit à tenir la première annonce de cette mort d'un portier indifférent et nouveau dans la maison ? Je roulai plusieurs mois dans mon cerveau intrigué ces diverses question. Je vins alor^, sur le conseil de Trousseaux, habiter la campagne. Je choisis ce Tillage, parce que plusieurs peintres de mes amis y demeurent, et que nous menons ici, dans le rayon même de Paris, une petite vie provinciale,

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excellente pour les peines da cœur, assaret-on. Ceci est à discuter.

Dans ce temps-là, ajouta Maxime Favel, en manière de conclusion, il me prit certain jour un désir fou (ce n'est rien même de dire un désir fou) de revoir le pays magique où s'est écoulée, comme une eau reflétant Tazur du ciel entre des riyes peuplées de joie humaine, une radieuse et incomparable année de ma vie.

Quand nous sentons que notre destinée est faite, c'est-à-dire que notre volonté, ou bien les événements lui ont imprimé une tournure à peu près définitive, qu'il n'y a plus pour nous dans les perspectives de l'avenir, de ces transformations prévues, de ces buts souhaités, qui fou* parfois bondir notre cœur par dessus la barrière idéale des années, qu'il ne nous reste plus en un mot qu'à attendre doucement l'heure où nous irons rejoindre notre père et notre mère... C'est une ivresse assez commune^ que celle d'un passionné regard jeté en arrière sur les jours dorés, sur l'adolescence bénie. Je sais bien qu'il ne faut pas emprisonner dans une date invariable, cette radieuse aurore intérieure. Tout homme a eu, tout homme aura son jour ou son heure

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de vie el d'épanouissement. L'âge n'y fait rien. Laissez dire ceux qui prétendent en leurs folles statistiques, ne nous ren Jre le bonheur accessible que de vingt-cinq à trente ans, ou bien de trente à quarante, sous le prétexte qu'avant cette limite, nous ne sommes pas encore, qu'après nous allons ne plus être.

La mauvaise raison! et fût-elle bonne, que vient faire une raison dans les choses du bonheur? Il y a des jeunesses funèbres et des cinquantaines heureuses; affaire d'équilibre. i*our n'aller pas plus loin, étaîit donnée une nature trop impressionnable au moindre souffle, désolée de tous les mécomptes, effrayée de toutes les éventualités, j'estime qu'il est raisonnable de souhaiter, fût-ce au prix d'une avance vers le tombeau, l'âge solide qui domptera ces émois, grâce aux consolations de l'habitude, ou au sentiment de sécurité que produit la longue expérience d'une même douleur. Au risque de contredire cet exposé, j'avoue que cette ère de splendeur a lui pour moi seulement entre dix-huit et dk-neuf ans. Cela me paraît lellement loin que je crois l'avoir rêvé, el pourtant cela ne remonte pas au delà de 1856, versla fin de la guerre de Crimée.

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Shakespeare» qQ*il est bon de vous lire à Wiodsorl Le soir, quand la lune trônait au ciel, et réfléchissait sa gloire sereine dans le givre des chênes historiques et du parc sans limites; qu'elle fête de partir, un bâton à la main, pour ce pays enchanté, et au retour de revoir le fanal prestigieux de la Tour-Ronde! Parfois dans la royale campagne, obscure et silencieuse, éclataient une lumière et une mélopée... C'étaient les feux étranges d'un camp de gypsies. . Poésie à jamais morte, que ton ombre m'est chère encore !

Il me prit donc une passion irrésistible de tenter de revivre, pour un jour, ces scènes de ma jeunesse sur ce théâtre de ma vraie viel De Paris à Boulogne, Folkestone, Londres, jusqu'au terminus de Paddington, le tout ne me prit pas quinze heures. J'arrivai le soir à Windsor. Je descendis au White-Hart UoteL On me servit dans le même salon, qui avait vu notre dîner d'adieux, à D... à W... et à moi en 1856. Puis j'allai me coucher, et le lendemain après déjeuner, je louai chez Cannon le horse-dealer du Pontd'Eton, le premier trotteur venu, et je m'engageai dans les sentiers d'autrefois. Je revis la longaeavenuey où si souvent nous nous croisâmes

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avec le prince Albert et les jeunes enfants de la Reine, et ces détours du Grand I^arc où nous nous rangions pour laisser passer la Reine ellemême, à cheval... et presque seule. Je revis Virginia-Water, la Jongue, le Fishing-Temple et les Ruines, et ces lodges, ces Halls, ces Hunting- Seats, ces pelouses où s*épanoui( la fleur du peerage ; il pouvait être midi et demi,. toute la nature rayonnait. Je remarquai bientôt un château d^architecture intéressante, dont je ne me souvenais guère et qui rejoignait la route où je cheminais, par quatre rangées de vieux arbres. Non loin de la grille, une dame vêtue de noir^ une ombrelU à la main, un livre dans l'autre, isuivait les exercices d'un tout petit garçon assis sur un poney, qu'un domestique tenait par la bride. La dame était d*une taille un peu forte ; au bruit de mon cheval elle se retourna, me fixa une seconde, et ne put retenir une exclamation de surprise et de plaisir.

