‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 10 sur 34 · DALMATIE — VIENNE · texte numérisé non relu

DALMATIE — VIENNE

Le 11 janvier 1876, je quitta Raguse pour Gravosa où je trouvai un steamer du Lloyd autrichien qui allait à Trieste. En arrivant à bord, je fus salué par une députation de Ragusains qui me félicitèrent cordialement de ce que j'avais fait en faveur des réfugiés et m'offrirent leurs vœux les meilleurs pour le succès de ma nouvelle entreprise. Ils espéraient que j'assurerais à ces malheureux le retour dans leurs foyers et une vie désormais paisible. Je les remerciai de leur sympathie et de leur précieuse coopération.

En effet, ils avaient largement contribué à l’amélioration du sort des réfugiés. Quant à leur retour en Bosnie-Herzégovine et à l'établissement de la paix dans ces contrées rien ne pouvait mieux y aider que l'exemple de concorde entre les deux religions et les deux races de Yougoslavie que les citoyens de Raguse avaient si noblement donné. Seule cette concorde pouvait assurer la paix et la prospérité de ces provinces.

Le trajet de Gravosa à Trieste s’accomplit re

ment en vingt-quatre heures; à cette époque, il prenait trois Jours entiers, circonstance heureuse pour moi car elle me permettait de réfléchir aux résultats de ma mission à Raguse (Dubrovnik en Slave) et d'arrêter les lignes essentielles du programme de l’œuvre beaucoup plus vaste que j'allais entreprendre. Mais tandis que mon esprit conscient était fixé sur ces deux points, par un phénomène déjà éprouvé, mon subconscient restait ouvert à toutes les impressions qui allaient m'assaillir plus nombreuses et plus fortes qu’à mon premier voyage.

Tout le long des rives de Dalmatie, d'innombrables îles de tailles et de formes variées semblent des lambeaux arrachés à la terre ferme. Sur la côte elle-même, on relève l'emplacement de cités qui, dans l'Antiquité, au Moyen Age, surtout à la période de la Renaissance étaient importantes et très prospères. Maintenant, elles semblaient presqu'abandonnées avec leurs palais et leurs édifices en ruines, une population misérable et clairsemée,

Pourquoi les Habsbourg si soucieux du bien-être des provinces allemandes et germano slaves de leur empire ne prenalent-ils nul soin de la Dalmatie? Pendant que je Aânais sur le pont, contemplant de magnifiques chênes très voisins de la mer, deux Dalmates s’approchèrent et me dirent :

« Vous regardez les arbres que notre Empereur a tant admirés lors de sa visite en Dalmatie, 1l s’est écrié : « Ah ! ces chênes valent la province tout entière ! »

« Nous autres, Dalmates, sommes des sujets fidèles, mais 1l est dur d'apprendre de la bouche de l'Empereur

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que notre peuple, nos traditions, nos aspirations ne comptent pas pour lui. À ses yeux, notre province est une possession matérielle qu'il échangerait contre un beau paysage ou quelques vieux arbres.

« Pourquoi n'’essaie-t-il pas de développer nos ressources naturelles? ‘fout au moins pourquoi ne nous permet-il pas de recouvrer la splendide prospérité dont nous avons joui pendant plus de dix siècles jusqu’au Jour où nous avons été incorporés à la monarchie des Habsbourg? »

Tous les Dalmates déjà à bord du navire, ceux qui montaient aux différentes stations faisaient entendre les mêmes doléances. À chaque escale un peu prolongée, les passagers descendaient à terre soit pour acheter quelques objets de fabrication locale, soit pour demander dans un restaurant une glace ou une tasse de café, partout on ne leur offrait que des produits de qualité inférieure. S'ils se plaignaient, ils recevaient une réponse que j'avais souvent entendue en Îtalie vingt ans plus tôt : « Anche questo ê molto » (Ceci même est beaucoup). Comme je parlais des progrès récents de l'Italie, un Dalmate mtelligent répliqua :

« Il est facile aux Italiens d'améliorer leurs conditions de vie sous un gouvernement national intéressé à la prospérité du pays. Nous sommes gouvernés par des étrangers qui ne désirent pas notre bien et sont même effrayés des efforts que nous faisons pour nous élever matériellement et moralement ». |

