APPELÉ A BERLIN
Sur l'invitation de M. Novikoff, je fis le trajet de Berlin avec lui. II était également accompagné du Premier Secrétaire de l'Ambassade de Vienne, S. S. T'atistcheff, qui vingt ans plus tard devint Attaché Financier à l'Ambassade de Londres, étant d’ailleurs le conseiller privé du Comte Witte. Au cours du voyage, l’Ambassadeur me dit qu’il avait cru devoir informer le Ministère des Affaires Etrangères de sa courte absence et que le Comte Andrassy lui avait répondu :
« J'espère vous rencontrer, puisque moi aussi je vais à Berlin ». 3
Causant dans notre compartiment réservé, M. Novikoff ajouta :
« Nous allons donc avoir une véritable conférence des Ministres des Affaires Etrangères des trois Empires ; mais pourquoi seulement deux des Empereurs alliés seront-ils présents, pourquoi le troisième reste-t-1l à l'écart? Ceci m'intrigue fort ».
Je ne lui révélai pas le fond de ma pensée ; d’abord
nous n’étions pas seuls, puis à quoi bon prétendre juger la situation mieux qu’un Ambassadeur plein d’expérience ? Dans mon opinion, Bismarck avait deux raisons excellentes de ne pas inviter François-Joseph. Il désirait concentrer toute la splendeur de la réception publique, toute la cordialité de l’hospitalité intime sur l’Allié le plus puissant, celui qu’il voulait gagner à son plan (ce plan profond du Chancelier Bismarck que j àl exposé plus haut).
Le consentement de l’Allié le plus faible n'était-il pas acquis d'avance ?
Son ambition personnelle ne garantissait-elle pas sa fidélité ? Vis-à-vis de François-Joseph, Bismarck n'avait qu’une tâche à remplir : l’aider à triompher de l'opposition d’'Andrassy.
Les événements prouvèrent à quel point mes prévisions étaient justes.
Le lendemain matin, M. d'Oubril, Fa de Russie à Berlin, M. Novikoff, M. Tatistcheff ét moi nous nous tenions au premier rang de la foule qui attendait à la gare principale, l’arrivée du train impérial. A notre gauche se massait l’escorte d'honneur, formée par le régiment de la garde prussienne « Empereur de Russie », dont Alexandre IT était Colonel en Chef. À la droite de cette escorte, se tenait le Prince Henri de Prusse, petit fils de l'Empereur Guillaume [° et seul frère du futur Guillaume II. Quelques minutes avant. l’arrivée du train, l'Empereur Guillaume faisant son tour d'inspection passa devant nous et s'arrêta pour serrer la main d'Oubril qui lui présenta Novikoff ; celui-ci à
son tour fit de même pour T'atistcheff et moi. Entendant mon nom, | Empereur eut une exclamation qui parut involontaire : af
— « J'ai connu le Lieutenant-Général de Wessehisky qui commandait l'avant-garde de l’ Armée Russe en Crimée et fut ensuite chargé d’une mission spéciale à Berlin ; êtes-vous son. »
Ïl ne put terminer sa phrase, n1 attendre ma réponse ; la musique et les hurrahs annoncèrent l’arrivée du train. J'admirai la facon alerte dont ce septuagénaire avancé, grand et puissamment bâti, pivota sur lui-même et courut presque à la rencontre de son neveu et ami. Chez lui il y avait un curieux mélange de modestie personnelle, de bonté réelle et d’orgueil inspiré par son nouvel Empire, son Armée, la conscience du succès national.
Un moment plus tard, 1l reparut marchant à la gauche d'Alexandre II qu'il conduisait vers l’Escorte. Avant de passer celle-ci en revue, l'Empereur de Russie s'arrêta devant le Prince Henri et lui tendit la main.
Instantanément, presqu’automatiquement, le Prince Ja saisit de sa main gauche — la droite tenait l'épée — et la porta à ses lèvres. Ce geste rapide dénotait la bonne éducation d’un garcon de quatorze ans, mais l’ardeur, avec laquelle il fut accompli, marquait le caractère des Hohenzollern « faire de son mieux tout ce qui est utile à sa Dynastie et à sa Patrie ».
