‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 17 sur 34 · UNE ENTREVUE AVEC LES CHEFS EST ARRANGÉE · texte numérisé non relu

UNE ENTREVUE AVEC LES CHEFS EST ARRANGÉE

En dépit d’un léger embarras que les circonstances de notre dernière entrevue rendaient naturel, Yonine m'accueillit avec une franche cordialité. Il me savait gré de ne m'être jamais écarté, soit à Pétersbourg, soit à Vienne, de la ligne de conduite que nous avions arrêtée d'un commun accord ? Il était agréablement surpris de constater qu'après des mois de rapports journaliers avec des diplomates Russes imbus d'idées occidentales et des représentants des Puissances peu sympathiques aux Slaves, je n'avais modifié en rien mes vues sur l'avenir des peuples Balkaniques.

« J'avais à demi prévu votrs succès près de Gortchakoff me dit-il, mais je suis étonné que vous ayez séduit Andrassy.

« Maintenant il s’agit de vous ménager une entrevue avec les principaux insurgés Herzégoviniens afin de leur transmettre le message du Chancelier Russe. Avant tout il faut s'assurer le concours du Prince Nicolas ; il exerce une grande influence sur les insurgés, puisque

sans son bon vouloir ils ne pourraient tirer ni vivres, ni munitions, ni volontaires du Monténégro. Je ne dois pas vous dissimuler que plusieurs courtisans du Prince exploitent la mauvaise impression produite à Cettigné par votre intimité avec Andrassy et les Autrichiens en général. Néanmoins j'espère persuader au Prince qu’il ne doit pas contrarier les projets de Gortchakoff.

« Venez dîner tous les jours chez moi, ajouta Yonine, vous m'aidérez à recevoir mes nombreux invités : je vous demande instamment autre chose, ne laissez jamais passer un soir sans discuter la situation et étudier les mesures à prendre le lendemain ».

Je répondis affirmativement et fus fidèle à ma promesse.

Lorsque les visiteurs encombraient son bureau, le bombardaient de questions, le mettant dans l’impossibilité de rédiger un télégramme ou de recvoir une communication secrète, 1l n’avait qu'à m'adresser un clin d'œil ; je groupais tous les importuns autour de moi et les entraînais dans le salon sous le prétexte de leur communiquer une nouvelle sensationnelle. Au dîner de midi je m'asseyais en face de lui à l’autre extrémité de la longue table et dirigeais la conversation dans le sens qu'il désirait.

Les soirées étaient encore plus remarquables ; parfois j'assistais au souper de huit heures, mais toujours de neuf à dix nous causions confidentiellement en tête à tête. Son visage et ses gestes reflètaient si exactement ce qu'il éprouvait qu'il ne m'était pas difficile de sui-

vre sa pensée. Parfois les mauvais souvenirs lui revenaient ; ses yeux flamboyaient de colère et de haie, puis la confiance, la sympathie prenaient le dessus, 1l ne résistait plus au besoin de me révéler ses desseins, ses aspirations.

C'est amsi qu'il me conta toute l'histoire de ses relations presque romanesques avec le Prince Nicolas, même il me montra les lettres que celui-ci lui adressait

à peu près quotidiennement et qui étaient bien les plus :

étranges que j'aie jamais lues ; un mélange de politique

et de naïve sentimentalité en constituait le caractère

essentiel.

Le Prince qui écrivait en français, nommait Yonine « Mon cher Ami », « Mon cher Homme », « Mon Homme ». J'appris plus tard qu'il employait les mêémes termes en s'adressant à quelques-uns de ses autres admirateurs, à Stillmann en particulier.

Chaque soir en quittant Yonine je revenais à la hâte chez moi afin de recevoir un visiteur attendu. Dès le lendemain de mon retour à Dubrovnik j'avais été prendre le thé au Consulat de France où j'avais fait la connaissance de M. Monson, Premier Secrétaire de l'Ambassade d'Angleterre à Vienne, précédemment Consul Général à Budapest. Sitôt qu’il lui fut possible de me parler en tête à tête, il me prévint franchement qu'on l’avait envoyé à Dubrovnik pour observer de quelle manière Je remplirais ma mission pacificatrice. Je lui répondis avec la même franchise, l’’invitant à venir me voir tous les soirs à dix heures.

Je le faisais asseoir en face de moi à mon bureau et lui donnais à lire les lettres où documents reçus depuis le matin, du moins ce qui était écrit dans une des langues qu’il connaïssait, pendant que j’accomplissais ma besogne habituelle. Si un événement s'était produit je l’en imformais également et parfois il rédigeait sur le champ un rapport au Foreing Office. N'ayant pas autre chose à faire, il écrivait presque quotidiennement à Londres et beaucoup de ses rapports parurent dans le Livre Bleu pubhé à cette époque. Freeman m'écrivit :

« Voici la meilleure propagande ; nous ne pouvions rien désirer de mieux pour la cause Bosno-Her- Zégovinienne ».

