‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 14 sur 34 · SAINT-PÉTERSBOURG... MISSION DE PAIX · texte numérisé non relu

SAINT-PÉTERSBOURG... MISSION DE PAIX

Au siège de cette fameuse Police Secrète je fus recu par un haut fonctionnaire.

« Comment êtes-vous revenu à Péotee et avezvous séjourné à Moscou alors que le décret de 1866 vous interdit de résider dans les deux capitales ?

— Je suis arrivé à Pétersbourg en qualité de courrier de | Ambassadeur Impérial à Vienne, chargé de la valise envoyée à notre Ministre des Affaires Etrangères. J'y reste en attendant les ordres du Chancelier de l’'Empire qui a l'intention de me confier une mission à l'étranger.

— C'est bon... Vous pouvez vous retirer; je transmettrai votre explication au Directeur de notre Section ».

J'appris de mes amis que ce Directeur remuait ciel et terre pour amener la chute du Prince Gortchakoff, l'accusant de confier une mission diplomatique à un « révolutionnaire international ».

Je laissai écouler quelques jours, puis j’allai voir le Chancelier.

H m'accueillit d’un aix rlant et me demanda d’un ton léger si j'étais disposé à entreprendre mon voyage à l'étranger.

« Mais j'ai appris...? murmurai-Je.

— Oh... vous avez appris que la police secrète m’accuse de confier les secrets d'Etat au révolutionnaire que vous êtes? C'est stupide.

« Je me suis fait communiquer le dossier de la T'roi: sième Section vous concernant, Ïl ne contient que des accusations -enfantines; la plus grave c’est que vous avez jadis à Heidelberg fait partie du Cercle de Lecture Russe dont quelques membres professaient des théories avancées en politique. C'est ridiculement vague. J’a raconté tout cela à l'Empereur et à l’Impératrice, ils en ont ri avec moi. Puis j'ai changé de ton et leur ai fait remarquer très sérieusement que ces fonctionnaires trop zélés qui excellent à transformer une taupinière en montagne, passent sans les voir à côté des réalités les plus sérieuses, ce qui rend si dangereux de se reposer sur leur vigilance. « La catastrophe de 1881 n’a que trop justifié cette opinion du Chancelier sur la police secrète qui n’a su ni prévoir ni empêcher l'attentat contre Alexandre I 3.

Le Prince Gortchakoff termina en me disant que la valise pour l'Ambassadeur de Vienne serait prête dans deux jours et que j'en serais chargé.

La facon dont cet incident se terminait fut vite connue à Pétershourg et causa une satisfaction générale, La popularité du Chancelier fut même accrue du fait que ma mission était une mesure décidée par le gouverne-

ment. On parla en haut lieu de me faire « Kammerjunker » (gentilhomme de la chambre). Quoique profondément reconnaissant d’une telle faveur, je fis observer avec respect qu’elle ne serait pas en harmonie avec le caractère de ma mission actuelle et que mieux valait l’ajourner.

Le Grand-Duc Héritier désira m’accorder une audience; il me posa de nombreuses questions sur l’état présent de la Bosnie et de l’Herzégovine et m'adressa des souhaits chaleureux pour le succès de ma mission de paix.

Le lendemain la Grande Duchesse Marie (la Princesse Dagmar de Danemark) me recut à son tour. Elle manifesta un ardent intérêt en faveur des femmes et des enfants Bosno-Herzégoviniens et me dit qu’elle prierait Dieu de bénir les efforts que j'allais faire en vue de ramener la paix dans les Balkans.

Le Grand-Duc Constantin, frère de l'Empereur et son principal collaborateur dans la grande œuvre de l'émancipation des serfs, exprima lui aussi le désir de. me voir. Malheureusement lorsque ce Prince, dont les tendances libérales étaient bien connues, fixa le jour de mon audience, j'avais déjà reçu du Chancelier l’ordre de partir pour Vienne.

‘La veille de mon départ j'eus la chance de rencontrer le professeur Lamansky, le grand Slaviste et historien. Son ouvrage sur le Tribunal des Trois, qui révèle les secrets de [l’Inquisition vénitienne et éclaire l’histoire et la psychologie d'un gouvernement qui a été peut-être le plus efficace de tous les temps, m'avait impressionné

comme peu de livres l'ont jamais fait. Je fus assez heureux pour l’intéresser au sort des Wendes (les Slaves d'Allemagne).

Le soir de ce même jour j'étais invité chez la Comtesse Bloudoff au Palais d'Hiver. Elle occupait une des grandes charges de la Cour Impériale et passait pour être l’amie intime de l’Impératrice.

Tous les hôtes de la Comtesse savaient que le Chancelier me confiait la mission de pacifier la Bosnie et l'Herzégovine, avec l'entière approbation de l’Empereur; durant plusieurs heures ils m’ensevelirent littéralement sous les compliments. Je me suis toujours méfé des louanges exagérées et je ne prévoyais que trop les dangers que cet enthousiasme allait me créer. Néanmoins, quand je pense à ces deux mois de l'hiver 1876 passés en Russie, je dois reconnaître qu’ils ont été une période merveilleuse de ma vie, une sorte de compensation anticipée pour toutes les souffrances qui m'attendaient. En vérité, c’est un rare privilège d’être, même pendant quelques semaines, l’homme approuvé de toute une nation, celui duquel elle espère la réalisation de ses plus chers désirs.