Mes regards se fixèrent sur l'Empereur de Russie, puis se tournèrent vers l'Empereur d'Allemagne : les deux visages exprimaient l’amour profond que les Souverains éprouvaient pour leur pays ; maïs dans les yeux
d'Alexandre II brillait une flamme plus ardente, celle d’un idéalisme élevé, rêvant de donner la liberté et la prospérité à son peuple, d’assurer la paix et la concorde entre toutes les nations, pour le bonheur de l’humanité.
L’après-midi du même jour j'allai à l'Ambassade de Russie. Dans un petit salon le Chancelier était assis entre les deux Ambassadeurs ayant en face de lui ses deux conseillers les plus intimes, Baron Jomini et M. Hamburger. Il était déjà flatteur pour moi d'être admis au sein d’un tel cénacle, mais l’accueil du Prince Gortchakoff alla plus loin. Lorsque j'entrai 1l s’écria :
« Voilà l'homme du jour.
— Homme d’un jour, mon Prince fut ma réponse à son compliment.
— Je dis l’exacte vérité, grâce à la mission que je vous ai donnée, voici la Bosnie et l'Herzégovine pacifiées, la paix générale préservée. Nous désirons tous apprendre de votre bouche comment vous vous y êtes pris pour attendre ce résultat ».
Puis, sans me laisser le temps de m'expliquer, lui et les autres reprirent la conversation que mon entrée avait interrompue : l'intelligence avec laquelle la diplomatie Russe (sous-entendu Gortchakoff) avait manœuvré et les succès qui l’attendaient.
Je vis que la magnifique réception de Berlin, l’exubérante manifestation d’attachement pour la Russie, à laquelle Guillaume et son Chancelier s'étaient livrés, avaient excité leur optimisme au plus haut point. Gortchakoff dit avec assurance :
« Il est clair qu'ils cherchent la première occasion
de nous aider à réaliser notre idéal national : ils sont tellement reconnaissants de l’aide que nous leur avons prêtée et si désireux de conclure avec nous une alliance éternelle ».
J'étais lom d’être aussi optimiste ; comprenant qu’essayer d’ébranler une telle confiance serait inutile, je me contentai de glisser un avertissement qu'il était de mon devoir de donner en tant que sujet Russe :
Ne nous dissimulons pas qu’il existe encore de nombreux obstacles — locaux et nationaux, matériels et psychologiques ; ils ne pourront être surmontés que grâce à l'attention vigilante, à l'énergie inflexible de diplomates éminents, guidés par le plus grand génie politique de notre époque ». La fin de ma phrase fut accompagnée d'un salut demi-circulaire et d’une profonde inclination devant la figure centrale.
Je ne reçus aucune réponse directe, mais j'entendis Gortchakoff murmurer assez haut à un de ses voisins :
— « Quelle chance ont ces Insurgés d’avoir trouvé un Représentant qui a les allures et le langage d’un véritable diplomate ».
Je constatai une fois de plus que l'habitude d’unir depuis des mois mon nom à l'Herzégovine avait fait oublier à ces diplomates que j'avais été un des leurs, un membre de la Chancellerie Diplomatique de Russie.
À ceïte minute je me maudis intérieurement pour n’avoir pas le courage de dire la vérité, de crier à ces directeurs de la politique étrangère de la Russie, que leur naïve vanité, leurs faciles illusions allaient non seule-
ment compromettre la position extérieure de l’Empire, mais encore mettre en péril sa prospérité intérieure.
J'eus toutefois la satisfaction de voir au moins deux de mes auditeurs prendre sérieusement l'avis que j'avais glissé. Baron Jomini, que j'avais eu l'honneur d'aider lorsqu'il écrivait l'Histoire de la Diplomatie Russe pour le Grand Duc Héritier (Alexandre Ilf), avait l’air très grave, et Novikoff, auquel j'avais confié quelques-unes de mes appréhensions, paraissait inquiet.
