VIENNE. ACCORD AVEC ÀANDRASSY
En arrivant à Vienne, je me rendis directement de la gare à l’ Ambassade de Russie, afin de remettre la Valise confiée par notre Ministère des Affaires Etrancères. Malgré l’heure très tardive je fus introduit près de l'Ambassadeur sans le moindre délai.
« Vous venez me rendre compte de votre entrevue avec le Chancelier? me dit M. Novikoff. Il m'a déjà télégraphié l'essentiel ».
À ce moment un secrétaire de l'Ambassade entra porteur des principaux documents, trouvés dans la alise. Après les avoir parcourus rapidement, l’ Ambassadeur reprit :
« C'est encore mieux que je n'espérais : le Prince Gortchakoff estime que votre mémorandum exprime ses propres vues et me demande de le communiquer au Mimistres des Affaires Etrangères de l’Autriche-Hongrie. Je dois le communiquer également aux Gouvernements des autres Grandes Puissances qui ainsi seront mformées
de l’objet de votre mission et je crois que le Comte Andrassy sera bien aise de vous voir ».
Deux jours plus tard, répondant à l'invitation de ce dernier, je me rendis à la Ball Platz. Le Comte Jules Andrassy était une des personnalités les plus intéressantes de cette époque.
En 1870, lorsque le Comte Beust, ancien Premier Ministre de Saxe, alors Chancelier de l’Empire d’Autriche, avait préconisé une alliance de l’Autriche avec la France dans la guerre contre la Prusse et l’Allemagne, Andrassy s'était opposé ardemment à cette politique, ce qui le rendit très populaire parmi les Magyars. Ceux-ci, encouragés par des agents Allemands, cherchaient à faire reconnaître l'indépendance de la Hongrie.
François-Joseph et l'aristocratie Autrichienne, qui aspiraient à la revanche de leur défaite de 1866, auraient fait bon marché de cette opposition, si le Gouvernement Russe n'avait intimé en termes fort clairs qu'il renoncerait à sa neutralité du jour où l'Autriche prendrait parti dans la guerre Franco-Allemande.
Cette déclaration calma l’ardeur Autrichienne; la . victoire de l’Allemagne sur la France détermma Franbois- Joseph à transformer sa monarchie en Empire d'Autriche-Hongrie. Le Comte Beust échangea son poste de Chanceher contre l'Ambassade de Londres et Andrassy devint ile premier Ministre des Affaires Etrangères d'un Etat Dualiste.
Tssu d’une vieille famille Magyar, ses tendances étaient :nationalistes et le caractère Hongrois dominait
chez lui, néanmoins les observateurs discernaient dans les traits de son visage, dans ses allures et ses actions, des nuances insaisissables qui décelaient l'influence lointaine d’une race différente.
Des traditions séculaires avaient inspiré aux diplomates un tel désir de plaire, de gagner la confiance, d'obtenir des confidences par une intimité personnelle, que leurs relations mutuelles prenaient souvent la forme d'hommages adressés à une coquette.
Tous les Ambassadeurs faisaient la cour à Andrassy ; lui jouait à merveille le rôle de Célimène et chose surprenante ceux qui se disputaient ses sourires représentaient des Etats beaucoup plus puissants que l’Autriche- Hongrie; mais il subissait la fascination d’une nature illogique, capricieuse dont les voltes-faces imprévues, ne permettaient aucune certitude.
Si le corps diplomatique et la société de Vienne tenaient le Comte Andrassy pour un charmeur irrésistible, nul ne pouvait dire quelles fées le douaient d’un tel pouvoir. D'une courtoisie irréprochable ;le Ministre mesurait exactement le degré de sa cordialité au rang et à la position de ceux qui l’approchaient, hommes ou femmes. Il ne témoigna jamais de préférence particulière pour aucune des nombreuses enchanteresses, orgueil de Vienne à cette époque, qui auraient été si heureuses de plaire au grand maître de la politique de l'Empire.