Pendant mon séjour à Pétersbourg, alors que je ne pensais qu'à servir l'idéal d’une grande cause, il se produisit un événement qui devait avoir d'importantes conséquences sur ma vie privée. Je devins journaliste de profession. Voici comment cela arriva.

Comme Délégué du Comité International d’Assistance aux Bosno-Herzégoviniens réfugiés en Dalmatie et au Monténégro, je n’eus au début aucun fonds spécial

à ma disposition pour répondre aux demandes de secours immédiat qui m’assaillirent dès mon arrivée à Raguse. Il suffisait de voir ces malheureuses femmes, ces enfants mourant de faim, il n’y avait pas un moment à perdre; je distribuai donc des secours au nom du Comité, seulement je les acquittai au moyen de chèques sur mon banquier à Paris. Peu à peu les dons affluèrent de tous les pays mais dans certains cas particuliers je continua à payer de ma bourse,

Lorsque mes assistants s’en apercurent ils me supplièrent de ne pas persister dans cette voie, ils me conseillèrent même de déduire des sommes reçues celles qu’en réalité j'avais avancées au Comité, mais je ne puis consentir à cela. Je désirais donner moi-même, ne pas me contenter de distribuer les secours des autres.

Un jour vint où il fallut se rendre à l'évidence, je ne pouvais soutenir de telles dépenses. Déjà, afin de rembourser mes divers emprunts, j'avais vendu ma propriété la plus importante : Bojidarovka, district de Bouzoulouk, gouvernement de Samara. Maintenant je cherchaïis un acquéreur pour ma vieille maison de famille à Kaieff. Puisque je devais économiser, ma première réforme porta sur les nombreux abonnements aux journaux qui publiaient mes correspondances. J'informai done les éditeurs qu’à l’avenir ils ne recevraient plus mes lettres puisque je ne pouvais plus contribuer à leur publication. Trois d’entr'eux me répondirent que si je voulais bien continuer à les informer ils me paieraient volontiers. Je fus très surpris et me demandai si je devais accepter cette proposition; mais le directeur du Goloss

à Pétersbourg me prouva que c'était le seul moyen de tenir le public au courant de la question Slave et des événements de Bosnie-Herzégovine…

Je reconnus qu'il voyait juste, mais longtemps 1l me parut étrange d'être rémunéré pour accomplir ce que j'avais le plus à cœur, ce qui était l'idéal de ma vie.

Venu en Russie dans le but de plaider la cause des Bosno-Herzégoviniens et des chrétiens opprimés des Balkans, je la quittai joyeux et plem de courage tant la sympathie à leur égard, la ferme volonté de les soutenir avaient été unanimes. Quand il s'agissait des chrétiens d'Orient, les Russes n'avaient qu'un seul cœur, une même âme. |

Pendant mon voyage de retour à Vienne, je repassai dans mon esprit tous les souvenirs de ma visite en Russie, je récapitulai les encouragements recus, les motifs d'espoir. Fout à coup sur ce fonc de pensées séneuses se détacha une impression d'ordre différent; au moment où Je l’avais ressentie la surprise dominait; à gette heure, avec le recul et la réflexion j'avais surtout envie de rire.

Lorsque je quittai Raguse pour Pétersbourg, Yonine me pria de remettre une lettre à sa mère. Je fus très étonné; il paraissait si vieux, si usé que je me demandais par quel prodige sa mère était encore vivante; néanmoins dès que j'eus terminé mes visites officielles je me rendis chez Mme Yonine.

Au moment où un valet de pied m'introduisait dans un vaste salon, clair et gai, je vis s'enfuir par

une autre porte une femme vêtue d’une robe de soie blanche extrêmement élégante; la fugitive semblait très amusée et elle me parut attrayante.

Elle revint bientôt ayant jeté sur ses épaules nues une éclatante écharpe rouge et s’excusa en souriant de me recevoir avant que sa toilette ne fût terminée. Frappé de sa fraîcheur et de la vivacité de ses mouvements, je lui dis :

« Mais c’est à Madame votre mère ou grand'mère que je viens offrir mes hommages ».

Avec un joli sourire, il répliqua :

« Je suis bien la mère de M. Yonine, vous pouvez me remettre la lettre de mon fils ».

Elle lut la lettre, puis d’un ton sérieux, avec une sollicitude vraiment maternelle elle me demanda des détails sur la santé de son fils.

Soudainement l’expression de son agréable visage redevint très Jeune, timide même et comme embarrassée :

« J'aurais eu tant de plaisir à causer longuement avec vous... mais c'est un jour tellement exceptionnel pour mol... je suis attendue... »

Aa qu'une très jeune fille elle rougit violemment et ajouta :

« C'est le jour de mon mariage. Lorsque vous êtes arrivé, plus tôt que je ne m'y attendais, je regardais dans cette grande glace si ma toilette était réussie ».

« Nous devons quitter Pétersbourg immédiatement après la cérémonie, mais serons de retour d'ici un mois.

Alors mon mari et moi aurons un très grand plaisir à vous recevoir ».

En quittant Mme Yonine je pensais qu'elle paraissait la fille et non la mère du Consul Général de Russie à Raguse.

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