Voyant les personnes présentes plongées dans leur méditation ou causant à voix basse avec leurs voisins, je compris que ma présence n'était plus nécessaire et que je pouvais me retirer sans prendre congé. Comme je me dirigeais lentement vers la porte, j'entendis Novikoff prononcer le nom de Yonine et la réponse de Gortchakoff me parvint : | |
— « C'est un travailleur infatigable, mais il n'a pas le sens de la diplomatie : je lui ai télégraphié de venir ici et lui dirai de ne plus mettre de bâtons dans les roues ». | L'’aimable réception des plus hautes personnalités de la Diplomatie Russe, l'approbation sans réserve qu'’elles avaient donnée à l’accomplissement de ma mission auraient dû me rassurer contre les dangers qui menaçaient l'accord que je venais de négocier entre la Porte et les Bosno-Herzégoviniens. Mais j'étais trop frappé par la faiblesse des raisonnements de ces autorités, par leurs décisions superficielles pour les croire capables de résister aux attaques que cet accord allait subir d’adver-
saires forts et résolus. Et l’arrivée de Yonine à Berlm ne ferait qu’ajouter un élément hostile de plus...
Le lendemain matin, à 7 h. 30, j'étais encore couché lorsqu'on vint m’annoncer qu’un jeune Prince dans son uniforme « tout rouge et or » était venu me voir et repasserait bientôt. Je pris la carte qu'il avait laissée et lus « Prince Bozho Pétrovitch ».
C'était le cousin germain du Prince Nicolas et le Président du Sénat de Monténégro ; il ne portait pas son titre dans son pays, mais le prenait à l’étranger.
J'étais à peine habillé lorsqu'il revint et m’annonça avec emphase qu’il était chargé de me dire, sans perdre de temps, que les Chefs des Insurgés étaient venus se plaindre au Prince Nicolas que je sacrifiais leurs intérêts aux J'urcs et qu'ils n'avaient plus aucune confiance en moi. En conséquence le Prince désirait me voir renoncer au rôle de Représentant de la Bosnie et de l’Herzégovine et cesser de parler en leur nom. Il désirait aussi me faire savoir qu'il était profondément offensé des propos que } avais tenus sur lui.
Bozho Pétrowith était le plus séduisant de tous les Monténégrins ayant recu l’éducation Européenne, le Prince régnant excepté ; toutefois Bozho avait sur ce dernier l'avantage d’un caractère plus stable et de plus de suite dans les idées. Nous avions toujours entretenu des relations amicales et j'étais persuadé qu’il adoucissait plutôt la brutalité de l’avis que son cousin l'avait chargé de me transmettre. Il ajouta qu’il regrettait vivement d’avoir à me parler ainsi, étant personnellement
persuadé que tout venait d’un malentendu que j'arriverai à éclaircir avec le Prince.
— « Je doute fort que les sentiments des Chefs Insurgés aient changé à mon égard » dis-je à Bozho, « tout récemment il m'ont renouvelé l'expression de leur confiance absolue en leur Représentant. Je suis extrèmement peiné de voir le Prince ajouter foi aux calomnies des ennemis qui m’accusent d'hostilité contre lui. Quiconque prétend m'avoir entendu tenir des propos offensants sur le compte d'un Monarque qui a toujours été l’objet de mon admiration et de mon respect a menti, et je le mets au défi de nier que c’est un mensonge ».
Bozho s’efforca de calmer mon indignation et m'assura que j'avais des amis parmi les meillleurs des Monténégrins, que le Prince Nicolas m'estimait et m'aimait toujours. Son mécontentement, ajouta-t-il, « doit avoir pour cause une impression momentanée qui cèdera à des réflexions judicieuses ». Nous nous séparâmes Borzho et moi, de la manière la plus cordiale.
Profondément ému de cette entrevue, je me dis à moi-même : « Ah... la conspiration a fini par éclater, c'est l’œuvre de Yonine ». Je me dirigeai vers le Tiergarten, espérant me calmer par la marche, lorsqu'arrivé à la Brandenburgerthor je me heurtai httéralement contre. Yonne...