Sous ce rapport Andrassy présentait un contraste frappant avec son prédécesseur. Le Comte Beust menait de front tant d'intrigues amoureuses qu'il lui arrivait
d'en perdre la tête; plus d’une fois, annonçant à un Ambassadeur qu'il lui envoyait une note « à transmettre à son Gouvernement », il mettait sous pli une déclaration passionnée, et circonstance aggravante, souvent écrite en vers. Deux de ces singuliers documents diplomatiques m'ont été montrés avant d'être retournés à leur auteur.
Lorsque Beust fut nommé Ambassadeur d'Autriche à Londres, ses amis Viennois se demandèrent s’il allait poursuivre ses expériences sentimentales en Angleterre : aussi apprirent-ils avec un vif intérêt qu'il s'était joint au groupe d’admirateurs entourant Mme de Novikof ; véritable cour composée d'homme d'Etat Anglais, de diplomates étrangers, d’historiens, de savants, d'écrivains et dont M. Gladstone était la personnalité la plus marquante.
Beust eut vite fait de composer un charmant poème où il affirmait que la séduisante Russe avait résolu le problème Oriental en exerçant une égale attraction sur les Anglais, les Russes et les Turcs. L’ambassadeur de Turquie n'étant pas le moins empressé de ses amis.
Cette poésie, écrite en français, amusa fort la société Viennoise. Peu après on annonça que Mme de Novikoff venait passer quelque temps chez son beau-frère J’ Ambassadeur de Russie à Vienne et une nouvelle curiosité s’éveilla ; elle et Andrassy allaient-ils s'entendre?
M. de Novkioff donna en son honneur une grande soirée à laquelle furent invités tous les Ambassadeurs et le Ministre des Affaires Etrangères. Andrassy causa avec elle plus longtemps qu'il ne l’avait fait avec aucune
dame, si longuement même que Îles témoins du fait en . tirèrent des conclusions variées; ils en furent pour leurs conjectures.
Mme de Novikoff demeura deux mois à Vienne, alla beaucoup dans le monde, elle rencontra souvent Andrassy. Chaque fois ils échangèrent un regard d'intelhgence et une cordiale poignée de mains, mais n’eurent pas d'autre conversation. Pourtant Andrassy était fort mdépendant et ne s’inquiétait guère du formalisme rigide qui régissait alors la Cour et la société de Vienne. Il n'obéissait qu’à sa fantaisie.
Peu avant mon arrivée, une rumeur s'était sourdement répandue, frappant les Viennois d'une véritable stupeur. De tout temps les Halsbourg avaient observé l'étiquette espagnole qui interdit au Souverain d'aller chez un de ses sujets. L'Empereur, désirant donner à son Ministre des Affaires Etrangères une preuve particulière de son estime, résolut de lui faire une visite et l’envoya prévenir de cette faveur sans précédent. Mais François-Joseph avait choisi l'heure à laquelle chaque jour Andrassy montait à cheval au Prater et ne fut reçu que par les nombreux serviteurs du Ministre. Le premier secrétaire déclara que malheureusement lorsque: le messager Impérial était arrivé le Comte Andrassy avait déjà quitté sa demeure. Pendant ces excuses, le Comte sortait par une porte dérobée et montait à cheval au Prater.
Aucune disgrâce immédiate ne résulta de cet incident, mais 1l est probable que François-Joseph s’en souvint le jour où 1l crut possible de se séparer d’Andrassy.
Cette circonstance explique quelle sensation produisit mon entrevue avec l’homme du jour.
Quand son secrétaire m'introduisit dans son cabinet il lui dit :
« N’annoncez personne tant que vous ne recevrez pas d'ordres.
— Mais si c’est un Ambassadeur ?
— Vous lui direz que je suis occupé d’une affaire d'Etat importante ».
