TRÈS HONORÉ COLLÈGUE DANS L'ŒUVRE DE LA PACIFICATION
« Je me hâte de répondre à votre lettre du 20 mars, que m’apporte Le Monténégrin Kalougherovitch sans être sûr que ceci vous parviendra avant que vous n'ayez quitté Raguse.
« Puisque vous me le demandez, je ne communi-
querai à personne ce que vous m'écrivez ; mais lorsque j'ai lu votre premier rapport au Chancelier, celui du 24 mars, n’étant pas encore informé de. votre désir d'un secret absolu, je n'ai pu résister au plaisir de parler de son contenu au Comte Andrassy (à lui seul). J'avais trouvé si séduisantes les espérances que vous exprmiez et vos quatre points un moyen d’apaisement si efficace.
Le Comte a informé son Souverain de votre plan. Je vous avoue n'avoir vu rien de secret dans ce rapport ; comme vous le dites, les Turcs eux-mêmes, connaissent les trois derniers points, tandis que le premier a été souvent discuté dans les conversations que vous et moi avons eues avec le Comte Andrassy.
« J'ai eu le plaisir de constater quelles chaudes sympathies votre plan rencontre ici, on reconnaît la nécessité d'assurer l'alimentation des Chrétiens et de leur fournir de semences. On ne conteste pas qu'il soit possible d'amener les Turcs à appliquer votre premier point d'une manière pratique.
« Néanmoins, comme Andrassy a passé toute la semaine dans ses propriétés de Hongrie et n’est revenu 1ci qu'aujourd'hui, je n'ai pas encore eu l’occasion de le voir.
« Nous sommes très anxieux de connaître le résultat de la Conférence qui doit avoir lieu aujourd'hui à la Sutorima entre les insurgés d’une part, Roditch et vous-même — n'est-ce pas — de l’autre côté.
« Je me réjouis fort de votre prochaine arrivée à Vienne et j'attends impatiemment le plaisir de vous voir.
ï Votre cordialement dévoué, F. NoviKorr.
Novikoff avait tort de compter si absolument sur la sincérité du gouvernement de Vienne. Certes à ce moment du moins, le Comte Andrassy avait des raisons pérsonnelles de me désirer plein succès, mais l’aristocratie, la Cour, l'Empereur lui-même avaient des vues dif-
férentes. Tous approuvaient Andrassy de soutenir l’Agent officieux de la Russie, tant que le résultat de son entreprise demeurait incertain. Du jour où François- Joseph apprit de son Ministre que j'étais presque sûr de réussir il décida qu’un Autrichien devait être de moitié dans le succès ; il dit à Andrassy de s'arranger pour que Roditch rencontrêt les Chefs insurgés en même temps que moi et leur donnât les mêmes avis. Il pensait évidemment qu’un Gouverneur Général entouré d'un brillant état-major, parlant au nom de l'Empereur d’un Etat voisin, ferait sur les Herzégoviniens une impression plus profonde qu’un individu isolé sans position bien définie.
Tout ceci me fut expliqué par un Allemand de Transylvanie que ses affaires avait appelé à Dubrovnik ; ainsi que beaucoup de ses compatriotes, il était dévoué aux intérêts de la Hongrie et Andrassy s’en servait comme agent secret.
Ïl m'assura que ce projet d'accord quoique proposé officiellement aux autres Puissances par l’ Autriche ne plaisait pas aux Hongrois et que le Comte Andrassy ne le favorisait.en rien. J’appris d'autre part que le général Ignatieff, notre Ambassadeur, si influent à Constantinople, qui jusqu'alors avait vu en moi le protégé de son rival Novikoff et le partisan d’une entente Austro-Russe venait de modifier son opinion. Apprenant la proposition d'Andrassy de m'’adjoindre Roditch dans l'œuvre de pacfication, Ignatieff déclara que mon intervention devait rester absolument indépendante puisqu'elle avait été étudiée et approuvée par toutes les
Grandes Puissances. La majorité des Ambassadeurs adopta ce point de vue qui fut aussi adopté à Constan- timople ; en conséquence, on décida que mon entrevue aurait lieu à Sutorina le 3 avril ; les Chefs des insurgés ayant la liberté de recevoir la visite de Roditch à une date ultérieure. |
Avant de me mettre en route pour la Sutorina ii me parut nécessaire d'aller à Cettigné conférer avec le Prince Nicolas. |
Cette fois la Cour et le Gouvernement de Monténégro me reçurent officiellement avec pompe ; je n'étais plus à leurs yeux le simple délégué d’un comité de philanthropes, mais un Agent de l’Impérial Protecteur de leur Patrie. Néanmoins mon succès à Pétersbourg et à Vienne inspirait de l’étonnement et une certaine méfiance, j'étais regardé comme un facteur nouveau dans Îla politique Yougoslave dont les desseins personnels restaient inconnus. Le Prince Nicolas lui-même semblait gagné par ces doutes et chercha à me persuader que son influence sur les insurgés et le peuple Herzégovinien en général était toute puissante. Il me dit que malgré son éducation supérieure à celle des autres chefs, Lioubibratich ne pouvait jouer le premier rôle car il était égoïste et caressait des rêves ambitieux. En conséquence, il décidait de le priver du commandement de sa bande, de lui interdire d’assister à la conférence et de ne lui laisser prendre aucune part dans le mouvement insurrectionnel.