Moi-même je fus assailli d'une émotion inexprimable en reconnaissant madame de"^"^^

Elle vint à moi :

— Un Français est deux fois le bien venu ici, / dit-elle, en m'avançant la main.

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Et plus bas, presque à mon oreille et avec autant d'aisance que si j'eusse été un habitué de son salon et un favori de son cœur :

— La tentation était vive, j'en conviens, mais quelle folie!

Je ne dirai pas que j'eus beaucoup de peine à persuader ma compatriote de mon ignorance absolue, de ma surprise extrême, et de l'inattendu partagé de cette rencontre, vu qu'elle ne crut pas un mot de mes assurances. Bien convaincue que mon siège était fait, c'est uniquement par le goût naturel aux Parisiennes d'entrer dans toutes les comédies vraies ou supposées, qu'elle voulut bien avoir l'air de me donner comme une nouvelle que ce château était habité par sir Albert , et sa femme que j'avais connue à Paris. Ce petit garçon était leur fils. Madame de'*'*'^, cédant aux prières de sa nièce Lady Albert, était venue passer dans cette retraite les premiers mois de son deuil.

Mon cœur battait dangereusement comme je m'avançais vers le château, tenant mon cheval en laisse. Madame de*** fit signe à un palefrenier qui vint me débarrasser... Puis elle m'invita à traverser un vestibule énorme, orné d'attributs

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cynégétiques, et à entrer dans un salon décoré seulement de quatre grands tableaux représentant des scènes de chasse. Elle voulut aller elle-même prévenir Louise de ma visite. Louise... c'est Lady Albert que je veux dire, ne parut pas avant un quart d'heure. Elle eut donc le temps de se faire un visage, et ce qu'exprimait sa physionomie quand elle entra, ne compte pas pour l'observateur.

•C'était toujours la beauté sans tache, un peu matronisée à l'anglaise, moins de vivacité dans la tournure, et des hésitations en parlant français... Mais quelle grâce, et quelle noblesse! quels abîmes d'elle a moi I Et je l'avais vue à genoux, éplorée dans ma chambre close ; on nous avait presque imposé une alliance éternelle... et si j'avais voulu, je ne dis pas que cette reine m'eût aimé, mais elle eût été à moi. Elle entra seule dans le salon, Junon émue et souriante. J'étais immobile, elle me tendit les deux mains, et m'avança son front, mon bras entoura sa taille divine pendant ce rapide baiser, et aussitôt du même mouvement nous nous séparâmes. Tout l'arriéré d'amour qui m'était dû, et

qu'elle avait gardé daDS son cœur, elle venait de me le payer.

Assise à Taulre coin de la cheminée, où chantait perpétuellement un feu de bois, elle dit :

— G'est pour moi un réel bonheur de vous voir, M. Maxime.

Je lui racontai alors comment ce bonheur très partagé, était peu mérité par moi, que le hasard seul avait conduit près d'elle.

Madame de*'**, qui savait avec un tact tout parisien, allier entre elles une foule de convenances opposées, vint nous rejoindre, et elle fut bien forcée de croire à la sincérité des déclarations que je lui avait faites dès mon entrée, quand j'évoquai les souvenirs d*une année à Windsor, quand je citai les noms des principaux habitants de la ville, et du prêtre qui desservait la chapelle catholique. Louise réfléchie et impassible, détournait les yeux chaque fois qu'ils se rencontraient avee les miens.

— La vérité est, madame, que je languissais dans une ignorance si complète, de votre séiour et de votre existence actuels, que je désespérais d'en sortir jamais, malgré des tentatives répétées. Dernièrement encore, une circonstance fort sin-

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gulière et doDt le secret menace d'eo être toujours UD poar moi (je faisais allusion à Eucharis et au portrait, Louise ne sourcilla pas), m'induisit à m'informer de vous et des Tôlres... mais je ne recueillis pas même un mot.

