‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 29 sur 34 · JE SUIS EN BUTTE A DE NOMBREUSES ATTAQUES · texte numérisé non relu

JE SUIS EN BUTTE A DE NOMBREUSES ATTAQUES

Les événements qui avaient préparé l’entrevue de Sutorina et ceux qui l'avaient suivie s'étaient déroulés en un seul mois, avril 1876; pourtant, j'ai consacré douze chapitres à les exposer. En effet, d’une part, ils expliquent quelle était alors la situation de l’Europe: de l’autre, ils marquent le point culminant de ce que j'avais obtenu en faveur de la liberté et de l'unité de la race Serbo-Yougoslave. Le mois de mai devait voir l’écroulement temporaire de si chères espérances, les réalités de la guerre succédant aux perspectives de paix.

Dès le début de mai, j'avais compris à quelle hostiité formidable du Gouvernement Allemand se heurtercit toute combinaison capable d'assurer l'autonomie de la Bosnie-Herzégovine et de préserver la paix dans les Balkans; quoique mes efforts en faveur des deux, soutenus par la diplomatie et l'opinion des Grandes Puissances, l’ Allemagne exceptée, eussent réuni les suffrages des Parties directement en cause. Des personnalités aussi éminentes que le Prince Gortchakoff, le

général Ignatieff, M. Novikoff, le Comte Andrassy, Sir A. Buchanan, Mahmoud-Nedim, Edward Freeman, Aksakoff, Katkoff et d’autres m’accordaient leur sympathie, m’aidaient de leurs conseils.

De plus, les Turcs n’essayaient pas plus d'étouffer l'insurrection par la force que les Insurgés ne cherchaient à l’étendre. Une bande, ayant à sa tête Peko Pavlovitch, avait tiré quelques coups de fusils sur des sentinelles Turques, puis avait cessé le feu, les Herzégoviniens faisant partie de la petite troupe, désirant ménager le retour de leurs familles et d'eux-mêmes au pays. Chose encore plus remarquable, le Commandant Turc avait compris la situation et après avoir envoyé quelques balles en échange, défendit à ses soldats d'attaquer les Insurgés. Dans son rapport à ses supérieurs, il attribua l'escarmouche aux Monténégrins ce qui amena une plainte de l’ Agent Diplomatique Turc à Cettigné, et une réprimande officielle du Prince Nicolas à ses sujets. Un incident du même genre se produisit en Bosnie. Des Musulmans locaux, Bosniaques islamisés, attaquèrent des Insurgés; ceux-ci les repoussèrent sans poursuivre leur avantage et le Commandant d'un détachement Turc blâma les assaillants.

Aarify-Pacha me demanda de nouveau de discuter « certains détails ».

Ïl me dit combien le Grand Vizir regrettait que je n'aie pas cru devoir accepter le poste de Valy, mais que Mahmoud-Nedim comptait toujours sur ma promesse de surveiller le rapatriement des Réfugiés. L’Ambassadeur désirait aussi savoir qui me paraissait le plus

qualifié pour être gouverneur du Vilayet de Serayevo. Je répondis que le Sandjak de Mostar en Herzégovine ne pourrait être mieux administré que par Lazare Sotchitsa, homme ferme et modéré à la fois. Quant au Vilayet de Serayevo je n'avais aucune opinion personnelle, mais J'avais entendu parler de deux Begs Bosniaques, descendants de vieilles familles nobles converties à l'Islam. Ils traitaient avec considération les Chrétiens qui leur étaient soumis et avaient conscience d’appartenir à la même race qu'eux. (Leurs noms m'avaient été donnés par les Chefs des Insurgés qui avaient même ajouté : « Îls conservent précieusement dans leurs châteaux les chapelles remplies d’icônes où priaient leurs ancêtres »).

Je relate ces menus incidents afin de montrer combien l’œuvre de pacifñication était en bonne voie et à quel point il eût été facile d'éviter les horreurs de la guerre des Balkans et de menager la paix de l'Europe, si seulement quelques facteurs de discorde avaient été écartés.

L'homme d'Etat si puissant, dont j'avais l’audace de contrecarrer les desseins, trouva des alliés imprévus dans des hommes trop faibles pour m’attaquer de front, mais fort capables de me poignarder dans le dos.

« Mon « Secrétaire volontaire » m'’écrivit de mon appartement de Raguse, où je l’avais installé, et sur mon propre papier à lettres, qu’il rompait toute relation avec moi et qu'il en informait la Société Slave de Saint-Pétersbourg. Il expliquait franchement pourquoi il avait pris cette décision ; après mon départ il avait été chez

le Consul général de Russie et lui avait remis ma lettre.

« Après avoir jeté les yeux sur votre lettre, M. Yonine me l’a rendue en disant :

— Si vous êtes le Secrétaire de M. de Wessilitsky, je ne puis avoir rlen à faire avec vous.

