RAGUSE
J'éprouvai un“tel soulagement à être seul, sans aucune discussion à soutenir pendant trois jours, que je m’enfermai dans la cabine, n’ouvrant la porte qu’au domestique chargé de servir mes repas. À travers une large fenêtre ronde grande ouverte, le paysage des côtes Dalmates, d’une exquise beauté, récréait ma vue, reposait mon esprit, réchauffait mon cœur, infusait dans tout mon être une vitalité nouvelle. Je jouissais de la Nature, de l’Art, de l'Histoire, sans m’attacher à aucun fait concret, presqu'inconsciemment, comme j'aurais écouté un hymne céleste... Cette solitude, indolente en apparence, me permettait d’intensifier un travail de pensée, de réfléchir aux moyens les plus propres à réaliser mes projets. Les informations recueillies à Vienne, à Belgrade, à Zagreb me prouvaient trop bien que même une œuvre de pure charité ne pourrait réussir qu'à la condition de ménager les intérêts des divers Gouvernements et les sentiments des différentes nations se trouvant plus ou moins en cause.
Notre navire ayant fait escale à Gravosa, je me
fis conduire en voiture à Raguse, commençant mes visites par le bureau de poste. Lorsque je réclamai la correspondance adressée au Délégué du Comité International on me remit une telle quantité de lettres et de journaux que mes deux mains ne purent les contenir. On m'indiqua aussi à la Poste, « l’un des meilleurs hôtels de Raguse » (il y en avait deux en tout). Je m y fis conduire et commençai sans retard l’examen de ce qui m'avait été envoyé, groupant lettres et journaux d'après leur pays d’origne : tout d’abord ce qui venait de Russie.
Une approbation pleme et entière de mon entreprise formait le fond de toutes les lettres, de tous les articles de journaux. Les Russes étaient si profondément convaincus que la protection de nos coréligionnaires vivant sous le joug musulman constituait pour eux un devoir religieux et national, qu'aucune censure n’aurait pu être exercée pour atténuer l'expression d'un sentiment général. La presse, muselée lorsqu'il s'agissait de la politique de l’Europe occidentale, était libre de juger les événements dont l’Europe orientale était le théâtre. C’est pourquoi mon appel, reproduit par tous les journaux, était accompagné d'articles de fond, de lettres à l'éditeur, réclamant beaucoup plus qu’une simple assistance aux réfugiés de Bosnie-Herzégovine.
Le groupe suivant, très sympathique lui aussi, représentait l'Italie ; les organes de la presse rappelaient les souffrances des Italiens sous le joug étranger (Autrichien) et faisaient allusion à « l’lialie encore non bérée ».
En France, de nombreux journaux publiaient mon appel accompagné de commentaires sur la situation Jamentable des femmes et des enfants de Bosnie-Herzégovime et sur l’état regrettable des affaires dans les Provinces chrétiennes de Turquie. « En d’autres temps », remarquaient plusieurs écrivains, « la France serait intervenue personnellement en faveur des peuples persécutés, sa politique a toujours été la libération des nationalités opprimées — mais actuellement le premier devoir de tout Gouvernement français est d'éviter au pays des complications pouvant exiger de nouveaux sacrifices. Néanmoins si des autres Grandes Puissances étaient disposées à étudier en commun les mesures propres à améliorer la position des chrétiens de Turquie, la France participerait volontiers à cette discussion ! »
Il y avait aussi plusieurs lettres de mes amis de France. Ils avaient été surpris de me voir passer soudainement d’une sorte de claustration à une vie si active ; ils se réjouissaient de ma guérison complète espérant que ma santé se maintiendrait longtemps. Ils désiraient coopérer à mon œuvre, mais les temps étaient très durs en France, ils n’osaient promettre beaucoup.