Il y eut un silence. Madame de*** brûlait visiblement de me dire : quelle est cette circonstance? mais elle savait vivre. Lady Albert se résolut enfin à m'octroyer un peu de l'examen attentif dont elle avait jusque-là gratifié exclusivement la bûche du foyer. Ses yeux bleus fixés sur moi, m'anéantissaient de leur fierté et de leurs langueurs, et de cette fatalité voluptueuse qui vous murmure : « Je te dirai que je t'aime si lu t'en vas. »

— J'aurais voulu, dit Louise (elle ne disait pas vrai) vous présenter à sir Albert, mais il est en chasse et ne rentrera que ce soir.

Je me levai.

Devant sa tante, Lady Albert ne m'avança qu'une main; je la baisai longuement... assez pour l'émouvoir, mais madame de*** était là.

Elle paraissait contrariée de mon prompt départ, elle m'eût volontiers retenu pour son propre compte, afin d'avoir quelqu'un à entretenir de

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Paris, et d'extraire de moi ces mille communica^ tions sur des riens que les iuiués seuls appré cient. Faute de mieux, elle se dédommagea par les commissions, ainsi qu'on le verra. Je m'étais levé, et Louise n'avait fait aucune autre instance pour me retenir. Je mentirais à dire qu'elle fut indifférente. Au contraire, elle semblait désirer qu'on la laissât à elle-même, pour donner libre cours à son émotion. Je demandai les ordres de ces dames pourParis. Madame de*** saisit la proposition avec un certain degré d'enthousiasme, seulement sa liste n'était pas prête et elle avait besoin de se recueillir.

— Je suis descendu au White-Hart, dis-je à mes belles compatriotes, et je ne retournerai à Londres que ce soir ou demain matin.

— J'userai de votre offre obligeante, et ce soir, William vous portera mon autographe.

Tremblez I

11 y avait de quoi, bien qu'elle eût fait cette menace en riant.

Je saluai une dernière fois Lady Albert, et pas une autre parole, en dehors des courtoises banalités d'usage , ne fut et ne sera jamais probablement échangée entre deux étreis qui

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avaient clé si près de se fondre pour la vie Tod dans l'autre, et entre lesquels existait le lien du plus grave secret.

Il arriva même qu'appelée par sa femme de chambre qui vint lui annoncer le docteur^ Lady Albert partit la première et me laissa quelques secondes en tête à tête avec madame de*** pendant qu*on remettait la bride à mon cheval.

L'aimable Parisienne m'apprit alors que je pouvais emporter la persuasion que Louise était aussi heureuse qu'il était dans sa nature de l'être, que pour sa part elle aurait toujours été à mille lieues d'espérer que les choses prissent une tournure aussi favorable, que c'était le seul mariage d*amour qui eût réussi à sa connaissance... Il est vrai, observa ingénieusement ma compatriote, que ces Anglais ne font rien comme nous autres, et d'ailleurs, les habitudes invariables de sir Albert, grand chasseur et grand liseur de politique, et la placidité de Louise, sont des garanties d'excellent ménage* Je repris le chemin de Windsor, au pas le plus lent de ma bête, l'esprit partagé entre ce que je venais de voir, et les suggestions de ces beaux lieux peuplés des fantômes de mon adolescence ; mais l'image de

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Louise dominait tout le reste. Sauf un dernier tumulte de passions que je sentais encore gronder, je m'y arrêtais avec assez de calme et sans trop d'amertume. En somme je l'avais retrouvée aussi heureuse que possible, selon l'expression Ae madame de"^**, c'est-à-dire heureuse à la façon des gens qui ne s'inquiètent pas de raisonner sur le bonheur. Elle était parvenue à donner à sa vie un cadre conforme à son humeur fîère et silencieuse. Ces grands bois murmurants, ces arbres héroïques, ce château princier, ce voisinage des tombes royales, ce mari, grand seigneur et tueur de renards, qu'elle voyait seulement à 4îner, et au bercail fidèle de tout mari anglais, voilà le cadre dont je parle.

J'employai le reste de l'après-midi à revoir les appartements du château. Vers cinq heures, tandis qu'on me préparait à dîner au White- Hart, un domestique de Sir Albert apporta pour moi une lettre qui dissipa la dernière lueur d'indéfinissable espérance que j'avais pu garder jusque-là. En effet, cette lettre, toute de l'écriture de madame de^*^, ne traitait que de messages vers la mère-patrie, dans la personne de ses

modistes et de ses parfumeurs.

