‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 9 sur 34 · CONFLIT PERSONNEL · texte numérisé non relu

CONFLIT PERSONNEL

Les derniers jours de cette période d'activité féconde furent troublés par un fâcheux incident qui aurait pu avoir des conséquences fatales.

En parlant de mon arrivée à Dubrovnik, j'ai msisté sur l’accueil chaleureux que m'avait fait À. S. Yonne, Consul Général de Russie à Raguse et Agent diplomatique à Cettigné. Il m'avait aidé de toutes les manières, envoyant dés rapports favorables au Gouvernement Russe, me recommandant au Prince de Monténégro. Lorsque je le remerciais de sa précieuse collaboration il me répondait :

« Comment pourrais-je ne pas vous seconder? Vous êtes venu réaliser un rêve que je caressais depuis des années; vous agissez exactement dans le sens que je désire. Nous étions en effet entièrement d’accord en tout ce qui concernait le bien-être des réfugiés de Bosnie- Herzégovine, la condition des peuples chrétiens des

Balkans.

Une seule différence existait entre nous: Yonine,

personnellement dévoué au Prince Nicolas, désirait favoriser le Monténégro tandis qu’en admirant la personnalité du Prince et les qualités de ses sujets, je mettais au premier plan l’avenir de la race Serbe tout entière.

Au mois de décembre 1875, un motif qui n'avait rien de politique vint mettre un terme à ces bonnes relations si utiles à l'œuvre commune.

Très indiscret, d’un caractère impulsif, Yonine voulut se mêler de mes affaires personnelles, empiéter sur ma vie privée. Sans témoigner mon mécontentement, Je réussis à le tenir à distance; ma réserve l'irrita, il s’en plaignit en termes offensants à des amis communs. J’allai le trouver et lui dis franchement ce que je pensais de sa conduite. Il m'insulta avec une telle grossièreté que je le souffletai.

Yonime perdit la tête; quoique beaucoup plus âgé et moins vigoureux que je ne l'étais, il se jeta sur moi à bras raccourcis ; je n’eus aucune peine à le repousser, il tomba et ne put se relever. Me souvenant du proverbe russe « Lezhachavo nebyout » (on ne frappe pas un homme à terre), je repris mon sang-froid et quittai tranquillement la maison.

Mais rentré chez moi, je fus la proie d’une rage folle. Né avec un tempérament impétueux, j'avais lutté contre lui depuis mon enfance et acquis un tel empire sur le côté passionné de ma nature qu’au cours de ma longue vie je ne me suis laissé emporter que trois fois. En discutant avec Yonine, je ne m'étais pas départi de mon calme extérieur, seulement, une fois seul, l’idée que je n’avais pas suffisamment châtié celui qui avait attaqué

mon honneur me parut insoutenable, il me semblait que la mort seule était une punition proportionnée à l'insulte. Tout en marchant à grands pas dans mon cabinet de travail, je pris un revolver accroché au mur, tenté de retourner chez Yonine.

A cet instant, je vis paraître Stillman très calme, l'air indifférent, véritable personnification de « l'Oncle Jonathan. » Il comprit la situation en un clin d'œil, s’assit paisiblement et me dit :

« Monteverde est le second de Yonine; je serai le vôtre ;: nous venons de discuter les conditions du duel. Le mieux sera de monter à cheval tous les quatre demain matin et de trouver un endroit désert sur le territoire turc. »

Comme je ne répondais pas et continuais d'arpenter Ja salle sans lâcher le revolver, Stillman le toucha doucement et d’un ton aimable :

« Quelle belle arme vous avez là, n estelle pas de fabrique américaine? »

Pas de réponse.