J'appris aussi que la moindre amélioration était entravée par l'incertitude de la position constitutionnelle

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que la Dalmatie occupait dans la monarchie. Les rois de Croatie étaient aussi souverains de Slavonie et de Dalmatie. |

C'était cette triple couronne que le Parlement de Zagreb avait conférée au roi de Hongrie. Ses successeurs continuèrent à porter le titre même lorsque la Dalmatie passa au pouvoir de la République de Venise. Les Habsbourg en devenant rois de Hongrie prirent aussi le titre de rois de Dalmatie qu'ils ne possédèrent qu’en 1797-pour le perdre de nouveau en 1805.

En 1809, Napoléon [°° forma de la Dalmatie, d’une grande partie de la Croatie, de l’Istrie et de la Carniole un Etat séparé provisoirement nommé « Provinces Illyriennes »; le Maréchal Marmont, créé Duc de Raguse, en fut le gouverneur. Ceci ne dura que jusqu’en 1814, mais en cinq années, de merveilleux progrès furent réalisés : construction de routes, amélioration des ports de mer, fondation d'écoles de langue nationale, réveil du sentiment patriotique. Les Dalmates me répétèrent souvent qu'ils ne pouvaient oublier l’ère de prospérité trop courte dont ils étaient redevables aux Français. Les traités de Vienne donnèrent la Dalmatie à l’ Autriche et immédiatement tous les progrès furent arrêtés.

Avec l'introduction du système Dualiste, la Croatie et la Slavonie furent comprises dans la Hongrie tandis que la Dalmatie resta attachée à l’Autriche quoiqu’elle en fut séparée par une partie de la Croatie, désormais territoire hongrois. Les Croates réclamèrent la réunion de la Dalmatie à leur royaume; le Gouvernement Hongrois, qui appréhendait la force qu'une telle réunion

donnerait à l'élément slave qu’il s’efforçait au contraire de réduire autant que possible, n’accorda à cette réclamation qu'un soutien nominal. Les Dalmates tout en désirant être unis à leurs frères Croates, redoutaient de tomber sous la domination hongroise. L’Autriche les négligeait mais ne les persécutait pas.

« D'ailleurs, me dit un jeune homme de Zara, fort intelligent, notre gouverneur général actuel, quoique Serbe et Orthodoxe, est bon patriote et un chef national courageux. Le Baron Roditch désire libérer la Bosnie-Herzégovine et par leur réunion à la Dalmatie et à la Croatie constituer une forte entité nationale respectée des Magyars et des Allemands. Ah! si seulement les Serbes comprenaient leur propre intérêt et se joignaient à nous au lieu de contrecarer notre programme! »

Je consigne ici ces propos dalmates parce qu “ls démontrent clairement deux vérités fondamentales : 1° Ja composition artificielle de l’Empire des Habsbourg qui rendait impossible une politique logique et stable; 2° l’absolue nécessité où se trouvaient toutes les branches des Yougoslaves de s’unir entr’elles pour former un seul Etat vraiment national. |

J'arrivai à Triestre le 14 1anvier et à Vienne dès le lendemain. Ma première visite fut pour l’ Ambassade de Russie où m’attendait une réception bien différente de celle du mois de septembre. L’Ambassadeur me reçut à bras ouverts au seuil de son cabinet.

« Vous avez toujours agi en bon Russe et en bon diplomate; jamais votre mission internationale n’a fourni

le moindre sujet de plainte aux autorités Autrichiennes. La Ball Platz (Ministère des Affaires Etrangères à Vienne) a été bien aise de vous voir en relations courtoises mais sans intimité avec Roditch, ce Slave ambitieux qu’elle n’aïme pas. Puis les rapports de Yonine sont remplis de louanges à votre égard quoiqu’ici et là perce le regret de vous avoir vu si formaliste dans la distribution des fonds de votre Comité. Si je rapproche ceci de quelques allusions des Monténégrins, je crois comprendre que vous n'avez pas permis que l'argent envoyé pour les réfugiés fut employé à soutenir les insurgés. C’est ce que j'ai expliqué à Gortchakoff ».