166 EDGHARIS.

Je pris le dernier train, et j'arrivai à Londres vers onze heures. Plus rien, je Tavoue, ne me retenant dans la patrie à ceinture de vagues, comme ils disent, je regagnai la France par le premjer steamer. A quelques semaines de là, un de nos amis de province me donna un rendez- TOUS dans le salon de lecture de l'hôtel du Louvre. Il était onze heures environ. Il y avait de grandes allées et venues d'Anglais. Mon attention fut captivée par un homme démesurément long^ d'une suprême élégance d'ailleurs, malgré des favoris qui passaient toute permission. 11 venait d'entrer au bras d'une charmante jeune femme, empreinte de cette langueur que le honeymoon prodigue aux misses de la semaine dernière.

C'était Florence Simpson, aujourd'hui Lady Barnett. Vous le voyez, tout finit à peu près biea dans cette histoire.

Tel fut le récit de Maxime Favel.

FIN

yGoOgîe

Quand j'eus l'afFreuse douleur de voir mourir mon père, jeune encore, mais épuisé et réduit par les anxiété de la lutte industrielle, je savais d'ancienne date, malgré l'opinion qui nous classait parmi les gens riches, et malgré l'aspect plein de promesses d'une vaste usine où travaillaient deux cents ouvriers, que la liquidation des affaires paternelles ne me laisserait presque rien. Trop heureux même si la vente de la fabrique et des machines me permettait de faire honneur à tous les engagements de la très respectable, mais très malheureuse Société Delannoy, Rogez et C^, dont mon père était le dernier survivant. Il m'avait fait ainsi ses adieyx :

— Je te lègue seulement Tampur du travail ;

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c'est BDcore la meilleure portion de cet héritage que je rêvais pour toi, et que le soufle d'un guigDon sans pareil a dispersé. HeureuseîutDt, tu n*aspires pas au luxe. Ta passion pour les plumes et les livres, que je désapprouvais jadis, je la chéris aujourd'hui ; elle va être ta sauvegarde et ton unique richesse. Maintenant, mon pauvre cher garçon, pardonne-moi, si je t'avoue que je suis content de m'en aller dormir auprès de ta mère et de tes oncles ; vraiment ton père est bien fatigué. cPuis il mourut. C'est bientôt dit. Au fait; pourquoi des phrases? Un volume ne réussirait pas autant que le font deux mots, à rendre ce vrai calme, ce naturel courage, j'allais dire : cette attente réalisée. Moi, je perdis la tête, et ne la retrouvai ensuite que pour pleurer et sanglotter sans trêve, tantôt seul dans ma chambre, tantôt le long d'une rivière où jadis mon père faisait sa promenade quotidienne, tantôt à la barbe des gens d'affaires, au milieu des formalités légales et des balances de comptes. Un ex-avoué de nos amis m'aida à sortir de ce labyrinthe. Au terme de notre pénible travail, nous vîmes que toutes dettes payées, la succession me rapportait un lot de meubles ordinaires, et n'ayant de prix

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qif aux yeux du souvenir ; une centaine de bouteilles de vieux vin, et l'insignifiant revenu d'une miniature de ferme, vrai bien de famille, mieux que cela : relique.

Mon père l'avait achetée autrefois pbur ma sœur Pauline, enfant très délicate ; elle y était morte à sept ans, ma mère l'avait bientôt suivie.

Je ne suis pas vieux, puisqu'il s'en faut de plusieurs années que j'aie la trentaine, et cependant je ne saurais vous dire combien de séries de siècles il y a que ma mère, ombre affligée et charmante, la petite Pauline et moi, no«s dormions, nous nous éveillions dans cette ferme qu'à nul prix je ne voudrais vendre, mais où je n'ose plus entrer.

J'oubliais dans cet inventaire la bibliothèque, surtout composée d'ouvrages spéciaux étrangers aux lettres. J'en excepte une assez belle édition complète de Yoltaire, logée sur le plus haut rayon.

On lui avait donné cette place, je me le rappelle fort bien, lorsque j'eus aitteint quinze ans. Précaution superflue ! je ne songeais pas alors à Voltaire, j'appartenais à Dumas.

Avant que le règlement définitif des affaires

de notre maison me permit de retourner à Paris, je passais mes heares de liberté dans la bibliothèque. Certain soir que je m'occupais à épousseter le Voltaire, je trouvai, derrière plusieurs Yolumes, un portefeuille en chagrin noir que je n'avais jamais connu à mon père.

Outre le petit cahier de papier b^anc ordinaire, où se trouvaient inscrites, de la main paternelle, nos dates de famille, le mariage de nos parents, la naissance de Pauline et la mienne, et puis nos morts, à commencer par celle d'un oncle, à qui j'étais attaché de tout mon cœur, ce portefeuille contenait une lettre pliée et scellée à la mode d'il y a vingt-huit ans, ère de notre histoire où l'on pratiquait peu l'usage de l'enveloppe. Cette lettre, adressée à mon père et conservée avec des précautions significatives, cette lettre venait de loin, et s'exprimait ainsi :

t Alger, 31 octobre 1837.