Après une heure de conversation je sortis du cabinet du Ministre. Entrant dans le salon de réception j'y trouvai les Ambassadeurs de Russie et d'Angleterre. M. Novikoff me dit en russe :
« Il faut que vous ayez singulièrement intéressé le Comte Andrassy pour qu a, nous ait fait attendre tous les deux ».
Après m'avoir présenté à Sir Andrew Buchanan, il entra chez le Ministre des Affaires Etrangères. Pendant son absence, je donnai à l'Ambassadeur d’Angieterre toutes les explications qu'il désirait avoir sur ma mission. Sir Andrew me dit que si je l’exécutais dans le sens que j imdiquais, son Gouvernement ne verrait rien à objecter et me souhaiterait un plein succès.
Cette rapide conversation que J'avais commencée en anglais et que Sir Andrew continua en français, fut mon premier contact avec un diplomate Anglais et un grand encouragement à entreprendre mon travail de paciñication puisque l'Ambassadeur d'Angleterre près de Îa Puissance la plus proche de la Bosnie-Herzégovine n'y voyait aucun inconvénient.
En sortant de sa conversation avec le comte Andrassy M. Novikoff paraissait très ému. Il me dit de l'accompagner à l Ambassade et à peine en voiture :
« Vous avez produit une impression extraordinaire sur Andrassy et complètement gagné la confiance de ce Magyar astucieux ; il vous soutiendra ouvertement. Ne m'a-t-il pas dit qu'il vous demandait de parler en son nom, aux chefs des insurgés ? Vous alliez conférer avec eux en qualité d’envoyé spécial du Gouvernement Russe, il semble maintenant que vous leur apparaïtrez comme un agent Austro-Russe.
« Oh ! un tel changement ne peut s’admettre dans la mission d’un sujet Russe. En transmettant aux Herzégoviniens les avis du Prince Chancelier je me contenterai d'indiquer l'adhésion du Ministre Austro-Hongros ».
Voici exactement ce qui s'était passé entre Andrassy et moi.
Je lui avais dit la stricte vérité sur les motifs qui m'avaient poussé d’abord à secourir les réfugiés Yougoslaves, puis à accepter la mission de mettre un terme aux combats entre les insurgés et les troupes Turques ; la cessation des hostilités étant le seul moyen de permettre aux réfugiés de rentrer chez eux.
« Ce que vous m'apprenez du Comité, corrobore parfaitement les rapports des autorités Austro-Hongroises. C'est ce Comité International de Paris, ajouta Andrassy, qui a attiré l’attention des Gouvernements des Grandes Puissances. J'ai discuté avec cinq Ambassadeurs les réformes de Bosnie-Herzégovine, qu’il conve-
nait de recommander à la Porte et qu’elle a acceptées. C’est à vous de décider les insurgés à les accepter à leur tour. Les chefs Herzégoviniens ne vont-ils pas s'opposer à vos efforts ?
« La conduite de quelques-uns ne justifie guère la protection des Puissances ; en particulier nos consuls ont blämé les excès de Péko Pavlovitch.
« Jusqu'ici mon devoir consistait à subvenir aux nécessités des réfugiés, je n’avais pas de relations régulières avec les insurgés. Néanmoins je sais qu'ils n'ont pas molesté [les Musulmans indigènes ; ne les considérant pas comme des Turcs. Quant à Peko Pavlovitch il n’est pas Herzégovinien ».
Cette remarque causa un plaisir évident au Ministre, il attachait sans doute plus d'importance à cette distinction que je ne le faisais moi-même.
« Que pensez-vous du Monténégro et des promesses de non“intervention du Prince Nicolas ? reprit Andrassy.
