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Herzégoviniens et aux Serbes de venir s'établir dans ‘la Basse Hongrie ravagée par des guerres séculaires. Elle leur assurait qu'ils formeraient là un Etat Serbe indépendant ; selon l’immuable tradition autrichienne, cette promesse ne fut pas tenue ; les colons se virent en butte à des persécutions politiques et religieuses. Fermement attachés à leur Eglise et à leur nationalité 1ls commencèrent à émigrer en masse en Russie.
Désireux d'arrêter cet exode et de garder à son service d'excellents soldats, le Gouvernement de Vienne se décida à créer tout le long de la frontière Austro- Turque, une zone appelée « Militar-Grenze » où les Austro-Serbes furent transportés. Tous les hommes de cette nouvelle province étaient astreints à un service mihitaire permanent assez semblable à celui des Cosaques en Russie. Yovanovitch reconnaissait que ce régime était supportable. La religion, la langue, la nationalité des Serbes étaient respectées ; ils avaient leur propres officiers, parfois même étaient commandés par leurs propres généraux. [ls avaient pour mission de combattre tous les ennemis du Souverain et les historiens étrangers ont noté que les Habsbourg n'avaient pas de meilleurs soldats que leurs sujets serbes. Naturellement, ceux-ci eussent préféré combattre pour libérer la Serbie du joug turc, mais ils se battirent vaillamment partout où ils furent envoyés contre les Prussiens, les Français, les Italiens. Les commandants en chef Autrichiens les employaient comme troupe de choc pour briser les résistances acharnées. |
Lorsqu'en 1849 les régiments Magyars se joignirent
à leurs concitoyens révoltés et qu'il fut dangereux de se fier aux Germano-Autrichiens, les Serbes et les Croates restèrent les seuls défenseurs de l'Empire d'Autriche jusqu'au moment où l’armée Russe si généreusement envoyée par Nicolas [°, le sauva. Louanges, récompenses de toute sorte furent prodiguées aux loyaux et braves Austro- YŸ ougo-Slaves.
« Mais, s'écria Yovanovitch, « cela ne nous a pas empêché.d'être donnés à la Hongrie lorsque l'unité de l’Empire d'Autriche fut définitivement brisée. La frontière militaire devint un comitat hongrois avec une administration et une langue magyares ; on voulut nous transformer en patriotes hongrois, en nationalistes magyares. Ceci nous rapprocha des Croates encore plus exaspérés que nous quoiqu'ils aient réussi à préserver quelques-uns de leurs droits. Nos deux peuples n’ont plus qu'une espérance : accroître notre nombre et notre influence par la réunion à la Monarchie d’abord de la Bosnie et de l’Herzégovine libérées, puis peut-être plus tard par celle de la principauté de Serbie. Alors les Croates et les Serbes unis réclameront la même position que celle donnée à la Hongrie. Vienne semble disposée à suivre cette “Hi mais Budapest s s’y oppose catégoriquement.…
À ce on notre bateau s'arrêta et nous débarquâmes en territoire croate. Pendant qu’on déchargeait nos bagages notre attention fut attirée par les coups de feu et les clameurs de deux groupes de combattants sur l’autre rive de la Sava, c’est-à-dire, en Bosnie. La nuit tombait, nous ne pouvions voir de la rive croate ce
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qui se passait là-bas, mais un de nos voisins dit : « Oh ! cela doit être un engagement entre les troupes turques irrégulières et les insurgés bosniaques ». Un regard échangé avec Yovanovitch nous révéla le même désir, néanmoins il s’en remettait à moi de la décision à prendre. Je me souvins qu’à Paris ma première impulsion avait été de me joindre à quelque troupe de ces msurgés et de donner à leur cause la seule chose que Je me croyais capable de donner : ma vie — à peine débarqué l’occasion semblait s'offrir de réaliser ce désir. Depuis peu de jours, 1l est vrai, j'avais conscience de pouvoir rendre d’autres services plus importants, mais la vigueur, l'énergie que je venais de déployer n’étaient-elles pas les dernières étincelles d’un feu prêt à s’éteindre >...
Toutefois, une voix mtérieure se fit entendre, elle disait fermement.
« J'ai affirmé à tout le monde que mon but est de. secourir les femmes et les enfants, est-ce de cette facon que j y réussirai, que je justifierai mon appel à l’Europe enüère ? Si J avais le droit de penser à me faire tuer lorsque j'étais un malade incapable de tout effort, ne serait-ce pas une lacheté stupide de céder à cette inch- . nation maïntenant que j'ai organisé différentes choses pour mettre à exécution des plans beaucoup plus larges ? Vais-je reculer devant des efforis pénibles et prolongés ? Est-ce que mes ancêtres n’ont pas toujours poursuivi leurs desseins jusqu’à la dernière extrémité ?