€ Mon cher Frédéric,

c J'apprends avec une vive émotion la naissance de ton fils, venu au monde le 9 de ce mois.

Merci de ton empressement à me donner cette nouvelle.. Tu me traites, moi> ruiné, accablé,

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:saDs prestige, peut-être conpable, comme si j'étais puissant, riche, et que toutes tes espérances dépendissent de moi, alors que c'est toi, au contraire, qui viens de m'arracher au gouffre. Le fait est rare ; je n'ajoute pas qu'il t'honore, parce que cela te mettrait en colère, et que si je me brouillais avec toi, du diable si je sais à qui j'en pourrais dire du mal. Tu vas jusqu'à regretter que je n'aie pu servir de parrain à ton fils; ce mot m'a fait pleurer... J'adore déjà l'enfant. Cela n'avait pas besoin d'être dit pour être entendu.

c Parbleu, je savais bien que nous finirions par nous brouiller. C'est ta faute ; tu me défends de t'envoyer un reçu des dix mille francs que tu m as avancés pour tacher de remédier à mon cruel naufrage. Tu n'as plus le droit de me le défendre, et j'ai le devoir de te désobéir. Ceci est donc le reçu en forme d^une somme de dix mille francs à moi prêtée par toi, Frédéric Delannoy, le % octobre 1837, et remboursable quand il plaira à la Providence de t'imiter, cher Frédéric, c'est à dire de traiter en ami, ton dévoué à jamais.

c JciOf» comte de Villerbois. »

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1791 DQ MILLE FRANCS

Cette lecture m'avait jeté dans une étonnante rêverie.

J'ai pa toutefois me rendre compte et garder le souvenir des divers degrés de surprise, et des hypothèses contradictoires où s'arrêta mon esprit.

D'abord, je me demandai comment, issu de modeste bourgeoisie, adonné toute sa vie au travail le plus âpre, de caractère inaccessible à cette vanité ridicule et méchante, qui fait graviter, satellites sans excuse, certains descendants authentiques de marchands, autour de certains rejetons moins prouvés des croisés, je me demandai, dis-je, par quel enchaînement mon père avait pu recevoir ces témoignages d'afifection émue et pénétrante de la part de quelqu'un s'appelant comte de Villerbois. Réponse à cette demande : M. Delannoy, mon père, au sortir du collège, avait passé par l'école polytechnique; ainsi s'expliquait fort naturellement, au moyen d'un voisinage remontant peut-être aux prétendus beaux jours de la sixième, une familiarité embellie plus tard de reconnaissance.

Oui pourra jamais dire ce qui se mêle de positif et de pratique à nos plus idéales spécula-^ tiens?

Je Tins à songer que j'étais possesseur d'une créance, et possesseur légitime à n'en pas douter, car si la moindre partie d'une restitution eût été faite, mon père, aTecson grand amour de l'ordre, en eût certainement laissé note. 11 s'agissait, à U vérité, d'un service d'amitié et non d'un acte de commerce; et même, à ce propos, il m'arriva d'être un instant surpris que mon père eût gardé ce document. Cette fois, la lettre elle-même se chargea de la réponse ; peu à peu, le muet carré de papier devint pour moi, grâce à la magie des contemplations rétrospectives, le plus expansif des confidents, et m*ouvrit une à une toutes les raisons secrètes qui avaient amené mon père à le conserver si précieusement.

Sans doute, à partir du 31 octobre 1837, mon père était resté sans nouvelles de ce M. de Vil-, lerbois, dont le nom n'avait jamais franchi se& lèvres en ma présence, et il me léguait, implici^ tement, le soin de reconnaître, s'il vivait encorOi et si le hasard le jetait sur ma route, un ami jadi^ si cher.

DiaitizedbvGoOÇle

RêYe illosoire d'un bon cœar ! Ua style net et loyal de M. de Yillerbois, j'étais forcé de conclare qoe ce gentilhomme était mort ; autrement rien ne Teût empêché de venir revoir mon père, on tout an moins de lui écrire à certaines époques.

Cette lettre unique me teignait en noir le passé. Quant aux dix mille francs, tout annonçait qu*ils avaient dû intervenir dans une crise suprême où la vie et peut-être l'honneur d'un homme étaient en jeu.