Georges Bertrand, mon meilleur ami de Paris, m'envoyait le produit d’une collecte faite par lu au profit des réfugiés et une généreuse offrande personnelle. Il regrettait de n’avoir pas été mis plus tôt au courant de mes plans, ce qui lui aurait permis de faire davantage. Deux pages de sa lettre étaient remplies de conseils ; 1l craignait de me voir outrepasser mes forces recouvrées depuis si peu de temps, ce qui amènerait
une dangereuse rechute, il m’adjurait d'être prudent.
. Aucun journal Anglais n’avait publié mon appel ; le sort des Bosno-Herzégoviniens n'excitait pas le moindre intérêt. Par-ci, par-là une courte note signalant une nouvelle insurrection en Herzégovine, la fuite des familles dans les contrées voisines.
Deux dames Anglaises de mes amies me félicitaient cordialement de mon retour à la vie active et m'exprimaient leur vif désir de m'aider dans une entreprise qui avait toute leur sympathie. Elles en avaient parlé à des parents, à des amis qui étaient membres du Parlement, mais n’avaient pas rencontré un accueil encourageant. L'opinion publique et le Gouvernement considéraient le soulèvement Bosno-Herzégovinien avec appréhension, y voyant le germe de nouvelles complications. La politique Britannique était de maintenir l'intégrité de l’Empire Ottoman, de ne pas permettre que l'agitation des sujets chrétiens de la Turquie puisse devenir une cause de discorde entre les Grandes Puissances. [l y aurait probablement un échange de vues entre les cabinets intéressés d’une manière spéciale au maintien de la paix dans [les Balkans et la Grande- Bretagne exercerait son influence en ce sens. Mes aimables correspondantes ajoutaient que néanmoins elles continueraient à recueillir des fonds pour les pauvres femmes et les enfants de Bosnie-Herzégovine et me tiendraient au courant si elles obtenaient un meilleur résultat près de leurs amis politiques.
La formation du Comité de Paris tenait une place importante dans la presse d’Autriche-Hongrnie, les opi-
nions exprimées étaient contradictoires. Tous les organes Magyars condamnaient avec véhémence les insurgés Bosno-Herzégoviniens et ne voyaient dans l'assistance internationale à leurs familles qu’un simple prétexte pour fomenter une rébellion Yougoslave et exciter les ambitions panslavistes. Les journaux Austro-Allemands exprimaient des vues similaires quoique sous une forme plus modérée ; néanmoins ils montralent une certaine compassion pour les souffrances des Yougoslaves de Turquie, espérant que ces misères enseigneralent aux YŸougoslaves de la Monarchie des Habsbourg à apprécier leur sort, à être reconnaissants aux autorités Autrichiennes. Je remarquai qu’un journal de Vienne et un de Prague inspirés par la Cour, témoignaient de la sympathie aux Bosno-Herzégoviniens ; 1ls exprimaient même le désir de voir le Gouvernement Impérial prendre l'initiative d'attirer l'attention des autres Grandes Puissances sur la nécessité d'améliorer le sort de ces provinces J'urques.
Un autre journal viennois, qui passait pour être en relations directes avec l'Ambassade d'Allemagne, encourageait discrètement cette idée.
Tout cela me préparait à la lecture des ne ailemands qui formaient le dernier groupe. Je comprenais que leur attitude serait déterminée par la politique de soutenir les intérêts russes et autrichiens dans la Péninsule des Balkans; mais je ne m'attendais guère à voir des organes officieux aller jusqu’à préconiser la défense des sujets orthodoxes et slaves de la Turquie, par la Russie à laquelle le Traité de Paris de 1856
avait enlevé le droit exclusif de les protéger. Je fus, en conséquence, étonné de lire des articles, évidemment inspirés, affirmant que la Russie ne pourrait tolérer la persécution constante, les massacres périodiques de ses coréhgionnaires et qu'il fallait s’attendre à son intervention.
Ces journaux faisaient aussi allusion aux difficultés que créait au Gouvernement de Vienne la mauvaise administration turque dans les provinces chrétiennes, limitrophes de la partie de son territoire habitée par des populations de même race.