Je dis à mon ami :
« Notre impulsion est inspirée par un sentiment na-
turel, mais 1l ne faut pas y céder, réservons notre action directe pour une meilleure occasion ».
Yovanovitch acquiesca d’un signe de tête et nous montômes en voiture. Néanmoins l'impression de cette courte lutte intérieure fut si violente qu'elle a effacé de ma mémoire plusieurs autres incidents de cette journée. J'ai un vague souvenir de la rencontre d’un ami de Yovanovitch, homme politique croate qui, entendant mon nom, s'écria :
« Mais c’est le délégué du Comité International dont le très vénéré Mgr Strossmayer est vice-président! »
Il me dit alors que ce dernier était à Rome d’où il ne reviendrait pas avant une quinzaine de jours ; d'Italie il avait informé ses amis de Dyakovar et de Zagreb de son entrée dans le Comité International et de sa volonté d'y travailler pour « le soulagement de nos frères opprimés les chrétiens de Bosnie et d'Herzégovine ».
Cette information si désirée me délivrait d’une anxiété presqu aussi poignante que celle que j'éprouvais en attendant la réponse de Mgr Michel ; mais j'avais ressenti ce jour-là des émotions tellements multiples que certams détails m'échappent. En particulier je regrette de ne pouvoir donner les noms de ceux qui m’aidèrent avec tant de bonté à atteindre Zagreb. |
À cette époque la capitale de la Croatie était une petite ville d'aspect sévère, fameuse par son héroïque
défense contre les armées turques. Je remarquai ce que les nobles magyarisés appelaient « leurs palais ». C'étaient de grandes maisons à un seul étage entourées
chacune d’une cour très vaste. Elles me rappelaient les demeures des vieilles familles nobles de Moscou telles que je les avais vues dans mon enfance.
Les Croates qui sympathisaient avec mon entreprise, approuvèrent mon désir d'éviter toute publicité pendant mon séjour à Zagreb ; ils m'invitèrent à un Café situé dans une rue tranquille. Là je rencontrai de nombreux intellectuels, patriotes ardents qui eurent la bonté de m'exposer complètement la situation actuelle et les aspirations du peuple Croate.
L'introduction du Dualisme qui déchirait en deux la monarchie des Habsbourg paraissait encore plus odieuse aux Croates qu'aux Serbes de la Militar-Grenze ; ces derniers n'étaient que des émigrants de Serbie tandis que les premiers formaient une nation dont les rois avaient juré de sauvegarder l'unité et l'indépendance. En abandonnant la Croatie aux chefs magyars de la Hongrie, ces rois commettaient une action illégale et antinationale.
Le Gouvernement de Budapest avait commencé par arracher à la Croatie un riche district de son territoire comprenant son unique port de mer, Reka (Fiume). I] était maintenant sous l’administration hongroise et ne. servait plus qu’au commerce de la Hongrie.
« Sous nos souverains nationaux, la Croatie comprenait une grande partie de la Dalmatie et presque toute la Bosnie. C’est seulement lorsque nos ancêtres commirent l'erreur d’élire pour roi celui de Hongrie, que notre territoire fut injustement limité. Aujourd'hui une chance s'offre à nous ; la Bosnie et l’'Herzégovine révol-
tées uniraient volontiers leur destinée à la nôtre, si nous les aidions à conquérir la liberté. Notre Empereur-Roi serait heureux d'une telle extension de son royaume croate. Malheureusement cette idée rencontre de l’opposition à l’intérieur et à l'extérieur de la Monarchie, Les Magyars redoutent l'annexion de deux provinces slaves ; cet accroissement de l'élément slave aurait pour conséquence de substituer un T'rialisme au Dualisme actuel. Puis les Serbes de la Principauté jalousent Îles Croates d'une culture plus avancée, plus proche de celle de l'Europe. Ils réclament pour eux-mêmes la possession de la Bosnie ainsi que de toutes les provinces de l'Empire de Douchan qu'ils rêvent de restaurer. Ils ne comprennent pas que la meilleure politique pour eux serait de former avec les Croates une nation yougoslave ! »
Je remerciai mes interlocuteurs des informations qu'ils venaient de me donner, les assurant de ma sympathie pour leur désir d'harmonie entre les Croates et les Serbes.