Tout cela était, en définitive, pur vagabondage de mon esprit mis en train par le secret et l'inconnu Au point de vue des résultats, c'était exactement comme si je me fusse amusé à bâtir des plans de fortune sur la restitution des dix mille francs lors de ma première rencontre avec M. de Yillerbois.

Ce nom même de Yillerbois était matière à conjectures. Il ne tenait en rien à notre pays, et malgré plusieurs tentatives diligentes, je ne pus obtenir sur ce chef le moindre renseignement. Pendant une ou deux semaines, je m'intéressai de cœur à l'aventure. Quant à neuf heures on m'apportait à souper, selon la vieille coutume

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de la maison, dans la salle à manger déserte, seul à table, débordant de chagrin, car il n'est rien d'aussi lugubre que de dîner seul, à moins qu'on ne soit pressé par une affaire ou un agréable rendez-vous, je me disais les yeux humides : Que n'es-tu là, pauvre brave ami de mon bienaime père ! si tu es toujours le cœur blessé, mais reconnaissant et généreux que montre ta lettre, viens, je te sauterai au cou, et plus heureux que ton hôte , tu verras que si Frédéric est, hélas \ mort à jamais pour moi, il revit pour toi.

Louable mais douloureux accès d'une sensibilité extrême à laquelle je faisais bien , de me livrer, tandis que j'en avais le temps, car chaque jour les soucis et les discussions d'affaires, les notaires, les avoués, l'état civil, la fabrique paroissiale, imposaient de fréquentes et amères diversions à ma peine. Bientôt, je fus en mesure de regagner Paris, Avant de partir, je fis quelques visites à d'anciens amis de la maison , j'essayai une dernière fois de les sonder sur le chapitre de M. de Villerbois, et parmi les contemporains de la jeunesse et de Tâge mûr de mon père, nul oe sut ce que je voulais dire.

De retour à Paris, le coarant de mes travaux ordinaires et l'irrésistible flot du temps, m'eurent bientôt emporté loin de M. de Villerbois. Â peine avais-je le loisir de donner chaque jour une larme à mon pèrCv Mon chagrin de Tavoir perdu semblait augmenter. Cette désolation encore entretenue par' le penchant naturel de mon cœur vers une tristesse attendrie, menaça même de prendre si fâcheuse tournure, qu'on Tint m'aviser delà part d'un savant et honnête médecin, dont j'avais subi l'examen à mon insu, qu'il fallait me mêler au monde extérieur, revoir mes amis, me distraire, et cesser de vivre seul. Je promis d'y réfléchir.

Je n'avais guère le choix des remèdes et des moyens. D'ailleurs, la logique même de ma situation, les conseils de l'expérience, la morosité de ma solitude, Vinconfortabilité de mon aménagement, la lente horreur de la vie de restaurant, le spectacle de compagnons de mon âge contents et satisfaits dans une union simple et paisible telle que je les aime, l'anxiété toujours présente à

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ma mémoire des impasses où avaient, tour à tour, frémi et langui les plus belles années de ma jeunesse... IVIais principalement, pour ne pas dire uniquement, certain amour délicat, joyeux et profond, qui prenait de prendre mon cœur... tout m'invitait au maHage.

Certes, j'étais parti de loin pour en arriver à me formuler à moi-même l'opportunité d'un semblable dénoûment. Je ne possédais rien. Il est vrai, que ma place de rédacteur en titre au jour-, nal... et les revenus de plusieurs actes représentés avec un honnête succès, me permettaient de m'adjoiudre une compagne aux goûts modestes. Foin de ces mesquines raisons 1 J'espérais... je croyais.. . J'aimais... et, par bonheur, c'était une femme aux beaux yeux, gaie et vaillante.

Cette femme rare, je ne l'avais pas rencontrée dans les salons de la rue Saint-Dominique, moins 'encore parmi les filles d'agents de change, ou les sœurs des beaux messieurs qui s'intéressent plus aux performances de GladiateuVy qu'à . la patrie, qu'a la liberté, qu'à l'éloquence...

C'était une jeune femme qui, sous le nom de Mathilde Fernandès, avait exposé des paysages très remarqués au dernier salon. Je la vis pour

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la première (ois chez mon ami le dessinateur L...; Mathilde donnait des leçons d'aquarelle à M""* L..., son ancienne intime à Saint-Denis.