Je fus plusieurs années sans rencontrer mon armmable hôte de Raguse.

C’est seulement en 1903, alors qu'il était Ambassadeur d'Angleterre à Paris, que j’eus l’occasion de remercier Sir Edmund Monson de ses bienveïllants rapports de 1876. Toutes mes soirées n'étaient pas si paisibles. Quelquefois des membres du Corps Consulaire m'amenalent de leurs amis désireux de savoir s1 Je réussissais dans mes tentatives de pacification. Une fois, le Consul Général de Turquie, un Grec fort intelligent, ami des Slaves, me présenta Osman-Bey qui commandait un détachement Turc cantonné près de Dubrovnik. Après leur avoir serré la main, je les fis passer dans la pièce voisme où d’autres visiteurs étaient réunis en disant :

« J'ai une lettre urgente à terminer, je vous rejoins dans quelques instants ».

Tout en parlant je vis derrière eux un homme de haute taille resté près de la porte de la rue, ét lorsque le Turc fût entré dans le salon je reconnus le nouveau visiteur : C’était un chef Herzégovinien nommé Lioubibratitch.

« Ah! dit-il, nous avons essayé de prendre cet Osman sur la route, mais nous l’avons manqué car il est passé par un autre chemin que celui où nous le guettions. Nous allons le suivre en ville et l’attraper quand il sortira d'ici.

— Non, vous ne ferez pas cela. II est venu chez moi comme mon hôte et je ne permettrai pas qu'il soit molesté. Lorsqu'il sera à la tête de sa troupe, luttez avec lui tant qu'il vous plaira, mais ne l’attaquez pas quand il est seul et au moment où il quitte ma maison. Si vous agissez ainsi il me sera impossible de plaider la cause de l’Herzégovine ».

Ainsi Osman-Bey fut sauvé ; trois mois plus tard je le rencontrai sur le champ de bataille.

La mission une fois approuvée par toutes les Grandes Puissances, leurs Ambassadeurs à Constantinople prirent de concert avec le Grand Vizir, les mesures nécessaires pour que je puisse transmettre aux Chefs des insurgés Herzégoviniens les conseils du Prince Gortchakoff qu'approuvait le Comte Andrassy.

L'endroit où notre entrevue fut arrangée avait une signification historique particulière. La Sutorina, qui aboutit à la mer Adriatique, est une étroite bande de

terre située entre le Monténégro et la Dalmatie ; faisant partie de l’'Herzégovine elle appartenait nominalement à la Turquie ; mais était considérée comme un territoire neutre sur lequel aucune fortification ne pouvait être élevée, par suite d’un traité avec la République de Venise qui avait voulu protéger la République de Raguse contre les attaques des Turcs.

L’Autriche avait hérité des droits que ce traité conférait à Venise, mais elle usa de ses privilèges d’une manière caractéristique qui devait lui aliéner le cœur des Yougoslaves. En 1862, lors d’une de ces révoltes si fréquentes des Herzégoviniens contre les oppresseurs Turcs, un chef remarquable, Louka Voukalovitch, assisté de Lioubibratitch, dont j'ai parlé plus haut, réussit à chasser les Turcs de presque toute la partie Sud- Est de l’Herzégovine. Comme il désirait mettre en lieu sûr ses munitions et ses vivres, il éleva de grossières fortifications à l'endroit le plus resserré de la Sutorina. Le Gouvernement Autrichien considéra que ces ouvrages étaient contraires à l'esprit du traité Vénitien-Ottoman et envoya des troupes pour les détruire. Les Herzégovinines résistèrent ; mais attaqués simultanément par les régiments réguliers de deux Empires, ils furent battus, les fortifications rasées, l’insurrection étouffée. À partir de ce jour l'Autriche fut encore plus détestée que la Turquie dans toutes les provinces Serbes.

Les insurgés de 1875, après avoir chassé les troupes Î'urques de tous les districts du sud-ouest de l’Herzégovine, firent de la Sutorina le siège de leur organisation. L'Autriche, loin d'agir comme en 1862, recon-

nut aux insurgés Herzégoviniens la possession de fait de la Sutorina et d'accord avec les autres Grandes Puissances arrangea un armistice d’une semaine entre la Porte et ses sujets révoltés. Le Comte Andrassy qui avait déjà, comme je l'ai dit au chapitre XILE, exprimé dans une note au Gouvernement Russe l'approbation sans réserve qu'il donnait à ma mission, envoya alors une Note Circulaire à toutes les grandes puissances. El y insistait sur la nécessité de facihter ma rencontre avec les Chefs des insurgés et l'espoir qu'il avait d’un résultat favorable.

Il me paraît mtéressant de reproduire ici une lettre confidentielle que m’adressait alors l’ Ambassadeur Novikoff.

V'ienrie, 5 aval K876.

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