En m'annonçant cette décision 1l me regarda d'un air ferme comme s'il voulait me mettre en garde contre
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mes propres « rêves ambitieux ». Toutefois, il ajouta :
« J'ai également ordonné à Peko Pavlovitch de ne pas aller à Sutorima, 1 est Monténégrin et l'avis des Puissances ne concerne ni lui ni la troupe formée de ses compatriotes ».
Après avoir exprimé mes regrets de ne pas rencontrer ces deux chefs dont j'admirais l'énergie et le dévouement à la cause Yougosiave j'ajoutai :
« Je n'ai qu'à m'incliner devant une décision imspirée, sans aucun doute, par de hautes considérations. En venant ici cette fois, J'ai un double but,
« Premièrement me mettre aux ordres de votre Altesse pour répondre aux questions qu'Elle désirerait m adresser soit au sujet de mes séiours. à Pétersbourg et à Vienne, soit à propos de la prochaine entrevue de Sutorina.
« Secondement, informer votre Altesse de l’initiative que J'ai prise près de deux Grandes Puissances en demandant que le peuple du Monténégro recoive une compensation pour les souffrances et les sacrifices que la guerre déchaînée sur les frontières de la Principauté lui a imposés.
— Que voulez-vous dire ?
— Monseigneur, lorsque vous m'avez fait l’honneur de me recevoir l’an dernier, vous m'avez décrit la situation précaire de votre peuple valeureux vivant sur un sol rocheux incapable de le nourrir. Une carte était étendue devant vous ; du doigt vous m'avez désigné au delà des frontières deux districts assez fertiles pour four-
nir des. vivres à la moitié de la population du Monté-
négro.
— Eh bien...
— Deux fois, à Pétersbourg, j'ai signalé ce point au Prince Gortchakoff, puis à Vienne, après en avoir parlé à notre Ambassadeur Novikoff qui m'encouragea, J'ai adressé un court memorandum au Chancelier exposant que les chances de pacifer l’'Herzégovine seraient plus grandes si le Monténégro qui a secouru des milliers de réfugiés et aidé de tant de manières ses frères de race, recevait deux petites mais fertiles Vahias habitées elles aussi par des Yougoslaves.
« Tout dernièrement à Dubrovnik j'ai exposé ce point de vue à un diplomate Anglais envoyé pour se rendre compte de quelle manière je m'acquittais de ma mission. Il comprit très bien mon raisonnement et en instruisit son Gouvernement.
— Vous avez agi comme notre véritable ami et je vous en remercie. Néanmoins moi-même et mon peuple seront très heureux de voir sérieusement améliorée la situation de nos chefs frères d'Herzégovine. Pour atteimdre ce résultat nous seconderons tous vos efforts ».
Voici les points Wesselitsky que le Gouvernement Turc, dans une note circulaire aux Grandes Puissances, au mois de mars 1876, déclara accepter comme base de discussion pour régler la question de Bosnie-Herzégovine.
1° Administration provinciale particulière.
2° Retraite graduelle des troupes recrutées dans les autres provinces de l’Empire Ottoman et leur rem-
placement par des soldats natifs de Bosnie et d'Herzkgovine sous les ordres du Commandant des troupes du Villayet de Sarajevo.
3° Assistance aux réfugiés de retour chez eux en leur assurant des vivres et des semences pour la prochaine récolte ainsi que la reconstruction de leurs maisons détruites.
4° Amnistie accordée à tous les Bosnio-Herzégoviniens, Chrétiens et Musulmans, pour les actes commis entre les lois pendant la période des hostilités.