« [Il me semble que je connais cette marque, per-

mettez-moi de vérifier. »

| Avec un naturel parfait, il me prit le revolver des mains, l’'examina attentivement, puis le posa sur la table en disant :

« Une bonne arme, vraiment capable de rendre service à l’occasion. »

.. L'attitude paisible de Stillman me fit l'effet d'une douche froide, je compris combien ma conduite envers Jui était ndicule. |

« Maintenant je vais rejoindre Monteverde et arrêter avec lui les détails de la rencontre. Je ne puis vous dissimuler, je ne le cacherai pas davantage à Yonine, que vous commettez une faute grave en sacrifiant pour une querelle d'ordre privé, le rôle important que vous jouez l’un et l’autre dans la cnise actuelle. Vous ne risquez pas seulement un danger personnel, vous pouvez compromettre l’avenir d’une belle et noble cause. C'est vraiment pitoyable... »

Après son départ je m’assis; incapable de réfléchir, je comprenais néanmoins la justesse de cette remarque.

Stillman revint bientôt; il tenait deux feuilles de papier.

« Maintenant, écoutez-moi, voici ce que Yonine vient d'écrire :

« Je regrette d’avoir employé des mots que M. de W. a pu juger imsultants et suis désolé de tout ce qui s'est passé. »

« Ne voudriez-vous pas signer ceci? »

Stillman me tendit la seconde feuille sur laquelle la phrase suivante était écrite :

« Je reconnais volontiers que M. Yonine n'avait pas l'intention de m'offenser et je regrette l'incident. »

Ayant recouvré mon égalité d'humeur, je jugeai les deux déclarations correctes et signai la mienne sans hésitation. Elles étaient l’une et l’autre rédigées et écrites par Stillman qui les conserva après avoir montré la seconde à Yonine. Afin de sauver les apparences, il fut convenu que j'irais prendre congé du Consul général; celui-ci ne pourrait me recevoir étant indisposé, mais

viendrait le lendemain me rendre ma visite quand je serais déjà parti.

Les choses se passèrent ainsi. Au moment de mon départ, le secrétaire du Consulat, le Prince Shakhovsky, vint me dire adieu; il me confia que les suites de notre altercation avait rendu Yonine réellement malade et qu’il éprouvait de cruels remords de sa conduite envers moI.

Je fus ému et demandai à Shakovsky d’être mon interprète près de Yonine :

& Dites-lui que notre malentendu m'a fait d'autant plus de peine que jusqu'ici il m'avait si efficacement secondé dans mon œuvre de secours aux réfugiés. »

Yonine me répondit par la lettre suivante :

« Votre message m’a vivement touché. Si réellement j'ai pu vous seconder dans vos nobles efforts, j'en suis fer et vous prie de compter sur ma fidèle sympathie. Je regrette infiniment ce qui est arrivé, mais en ce monde il y a des fatalités plus fortes que nous, l'enfer est pavé de bonnes intentions. Nous ne connaissons pas l’avenir, s'il nous réunit de nouveau essayons d'oublier le passé.

« Je vous désire un heureux voyage et prie Dieu de bénir votre entreprise! »

A. Yonine.

C'était un premier pas dans la voie de la réconciliaton. Yonine alla beaucoup plus loin. La veille de mon départ, je recus de lui plusieurs lettres d'introduction près du Ministère des Affaires Etrangères et d'hommes

politiques de Pétersbourg et de Moscou. Il y avait joint

DIX MOIS DE MA VIE 67 une sorte de déclaration par laquelle il s’engageait à me seconder d’une façon encore plus active que par le passé si selon ses désirs je revenais à Dubrovnik continuer mon œuvre. ,

Cet heureux dénouement d’un conflit qui pouvait se terminer par une tragédie était dû à la médiation de Stillman. Convaincu que Yonine et moi-même étions nécessaires à cette grande œuvre de la libération des chrétiens de Turquie, il ne nous avait pas permis d’en compromettre le succès par une querelle privée. Son tact, sa clairvoyance, son extrême bonne volonté eurent raison de notre rancune et 1l sut éveiller chez Yonme la conscience de ses torts et la volonté de les réparer.

Je pus donc, après deux jours d'émotions fort pémbles, quitter Dubrovnik l'esprit tranquille et décidé à poursuivre jusqu’au bout l'œuvre que j'avais entreprise.

Page 1