M. Novikoff était l'ambassadeur modèle de la seconde moitié du XIX° siècle. Après une brillante carrière universitaire 1l s'était spécialisé dans l'étude du Droit International, particulièrement les traités de paix; aucun diplomate russe de son temps ne pouvait là dessus rivaliser avec lui. Il connaissait et observait les lois, les formalités du service diplomatique jusqu'aux moindres détails, pourtant lorsqu'elles n'étaient pas strictement nécessaires 1l en dispensait souvent ses subordonnés. À un esprit élevé, il joignait un cœur généreux ; excellent père et époux, 1l était un ami sur et dévoué.

Toutefois le trait dominant de son caractère était l’amour ardent, profond qu’il portait à sa Patrie. C’est ce qui fit de sa vie une véritable tragédie pendant la crise de 1875-76. La Russie était alors à l’apogée de sa puissance politique et militaire. Ses amis et ses ennemis parmi les Grandes Puissances l’enviaient:; les uns espéraient exploiter cette force, les autres redoutaient

qu’elle ne se tournât contre eux. Novikoff désirait voir la Russie conserver intacte cette puissance et en faire {la sauvegarde de son développement intellectuel et économique ce qui assurerait sa position d'une manière définitive. |

Il voyait pour le Gouvernement russe un immense danger à épouser trop chaudement la cause d’une Nation amie ou celle des peuples opprimés appartenant à la même foi et à la même race.

Plus que tout autre Russe il était effrayé de l’amitié de Gortchakoff pour Bismarck, amitié qui s'appuyait sur les relations intimes des dynasties des Romanoff et des Hohenzollern. Il essaya de lutter contre ces influences au risque de ruiner sa propre carrière. [I crut tout au moins les contrecarer grâce à un rapprochement Austro- Russe qui devait soustraire la Monarchie des Habsbourg à la domination de la Prusse et rendre plus forte l’indépendance politique de la Russie. IÏ comptait sur le concours des Hongrois, dont le brillant leader était alors Ministres des Affaires Etrangères de la Monarchie, et il faisait fonds également sur l’antipathie que l’armée Austro-Hongroise et l'aristocratie Germano-Autrichienne éprouvait envers la Prusse.

Novikoff réussit dans une large mesure à améliorer les relations Austro-Russes, il sut gagner l'estime et la confiance du Comte Andrassy ; mais bientôt sa satisfaction fut troublée par le mouvement slavophile'qui se dessinait en Russie. Ce mouvement avait des causes profondes. En réalité il était dirigé contre la réforme occidentale imposée par Pierre-le-Grand à la Moscovie

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et contre la domination que l’ Allemagne exerçait sur la politique intérieure et étrangère de la Russie. En apparence néanmoins il ne semblait être qu’un effort national pour libérer les peuples slaves et orthodoxes de Turquie, : une reprise de la croisade de 1853 dont la coalition des puissances d'Occident avait arrêté la victoire en soutenant la tyrannie de l'Islam. Au fond de lui-même Novikoff reconnaissait que cette Croisade défendait une cause juste, mais il déplorait l’exaltation des esprits en Russie,.au moment où la sagesse conseillait de préserver la paix et d'éviter de donner aux ennemis et aux faux amis le plus léger prétexte de soupconner les motifs d’une intervention et d’organiser une nouvelle coalition contre le grand Empire du Nord.

Lorsqu'en traversant Vienne au mois de septembre 1875, j'avais demandé une audience à l’ambassadeur, celui-ci en lisant sur ma carte « Délégué du Comité International » redouta un accord entre les Radicaux d'Occident et les Slavophiles de Russie, qui sous le prétexte de libérer les Slaves de Turquie risquait d’entraîner la Russie dans une nouvelle guerre avec les protecteurs chrétiens de l'Islam. M. de Novikoff m’avoua que cette crainte l'avait empêché de me recevoir alors. La publication de mes rapports au Métropolitain de Serbie, le rassura graduellement, surtout lorsqu'il vit presque tous les organes de la grande presse européenne les confirmer et les approuver. Bien plus ces rapports ne furent contredits par aucun agent diplomatique ou consulaire des Balkans et ils influèrent sur la décision des Grandes Puissances de se réunir à Vienne pour examiner

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