‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 13 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Moscou

Ce qui m'attirait surtout à Moscou, c'était le désir de voir Aksakoff, et Katkoff, deux grands patriotes russes qui, sans occuper aucune situation officielle, exerçaient une très puissante influence sur l'opinion publique. Ivan Aksakoff était le troisième membre de sa famille qui osait critiquer ouvertement les réformes occidentales de Pierre le Grand et conseiller un retour aux institutions et aux mœurs nationales de la Russie. Les trois articles de foi de leur credo étaient : Orthodoxie, Autocratie, Nationalité ; ils ne faisaient donc aucune opposition au régime impérial, mais n’approuvaient qu'un côté de la politique du gouvernement : la protection et la libération des Chrétiens d'Orient. En cela ils étaient «soutenus par le peuple Russe tout entier qui considérait les guerres contre la Turquie comme des croisades religieuses.

Aksakoff était président de la Société Slave de Mos-

cou ; naturellement ma première visite fut pour lui. Yo-

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nine m'avait donné une lettre d'introduction, il la mit de côté après y avoir jeté un coup d'œil :

« Qu’avez-vous besoin de recommandation ? Votre initiative a éclairé notre horizon, vos paroles, vos actes ont réjoui nos cœurs. Dès le mois de septembre, le Métropolitain de Serbie nous a mis au courant de votre entreprise ;: dans ses lettres privées 1l vous nomme son fils spirituel et fait allusion à votre activité slave de 1867. Nous avons lu les rapports que vous lui avez adressés en tant que président de votre comité ; les commentaires des journaux de tous les pays sur les secours si efficaces apportés aux réfugiés. Votre arrivée en Russie, votre compte-rendu à la Société Slave de Pétersbourg ont fait taire les seules critiques qui vous étaient adressées. Vos relations aisées, presqu'amicales avec les autorités Autrichiennes et le soin que vous avez mis à ne jamais blâmer les Turcophiles anglais. Maintenant tout le monde vous soutiendra. Ici nous avons été fort amusés par la réception chaleureuse que vous a faite la société de Pétersbourg et par l'approbation que notre diplomatie germanophile à donnée à votre imtiative. Espérons que la bienvenue que Moscou vous réserve ne nuira pas à vos chances là-bas. Nos adversaires des bords de la Néva accusent les Slavophiles de sacrifier les intérêts positifs des Russes à leur amour des Slaves de l'étranger. En vérité notre plaidoyer en faveur de la libération des Slaves du joug de l'Islam est l’unique moyen d'affirmer que: les Russes sont Slaves et désirent s’affranchir de la domination exercée par l’ Allemagne sur leur politique intérieure et extérieure.

« Nos « Zapadniki » traitent les Slavophiles de « Réactionnaires » ne sommes-nous pas plus près qu'eux de la grande masse populaire ? T'andis que nos intellectuels à la mode occidentale ne vont au peuple que pour répandre Îles idées socialistes révolutionnaires parmi les paysans, nous apprenons de ceux-ci les vertus chrétiennes et l’amour de la Russie trop oubliés dans une société dénationalisée et civilisée à l'excès ».

Le lendemain matin Katkoff vint le premier me faire visite. Editeur de La Gazette de Moscou il était à cette époque le seul journaliste ayant le privilège d'exprimer ses opinions, même si elles étaient opposées à celles des Ministres. L'Empereur le tenait en haute estime, il le recevait à chacun de ses fréquents voyages à Pétersbourg et discutait confidentiellement avec lui la politique du gouvernement. Inutile de dire que Katkoff était la terreur des fonctionnaires.

« J'ai désiré vous connaître personnellement, « me dit-il, » parceque je suis frappé de la pondération de votre esprit. La modération de vos vues, la manière réfléchie dont vous les exposez vous ont acquis la confiance du monde officiel de Pétersbourg. Je tiens à vous mettre en garde contre les Slavophiles. Certes je suis d’accord avec eux lorsqu'ils disent que la Mission de la Russie est de libérer les chrétiens d'Orient du joug mahométan ; mais à quoi bon compromettre la réalisation de nos vœux par des violences de langage inutiles, risquer d'entrainer la Russie dans une guerre aventureuse, réveiller les soupçons de l’Europe prompte à accuser la Russie de projets de conquête. Puis pouquoi attaquer le

seul gouvernement disposé à nous aider amicalement ? De même que la Prusse n’aurait pu vaincre l’Autriche et la France ni unifier l’ Allemagne si elle n'avait été soutenue par la Russie, de même la Russie ne sera capable de libérer et d’unir tous les Slaves qu'avec l’appui de l’Allemagne ».

J'écoutai Katkoff avec autant d’attention que j’avais écouté Aksakoff la veille ; je ne discutai pas davantage ‘ses arguments. À l’un et à l’autre je déclarai simplement qu'après avoir fait de mon mieux pour soulager les misères des réfugiés, j'allais m’appliquer désormais à la pacification de la Bosnie-Herzégovine but qui ne pouvait être atteint qu’en maintenant la paix en Europe, principalement dans les Balkans.

Néanmoins je posai à chacun de mes interlocuteurs la même question qui me paraissait d’une importance capitale à l’égard de la politique slave de la Russie.