— Ïl a été extrêmement difficile d'empêcher les Monténégrins de se joindre à des Chrétiens de leur race, parlant leur langue, alors que ceux-ci combattaient l'ennemi séculaire du Monténégro. Toutefois quand J'ai visité Cettigné jamais, ni dans les milieux officiels, ni parmi le peuple, je n’ai entendu élever la moindre prétention sur l’Herzégovine. Pourtant 1l serait naturel qu’une contrée petite, stérile, eût le désir d’étendre ses frontières ; si le Monténégro obtenait ici ou là une /Vahia (le district d’une tribu) la chose aurait-elle
grande importance ? Ce serait aisément réglé par une commission de consuls.
— « Alors à votre avis la solution de la question de Bosnie-Herzégocine serait l’autonomie de ces deux provinces ?
« Administration provinciale particulière
— Oui, la chose sans le nom. Cette formule, qui concrétise les décisions des Puissances et les désirs des insurgés, me semble très heureuse. Comme le Prince Gortchakoff je l’approuve volontiers, et lorsque vous transmettrez aux chefs des insurgés l’avis du Chancelier d'accepter le plan de réforme dressé par les Cabinets, ajoutez, je vous prie,en mon nom, que je leur donne le même conseil. Je vous soutiendrai en tout. »
Le Comte me serra énergiquement la main et ajouta :
« Il faut absolument que je vous voie une fois de plus avant votre départ, mais d’une facon privée qui n'aura rien d'officiel ».
Le lendemain mon audience était relatée par le Fremdenblatt; cet organe officieux du Ministère des Affaires Etrangères de Vienne ajoutait que ma mission était approuvée symphatiquement par les hommes d'Etat compétents de la Monarchie.
Dans une note adressée au Prince Gortchakoff, le Comte Andrassy constatait « que le parfait accord des deux Gouvernements n’avait pas de meilleure preuve que la concordance des déclarations de leurs représentants officiels aussi bien que de leurs agents officieux.
Andrassy fit une déclaration dans le même sens aux
délégations Austro-Hongroises et le Rothbuch la publia.
Inutile de parler des commentaires de la presse Viennoise à propos de l’honneur sans précédent accordé à un particulier, qui était Russe par-dessus le marché : des rumeurs fantastiques répandues dans le public sur les plans qu'Andrassy espérait faire aboutir grâce à moi, à mon ambition qu'il excitait encore. Des gens affirmaient que j'étais recu quotidiennement par le Ministre. En réalité je ne le vis qu'une fois, mais notre conversation fut tout à fait confidentielle. Jamais Je n'ai répété les paroles d’Andrassy à personne jusqu'ici, mails cinquante trois ans se sont écoulés et dans l’intérêt de l’histoire je crois de mon devoir de les révéler aujourd'hui.
« Il y a, me dit-il, à la Cour Impériale et parmi l’anistocratie Autrichienne des personnes mécontentes de la politique étrangère pacifique et désintéressée que je poursuis actuellement. Elles rêvent la conquête de nousvelles provinces afin de compenser la perte de la Lombardie et de la Vénétie. Elles ont jeté les yeux sur les contrées Balkaniques voisines avec le dessein particulier de renforcer l'élément Slave dans la Monarchie de manière à briser la nouvelle constitution et à dépouiller la Hongrie de ses droits. Sachant qu’elles ne pourront rien tant qu’un Hongrois sera Ministre des Affaires Etrangères elles ont déjà choisi un candidat Slave qui doit me remplacer : c’est le baron Roditch.
« Sa propagande parmi les Bosno-Herzégoviniens me vous a pas échappé ; je sais avec quelle sagesse, quel tact vous avez évité d'y être mêlé.
« Si sa politique était adoptée, elle nous mettrait en conflit avec la Russie qui ne désire pas voir les Slaves des Balkans devenir sujets de l’ Autriche.
« L'Empereur m’a officiellement autorisé à approuver votre mission, néanmoins les amis de Roditch s’efforcent d'obtenir pour lui une mission de pacification en apparence similaire à la vôtre, mais qui en réalité lui permettrait d'entreprendre un travail d'annexion.
« Méfiez-vous de ses intrigues et comptez sur mon appul. »