Un certain dimanche, L..., chez qui je dînais ce jour-là, me dit :

—Fais-toi particulièrement beau pour ce soir..- il y aura des dames. On ne fera pas de musique, mais il faudra être extrêmement aimable; c'est tout une histoire. Allons, je ne veux pas t'intriguer; avant tout, il s'agit d'une de tes lectrices, jeune enthousiaste qui a pàli et rougi à la simple annonce que nous te connaissions, que tu daignais même manger avec nous. Je crois, Dieu me pardonne, que cela m'a grandi à ses yeux, moi, simple illustrateur. Naïveté des imaginations pures ! elles se feront toujours un héros de roman du fabricant de romans I Excuse ces paroles arrachées à mon dépit d'avoir vu les lettres éclipser les arts du dessin. MaintenaBt, te voilà prévenu, et si tu veux bien agréer ce jeu de mots conciliateur, je crois, oh! Don Juan^que la plus aimable femme que je connaisse est aussi très prévenue... en ta faveur.

Je me rei\dis exactement à l'invitation de t. . . , qm m'avait quitté sur un serrement de vain

expressif^ Il n'était pas chez lui quand j'y entrai : mais je trouvai, assise au coin d'un feu pétillant, dans la riante salle à manger où le couvert était mis pour cinq personnes, sa charmante et sympathique femme.

— Où est Georges, Madame?

— N'en soyez pas en peine, il va venir. A cause du temps qui se gâte, je l'ai envoyé prendre, avec une voiture, deux dames que nous attendons à diner, et dont Tune sans vous avoir jamais vu, vous connaît déjà par vosécrils.

11 faudrait n'avoir jamais tenu une plume pour ignorer comme ces sortes de présentations sont agréablement accueillies, et comme il suffit d'avoir seulement îa réputation de nous admirer pour être précédé chez nous du parfum de toutes les qualités. S'agit-il d'un sot, d'un être diflForme, l'inconnu qui nous admire devient un être sacré pour nous et intéresse notre curiosité ; mais lorsque cette admiration envers nous est attri*^ buée à une artiste renommée, jeune et belle, cette curiosité prend aussitôt les proportions de Timpatieneô amoureuse.

Georges rentra bientôt, ayant à son bras une assez grande femme maigre d'environ cinquante

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i 80 DIX MILLE FRANCS

ans, sar la physionomie et la démarche de laquelle, malgré un certain air de noblesse, le mécontentement de la fortune avait gravé ses angles. Derrière eux parut, juste à temps pour m'enlever toute idée de mystification, une jeune fille aux boucles noires, au regard brillant de toutes les séductions de la bonté et de l'esprit. Ce ne fut pas sa taille parfaite qui d*abord me charma, ce fut la vie qui animait tout son être, l'air de vérité qu'on respirait à son approche, la confiance et la joie empreintes sur ses traits. Cela ne veut pas dire que Mathilde eût le visage audacieux ou affligé de cet invariable sourire, qui est moins encore une injure à la sensibilité vulgaire que l'estampille de l'inintelligence. Mathilde était brave; tout est là. Les froissements et les douleurs, que la vie avait déjà pu lui offrir ou lui tenait en réserve, elle les traitait comme un bon soldat traite les coups de fusil passés, ou les batailles à venir. 11 n'y eût pas un atome de vague dans l'attrait qui rayonna aussitôt d'elle sur moi. Je me sentis renaître à sa parole, à son rire. Elle ne fit du reste aucune allusion à ma littérature ; mais, chose étrange, c'était ma vue, à moi, pâle et triste, qui semblait lui don-

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ner celte gatté. La dame qui raccompagnait, Têtue de deuil, le port altier, ne pariait guère et se laissait yisiblement diriger par Mathilde, dont -elle était la tante par alliance, ayant épousé un oncle de l'artiste.

Malgré mon habitude ancienne, et peut-être folle, de me défier du premier aspect faTorable des choses, j'étais conquis par une double évidence, Tune c'est que depuis son entrée la jeune fille m'avait marqué des attentions et comme une sollicitude qui partaient, j'en avais l'instinct, des sources les plus pures d'un cœur généreux ^t franc ; l'autre, c'est que Georges devait avoir son idée. Autrement, pourquoi cette rencontre chez lui entre une créature si excellemment douée et libre de sa personne, et un ami à qui il répétait sans cesse : Dans deux ans tu auras trente ans ; il faut te marier. » D'ailleurs, il ne m'en toucha mot. Le soir, ce fut moi qui reconduisis ces dames chez elles.

Lorsque je priai Georges d'aller demander pour moi la main de Mathilde, il m'embrassa et

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se rendit à sa mission de l'air d'un homme qui se reproche de n'être pas assez modeste devant un succès trop facile. Sa femme ne doutait pas non plus de la réussite ; moi-même je l'attendais avec une sereine confiance et je n'en étais pas moins inexprimablement heureux» ce qui était pour M"** Georges et moi (il est vrai que nous ne raffinions pas sur les sentiments) l'indice d'an réel amour, pur d'égoïsme.