« Comment la Russie peut-elle réclamer pour toutes les nations Slaves le droit à une existence indépendante, tandis qu'elle refuse ce droit à la Pologne, la seconde nation Slave après elle, tant par le chiffre de sa population que par son passé historique? »

À cela Aksakoff m'avait répondu :

& Nous autres Slavophiles ne méconnaissons pas J’objection et sommes opposés aux mesures, généralement suggérées par [la bureaucratie Germano-Russe, qui blessent les droits de la nationalité Polonaise en Russie. Nous sommes en faveur non seulement de l’autonomie, mais même de l'indépendance complète des provinces où les Polonais sont en majorité. Le malheur est que

loin de se contenter d’une Pologne ethnographique les meneurs polonais réclament la restauration de la Pelogne historique dans laquelle ils veulent inclure des provinces où la presque totalité de la population est Russe, la noblesse seule étant Polonaise. Nous ne perdons pas l'espoir de voir les Polonais revenir de cette erreur de juger la nationalité d’une contrée seulement par celle des nobles ».

Katkoff, parti d’un tout autre pont de vue, arriva à une conclusion presque semblable,

« Evidemment ce serait absurde de vouloir russifier un péuple avec de si profondes traditions nationales; notre gouvernement ne vise qu'à faire régner l'ordre en Pologne, à satisfaire les intérêts matériels des habitants. Les paysans, qui forment l'immense majonité, étaient serfs dans la Pologne indépendante; ils sont reconnaussants de leur émancipation, des terres qu'ils ont reçues du gouvernement Russe en même temps que |la Liberté individuelle.

Notre Empereur désirait également répondre aux: vœux de la noblesse et des intellectuels: sous la viceroyauté du Grand Duc Constantin la situation du Royaume de Pologne n'était guère différente d’une Union personnelle avec la Russie. Malheureusement les nationalistes intransigeants n’ont pas suivi la sage direction du Marquis Wielopolski; subissant l'influence des révolutionnaires internationaux ils ont commis l'erreur fatale d’une rébellion à main armée et en janvier 1863 on a vu les paysans polonais aider l’armée russe à étouffer l'insurrection. Les intentions généreuses de l'Empereur

- “ayant été méconnues, la réalisation de son plus cher désir se trouve ainsi indéfiniment retardée...

Mais en dehors de ceci, une considération puissante s'oppose à ce que {la Pologne Russe jouisse d’une existence indépendante. S1 la Russie l'émancipait, elle s'attirerait de ce fait l'inmmitié permanente de l’Autriche et de la Prusse qui trembleraient pour la possession de leurs provinces Polonaises; nous serions alors complètement isolés ».

Ïl y avait une part de vérité dans les arguments d'Aksakoff et de Katsoff; sans la méconnaître je conservais ma conviction. Un accord Russo-Polonais aurait donné une force immense à la politique Slave de la Russie et assuré son succès, tandis que l’état actuel des choses lui enlevait beaucoup d'autorité. Ma situation particulière ne me permettait pas de soulever une question si délicate, mieux valait taire mes opinions personnelles en attendant une heure plus favorable. (Peut-être un Jour raconterai-je les efforts infructueux tentés dans ce sens dix ans plus tard.)

Ces entrevues de février 1876 eurent des conséquences durables.

Aksakoff devint mon ami mtime et jusqu'en 1881, date de sa mort prématurée, 1l soutint fidèlement tous mes efforts en faveur de la Yougoslavie. Katkoff se montra mon allié au cours de la crise qui se termina par le congrès de Berlin. Plus tard il me demanda d’être le correspondant de la Gazette de Moscou à Berlin et notre coopération eut une puissante influence sur le renversement de la politique étrangère de la Russie qui

passa de l’alliance avec la Prusse à une alliance avecla France.

La réception donnée en mon honneur par la Société Slave de Moscou ne pouvait être qu'une répétition de celle de Pétersbourg avec l'attrait de la nouveauté en moins, tous les journaux de Russie ayant reproduit mes déclarations sur la situation des réfugiés et les travaux du comité de secours. |

Néanmoins l’auditoire se montra heureux de prendre contact avec moi, de me remercier de ce que j avais accompli, de suggérer de nouveaux développements pour cette entreprise si chère à tous les cœurs russes.

Si l’enthousiasme fut chaleureux, la prudence et la discrétion laissèrent à désirer; les opinions sur la politique étrangère s’exprimèrent bien plus librement qu à Pétersbourg et plusieurs Gouvernements occidentaux furent attaqués avec violence, en raison de la partialité qu’ils montraient ouvertement aux tyrans Turcs contre les Chrétiens persécutés.

J'étais arrivé à Moscou avec l'intention d'y rester trois Jours. Après toute une semaine j y étais encore retenu par le nombre et la cordialité des invitations. La société de Moscou, plus calme que celle de Pétersbourg, ou de tout autre capitale siège du Gouvernement, était bien celle d’un grand centre national. Ne subissant pas l'influence immédiate de la Cour, des Ministères, des Ambassades, elle étudiait et discutait librement les questions importantes au seul point de vue des intérêts permanents de la Russie. |

À Moscou la pitié pour les souffrances des Bosno-

Herzégoviniens, la sympathie à l'égard des Chrétiens d'Orient revêtirent une forme pratique : les dames se réunirent et orgamisèrent l'envoi de secours aux femmes et aux enfants. Aucune propagande en faveur des Slaves n'était nécessaire; Moscou avait résolu de les libérer et la Russie entière suivait son impulsion.

Un soir, très tard, je reçus un message mystérieux signé d’un nom inconnu, probablement supposé, qui m'informait de la nécessité urgente de retourner à Pétersbourg. Sans me décider à suivre cet avis Je commença à tout hasard mes préparatifs de départ.

Le lendemain matin de bonne heure, je recus l’invitation formelle de me présenter à bref délai devant la Troisième Section de la Chancellerie de Sa Majesté Impériale à Pétersbourg..

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