Il se dirigeait vers Unter den Linden, allant probablement à l'Ambassade, mais changeant d'idée, il me prit par le bras et me demanda la permission de m’accompagner dans ma promenade ; puis, sans attendre ma réponse, 1l exhala ses griefs avec véhémence. D’abord
contre Novikoff, qui lui avait fait des reproches en ma présence ; ensuite contre moi-même, pour avoir entravé son activité diplomatique, pardessus tout son œuvre au Monténégro, dit-il.
— « Vous n'avez jamais parlé du Prince Nicolas aux Herzégoviniens ; vous l’avez ignoré dans toutes vos négociations comme s’il n’était pas le facteur principal de la question des Balkans ; naturellement, cela l’a offensé. Et vous avez essayé de me faire douter de lui et d’ébranler sa confiance en moi. Vous en subirez les conséquences ».
Arrivé au paroxysme de la rage, Yonine me auitta en s'enfuyant presque. Je n'avais pas essayé de me défendre, quoique je fusse suprêmement innocent de ses accusations, puisqu'au contraire, J'avais parlé en sa faveur au Prince Nicolas. Quant au reste, j'avais agi d'après mes instructions et dans l'intérêt de la paix. Yonine n'obéissait qu’à ses sentiments. Son dévouement au Prince Nicolas était sans bornes, mais dénué d’égoisme. Il désirait passionnément le voir Roi de tous les Serbes, ou même héritier de l’Empire de Douchan, ne recherchant en tout cela aucun profit personnel, c'était un idéaliste dont la raison se laissait dominer par l’impulsion du cœur.
Pourtant Yonine écouta la voix de sa conscience lors de notre premier conflit, lorsqu'il reconnut ses torts, s’en excusa et m'offrit sa coopération dans la lutte en faveur de la liberté Bosno-Herzégovinienne. Du jour où il me soupconna de vouloir m'élever à une position qui mettrait obstacle aux ambitions du Prince et de chercher
à semer Ja discorde entre lui et son héros il conçut contre moi une haine qui ne finit qu'avec sa vie.
J'ai eu bien des adversaires politiques de mes desseins, mais en toute ma vie, je n'ai eu qu un ennemi personne], — Yonine.… En ses dernières années, surtout lorsque le Prince Nicolas l’eut finalement désappointé, il sembla n'avoir plus d’autre occupation que de me combattre et de me nuire. C'était devenu si visible que dès qu'il paraissait, on se demandait : « Quelles sont les nouvelles de Wesselitsky > » Il réussit parfois à donner de moi une mauvaise opinion, mais Jamais d'une manière définitive et sur le tout, le mal qu'’:l me fit n'eut pas de conséquences graves. Je ne lui ai jamais rendu sa haine et me plais à rendre justice à ce qu'il y avait de bon en lui.
Les déclarations d’hostilité ouverte de Yonme, celles mêmes du Prince Nicolas ne me découragealent pas. Je comptais encore sur les Bosno-Herzégoviniens, sur le Gouvernement et le Peuple Russes ; la Porte, l’Autriche et la Grande Bretagne se montraient toujours favorables à mes efforts pacifiques. Je savais bien que l’Allemagne ne l'était point et que Bismarck travaillait à faire aboutir son plan. Néanmoins j'étais décidé à ne pas abandonner le combat et je me répétais à moi-même l'expression populaire en usage dans tous les pays Serbes mais que j'avais surtout entendue en Herzégovine. « Za inata » Lorsque vous demandez « Pourquoi lutter même s'il n'y a aucune chance de succès ? » On vous répond « Za inata » « Quand même ».
Telles étaient mes pensées, au moment où un messa-
ger de la Wilhemstrasse vint me notifier que le Reichskanzler (le Chancelier de l'Empire) me recevrait le lendemain à 10 h. 30 du matin. En arrivant à Berlin j'avais été déposer ma carte chez lui et c'était sa réponse.
Je me dirigeai en hâte vers l'Ambassade de Russie afin de me munir des dernières informations diplomatiques, mais à peine avais-je fait quelques pas Unier den Linden que la grande voix du public m’apprit un événement destiné à ruiner toutes mes espérances de paix Balkanique et Européenne, à réduire presqu’à néant tout ce qui depuis huit mois m'avait porté au premier plan.