— Mais je suis aussi membre de la Société Slave de Pétersbourg, ai-je répondu, et je lui at montré le passage de votre lettre mentionnant le fait.

S'il en est ainsi, je vais vous parler comme à un membre de cette société. Je dois vous prévemir que M. de Wesselitsky a agi de manière à diviser les Slaves et je crois qu’il faut en prévenir votre Société ».

Par le même courrier je reçus une lettre de Yonme dont la date était antérieure de deux jours à celle de mon Secrétaire,

— « Bien cher Ami, des difficultés survenues après votre départ m'ont empêché de vous écrire jusqu'ici. J'espère vous rejoindre bientôt à Vienne.

Votre bien sincèrement dévoué ».

Quelques jours après Yonine m'écrivit sur un tout autre ton : e

« Cher Monsieur. Les difficultées qui me retiennent ici sont dues à ce que, vous exagérant l'importance de votre mission, vous avez donné une fausse impression de ce que désire le Gouvernement Impérial.

« Je m'efforce de réparer le mal que vous avez fait.

« Votre obéissant Serviteur ».

Mon fidèle ami, le Voyvoda Verbitza, m'écrivit de Cettigné que l'agitation de mes ennemis, restée vaine

jusqu'ici, venait de trouver un point d'appui dans le changement d’attitude de Yonine. Il avait dit au Prince qu'interprétant mal les instructions du Gouvernement Russe, je n'avais agi que mû par un intérêt égoïste. Verbitza ajoutait :

« Yonine cherche à abuser les Herzégoviniens mais ils vous sont si fermement attachés que personne n'ose parler contre vous. Le Prince vous aime encore, quoique Yonine lui répète que vous êtes dangereux ».

Le Comte Solohoub, Vice-président de la Société Slave de Pétersbourg, qui m'avait recommandé le fameux « Secrétaire » me télégraphia de me méfier de cet individu, qui chaque jour écrivait à des membres de la Société et à d’autres Slavophiles, me dénonçant comme un fauteur de troubles parmi les Slaves, un agent payé par l'Angleterre et un partisan des Turcs.

Le T.R. Père Rayevsky, chapelain de l’ Ambassade de Russie à Vienne, me fit lire dans plusieurs journaux Russes des lettres anonymes, m’accusant d’avoir malversé les fonds destinés à secourir les réfugiés et suggérant qu’on trouverait ainsi l'explication de mon large train de vie et de mes nombreux voyages. Néanmoins, un de mes accusateurs ajoutait que cette explication était surperflue, puisque le Gouvernement Anglais subventionnait avec prodigalité ma politique Turcophile.

Il venait de se fonder à Saint-Pétersbourg un nouveau journal dirigé par un écrivain politique très intelligent, patriote et qui avait su s’entourer d’un brillant état-major. Naturellement désireux d'assurer une large publicité à sa feuille, l'éditeur choisit mon humble per-

sonne comme le but permanent de ses attaques et de celles de ses collaborateurs. Je devais cette préférence à ce que mon nom était constamment cité dans les journaux et à l'intérêt que le grand public prenait à mes faits et gestes. Il publia une lettre ouverte qui m'était adressée à peu près en ces termes :

— « Monsieur, je n’ai jamais eu l’occasion de vous rencontrer, mais J'ai étudié votre esprit et votre caractère en examinant une de vos photographies. J'ai été frappé de l’impertubable vanité et de la confiance en vousmême, qui expliquent vos succès dans le monde et dans les réunions publiques. Je ne puis dire que j'ai conçu de vous une opinion particulièrement défavorable, seulement je vous adjure d’essayer de devenir un homme sérieux et de faire quelque chose d’utile ».

La lettre ouverte, jugée amusante, suscita de nombreux commentaires et ne fit qu'augmenter l'intérêt des lecteurs pour mon activité. Le journal n'était autre que le Vovoe Vremva. Son fondateur et rédacteur en chef, A. S. Souvorine, changea évidemment d’opinion à mon égard, puisqu'il me demanda par la suite de collaborer à son journal, ce que je fis en qualité de « Correspondant Général » pendant trente cinq années de 1882 à 1917.

Je n’eus pas un seul instant la tentation de répondre à des critiques ou accusations, lancées de tant de côtés différents, convaincu qu’elles tomberaient devant le témoignage des personnes bien informées. C’est ce qui arriva en effet.

Les deux journaux les plus autorisés de Russie, le Goloss de Saint-Pétersbourg et la Gazette de Moscou

signalèrent des faits indiscutables contredisant les assertions de mes ennemis.

Katkoff, Aksakoff, Lamansky, Korniloff, déclarèrent que mes actions n'étaient inspirées que par le patriotisme Russe, un sentiment Siavophile désintéressé et qu'ils avaient toute confiance en moi. Le Comité de la Société Slave de Pétershbourg publia le bilan des distributions de secours, envoyé par la délégation de Raguse du Comité international, en disant l’avoir trouvé d’une exacutude rigoureuse.