C'était là sans doute un jour à crayonner de blanc.

Vanité des rêves humains I Georges vint nous retrouver très tard dans la soirée et paraissait furieux. Il affecta de ne pas nous voir, de ne pas m'entendre quand je murmurai avec une résignation aigre-douce : Refusée et il se livra au monologue suivant :

— Ohl les femmes! en voici une (jugez par là des autres) dont le cœur innocent n'avait jamais parlé. Elle devient toute froide la première fois qu'on te nomme devant elle ; à première vue, elle semble t'adorer. Cela m'étonnait bien un peu ; mais j'ai des côtés mystiques, et je mettais cela sur le compte d'une rencontre de vos âmes dans un monde antérieur. (Ici, Georges

ig[,

eut un ricanement satanique). Je vais lui demander sa main, selon toa désir ; tout son air témoi-' gne que la chose lui paraît des plus naturelles ; comment douter un seul instant qu'elle va me répondre : Oui et pleurer sur ma poitrine ?

Elle ne dit pas oui, ses yeux restent secs!

-^ Georges, me répond-elle d'une voix douce, j'aime et j'estime votre ami, nul autre que lui n'a su me toucher, mais je n'espère pas devenir sa femme, car, pour des raisons secrètes et inflexibles, je n'ai pas le droit de me marier avant une époque indéterminée, et le terme en est trop vague pour qu'un homme raisonnable puisse l'attendre. »

— Et c'est une fille de vingt ans, jouissant de son bon sens, qui ose me parler ainsi, à moi ! » Georges était exaspéré. Je me sesntais peu à peu gagner aussi par le ressentiment. M"*® L..., bien qu'elle partageât notre désarroi, trouva du moins le mot qu'il fallait :

— Un temps indéterminé, cela peut être deux mois tout aussi bien que deux ans. >

Je ne me laissai pas conseiller par ces intelligentes paroles, et, sans avoir revu Matbilde, je partis à deux jours de là pour le Périgord, où

vGooQle

igi,

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habite on de mes amis qui avait depuis longtemps ma promesse d'aller passer une saison auprès de lui.

En Yain, je demandai l'oubli et le calme aux longues journées de chasse, aux promenades sansfin^aox distractions de l'amitié, au voisinage constant d'une paisible et majestueuse nature ; je ne dormais guère, ma pensée était à Paris ; et bien que d'ordinaire le mystère me soit sympathique et sujet d'espérance, celui qui entourait Mathilde me voilait moi-même de découragement et de mélancolie.

Aussi, quel trouble immense, lorsqu'un matin le facteur m'apporta un numéro de la Gazette des Beaux-ArUj qui s'ouvrait sur une longue étude consacrée à Mathilde Fernandès et signée d'un nom qui fait loi en matière de peinture ; je n'allai pas plus loin que ces deux lignes :

f Mathilde Fernandès (pseudonyme qui recouvre M"* de Villerbois, fille du comte de ce

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nom), est le dernier rejeton d'une ancienne famille de la Gironde ; son père, dépossédé par des spéculations malheureuses d'une belle fortune héréditaire, et sauvé des derniers désastres par l'aide généreuse d'un ami d'enfance (dont le nom est resté sacré pour l'héritière des Viller- Eois), s'exila en Algérie. 11 s'y distingua par des essais agricoles qui lui valurent la croix de chevalier, mais le laissèrent pauvre comme devant. Le portrait de ce vaillant infortuné figure dans un tableau que vient d'achever sa fille, et dont le musée de Bordeaux s'est rendu acquéreur au prix de dix mille francs, etc. >

C'était une main agitée de femme qui avait écrit mon nom sur l'adresse. Le lendemain, à midi, je sonnais à l'atelier de la rue de Douai, où demeurait et travaillait la belle artiste. Notre premier salut fut une larme. Puis, elle me dit :

— Gela n'a pas même été deux mois, comme le pensait M"** Georges.

Les heures célestes qui suivirent n'eurent qu'une ombre, c'est lorsque Mathilde voulut me faire accepter un rouleau de billets de banque.

— C'est la dernière volonté de mon père, me

ig[,

dil-elle : je me suis engagée par serment à ne pas me marier avant d'avoir acquitté sa dette.

— Vous venez de lui obéir en m'acceptant pour mari ; maintenant c*est i moi qu'il faut obéir en faisant ce qu'il vous plaira de cet argent, excepté de jamais m'en parler.

Le reste est de la vie privée, et toute histoire sage s'arrête sur le seuil du bonheur.

FIN

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