« Tout ce que vous m'apprenez me servira le jour où il me sera possible de m'occuper de politique. À présent je dois me consacrer au soulagement des réfugiés Bosno-Herzégoviniens. Mgr Strossmayer, en acceptant la vice-présidence de mon Comité, a fortifié mon espérance dans le succès de notre entreprise. J’ai le vif regret de n’avoir pu le rencontrer mais j'espère être plus heureux lors de ma prochaine visite à Zagreb ».
Ils louèrent de nouveau mon initiative, promirent de m'aider de tout leur pouvoir et affirmèrent que le
meilleur gage de réussite dans une œuvre charitable envers les chrétiens des deux religions, était l'association d’un évêque catholique, patriote croate et d'un archevéque orthodoxe, patriote serbe. [ls avaient la plus hauté opinion de l'intelligence et du caractère de Mgr Michel, sans le connaître personnellement.
Au moment de nous séparer, un jeune pohticien croate qui jusque là ne s'était pas mêlé à la conversation, prit la parole, cédant à une impulsion.
« Il y a une haute personnalité dont le nom n'a pas été encore mentionné et qui peut bientôt jouer un grand rôle dans les événements, c’est le prince Nicolas de Monténégro. Il exerce une forte influence sur les Herzégoviniens, les Dalmates, les Albanais, bien d’autres encore. Le Gouvernement de Belgrade en est jaloux, mais mon oncle et moi qui lui avons fait une visite le mois dernier, avons été émerveillés de la recütude de son jugement et de la largeur de ses vues. Le diplomate russe accrédité à Cettigné, M. Yonine, est en grande faveur près de lui et le tient en étroites relations avec le Gouvernement de Saint-Pétersbourg. L'un et l’autre se montreront disposés à soutenir votre œuvre et vous apprendront bien des choses que nous IgnoOïrons ICI ».
Le lendemain matin, désireux de partir de bonne . heure pour Raguse, j’achevais ma malle lorsqu'un messager en uniforme militaire vint m informer que le Général D... J. (je ne’ suis retrouver son nom en entier), commandant des troupes en Croatie (ou dans le Militar- Grenze Croate) désirait me voir. Je répondis qu’étant
sur le point de partir je serais bien aise s’il pouvait me recevoir immédiatement. Le messager sourit : « C'est exactement ce que le Général désire : 1l m'a chargé de vous conduire près de lui sans délai ».
Une voiture attendait et nous mena rapidement chez le Général. Je vis un homme grand, d’une structure puissante, la poitrine constellée de croix et de médailles qui me recut avec une courtoisie raffinée et m'accueillit par ces mots :
« Je suis enchanté de voir le Délégué du Comité International de Paris, cette ville lumière dont émanent de si nombreux rayons de culture et de civilisation. Quelle bonté chez les fondateurs du Comité de vouloir aider les réfugiés sur le territoire de la Monarchie ! Nous faisons ce que nous pouvons en leur faveur, mais notre pays n'est pas aussi riche que la France ou l’Angleterre, nous sommes obligés d'aider certaines provinces de notre propre territoire. L’afflux des chrétiens turcs est un grand embarras pour nous, 1l faut que toutes les Grandes Puissances s’unissent pour en découvrir l'origine, y mettre un terme et l'empêcher à l'avenir. Votre œuvre peut contribuer d’une manière efficace à régler cette question ».
Alors, d’un ton fort aimable :
« Voulez-vous me permettre de voir les documents * où les plans de votre Comité sont exposés et les instructions qui vous sont données sur la manière d'accomplir votre tâche 2
Je lui tendis le document recu des mains de Mgr Mi- . chel. Le Général chargea un secrétaire de le traduire
LA
du serbe en allemand. Ceci s'exécute rapidement, l’original me fut restitué tandis que le Général étudiait la traduction avec beaucoup de soin. Après quoi, abandonnant le ton amical il me dit avec une froide politesse : « Le Gouverneur général de Dalmatie vous permettra probablement de distribuer les dons du Comité de Paris aux réfugiés Bosno-Herzégoviniens. Nous avons comme règle de favoriser l’activité de toutes les organisations charitables aussi longtemps qu'elles ne deviennent pas un instrument d’agitation politique ».
Le même jour je quittai Zagreb par chemin de fer pour atteindre Fiume où j’eus la chance d'arriver à temps pour retenir une cabine sur un navire de Lloyd Autrichien partant pour Raguse.