Des diverses accusations dressées contre moi, celle de m'être approprié les fonds de secours m'amusait extrêmement. En réalité j'avais dépensé sur ma fortune personnelle des sommes considérables avant que les dons n'aient commencé à affluer ; après, j'avais continué à payer certaines dépenses. Enfin en ma qualité d'agent officieux du Gouvernement Russe, puis de Représentant des Bosno-Herzégoviniens, j'avais dû voyager d’une capitale à une autre, accepter l’hospitalité de personnes de haut rang, recevoir à mon tour. Îl en résulta que J'eus vite épuisé mes dépôts en banque à Paris et à Pétersbourg ; non seulement je dus vendre mon domaine du Gouvernement de Samara, mais il me fallut chercher un acquéreur pour ma maison de Kieff, une belle demeure que la Grande Catherine avait donnée à mon arrière grand-père, le premier de notre famille fixé en Russie.

Commes ces ventes d'immeubles demandaient du temps, le manque de capitaux aurait entravé mon activité politique si je ne m'étais procuré des ressources en

devenant le collaborateur du Goloss de Pétersbourg. Son éditeur se montra très aimable ; 1l ne demandait qu’une correspondance par semaine afim d'avoir une idée de la politique générale, et en même temps 1l m'offrait un salaire supérieur à celui de ses correspondants beaucoup plus réguliers. -

Il agissait, je pense, par sympathie politique, mais je ne justifiai sa générosité que pendant la guerre T'urco- Monténégrine; alors je lui envoyai des lettres fréquentes où je décrivais d’une facon vivante les incidents journahers qui se déroulaient sous mes yeux et auxquels je prenais une part active.

Je ne prévoyais guère alors qu'écrire sur des sujets qui me passionnaient pardessus tout deviendrait ma véritable profession et serait pendant de longues années mon unique source de revenus.

La haine que Yonine nourrissait contre moi fase na à des accusations qui retombèrent sur lui. 1 envoya au Ministère des Affaires Etrangères de Pétersbourg des rapports dans lesquels 1l m’accusait de « mal interpréter et mal exécuter la mission que le Chancelier m'avait confiée ». Bien plus, 11 insimuait que notre Ambassadeur à Vienne me poussait à agir ainsi. Le Ministère trouva les allégations de Yonine d'autant plus singulières qu'elles ne concordaient pas avec ses autres informatons ; il envoya ses rapports à M. Novikoff, en le priant de tirer la chose au clair. L’Ambassadeur télégraphia à Yonme de venir sur le champ à Vienne.

Lorsqu'il arriva, Novikoff le reçut en ma présence, m'ayant demandé d'assister à l'entretien, non pour y

prendre part, mais seulement entendre ce qui serait dit. Ce fut un bel exemple de châtiment diplomatique, un peu trop cruel à mon goût. L’ Ambassadeur débuta ainsi :

« Vous vous plaignez que les conseils donnés par le Chancelier aux Herzégoviniens aient été mal interprétés. Pourtant les termes du mémorandum de W/esselitsky ont paru au Chancelier si conformes à ses propres paroles qu'il a envoyé ce document à toutes les Puissances, comme l'expression même de sa pensée. Et vous vous plaignez également que Wesselitsky ait mal rempli sa mission. Comparez le discours qu’il a adressé aux Chefs à Sutorina avec les termes des avis que le Prince Gortchakoff a reconnu avoir été donnés par lui : c’est l'identité absolue... Mais le même document contient la promesse que le Prince à faite à Wesselitsky. « Dans l’accomplissement de votre mission vous serez soutenu par tous les Représentants diplomatiques de l’Empire à l'étranger ».

Comment, en votre qualité d’Agent diplomatique à Ceitigné, vous êtes-vous acquitté de ce devoir ? Vos collègues de Grande-Bretagne, d’Autriche-Hongrie et de Turquie se plaignent amèrement de votre inertie et chose encore plus grave, vos propres rapports n’indiquent aucun effort de votre part pour seconder la politique du Chancelier en préservant la paix. Que pouvez-vous répondre à cela ?

Yonine, particulièrement peiné de me voir présent à la scène de reproches que lui faisait son supérieur, essayait de parler mais ne réussissait qu’à émettre des sons mdistincts, son visage passant du rouge au blanc.

A la fin l’ Ambassadeur indiqua d’un geste que l’audience était terminée ; nous nous retirâmes sans échanger un mot.

Le même jour, tard dans la soirée, Novikoff m’annonça qu'il venait de recevoir un télégramme l’informant qu’Alexandre IT allait se rendre à Berlin ; Sa Majesté serait accompagnée du Chancelier de l’Empire et de son principal assistant. Le télégramme intimait à M. Novikoff que sa propre présence était considérée comme nécessaire à Berlin et que la mienne était également désirable.

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