Ainsi, pendant que l'Allemagne poussait la Russie contre la Turquie, elle encourageait l'Autriche à défendre ses intérêts dans les parties voisines de l’Empire Ottoman ; il y avait là matière à réflexions.
Peut-être était-ce l'indication d'événements prochains. Je devais donc étudier le problème sous toutes ses faces, mais éviter d’en parler.
Ces journaux de différents pays m'éclairaient sur la situation ; lorsque à Vienne j'avais passé une demijournée à prendre les dispositions nécessaires pour me les faire envoyer à Raguse, je n’avais pas perdu mon temps. Maintenant il fallait voir les personnes influentes de la ville.
Naturellement, je me rendis d’abord chez le Consul Général de Russie à Raguse, À. S. Yonine, qui était en même temps Agent diplomatique à Cettigné: il avait une puissante personnalité. D'une taille au-dessous de la moyenne, la tête bien modelée sous une chevelure noire striée de nombreuses mèches grises, 1] paraissait cinquante ans quoiqu'ayant à peine dépassé la quarantame.
Ses yeux toujours en mouvement inquiétaient ; leur extrême mobilité d'expression était accentuée par des changements d'attitude et de manières fort imprévus. Dans les moments d'émotion ou de perplexité, il avait un geste particulier ; la main étendue devant son visage, il plongeait ses regards jusqu’au fond des yeux de son interlocuteur, à travers l’écran de ses doigts.
Tout ceci était dû à une sensibilité excessive, largement compensée par la finesse d'observation, la profondeur du savoir, l'énergie dans l’action. Il excellait à poser des questions, à obtenir des formations de ceux les moins disposés à en donner. Ce don expliquait sa merveilleuse connaissance de tous les problèmes des Balkans et de l’Europe Orientale. Ses adversaires les plus déterminés rendaient hommage à son honnêteté et à sa smcérité.
Son fatal défaut était la rapidité avec laquelle il concevait de la sympathie ou de l’antipathie pour toutes les personnes qui l’approchaient ; il s’en tenait obstinément à cette première impression Jusqu'au moment où, pour des raisons insoupçonnables, il éprouvait soudainement à leur égard des sentiments tout opposés.
Ardent slavophile, Yonine me reçut à bras ouverts.
« Enfin ! vous voilà, nous avons si grand besoin de vous. De Dalmatie en Herzégovine, de Monténégro en Bosnie les espérances se fondent sur votre activité, votre énergie; les populations n'avaient jamais rêvé à votre Comité International ; maintenant elles attendent tout de lui ».
Ïl me montra sur son bureau une montagne de journaux slaves et russes :
« Voyez ce qu'ils écrivent à votre sujet.
— Je suis désolé que ma tentative de venir en aide aux femmes et aux enfants de ma patrie d'origine, chose si simple et si naturelle, fasse naître des espérances aussi exagérées. Je ne promets pas beaucoup, mais je ferai de mon mieux, comptant sur l’aide des personnes charitables ».
Il m’assura que lui et ses amis me seconderaient et m'invita à souper ce soir même, ajoutant :
« Nous devons concerter notre action de manière à servir efficacement notre cause commune ».
En quittant le Consulat général de Russie, je me fis conduire à la résidence du Gouverneur Autrichien de la province. C'était un Major Général qui me reçut avec une sincère cordialité bien différente de la flatterie trompeuse, se transformant en menaces à peine voilées, du Général D... à Zagreb. Il me dit qu'en Dalmatie les autorités et la population étaient, à peu d’exceptions près, tout à fait slaves, chaudement intéressées au sort de leurs frères de race d'Herzégovine. Non seulement mon œuvre ne rencontrerait aucun obstacle, mais Je pouvais compter sur une assistance cordiale, une coopération active. Le Gouverneur de la Dalmatie méridionale ajouta ces mots significatifs :
« Il y a de bonnes nouvelles ce matin : les insurgés Herzégoviniens ont rencontré un détachement Turc près de T'rebinye et l’ont complètement écrasé ! »
J'allais ensuite chez le prêtre de la paroisse ortho-
doxe de Raguse. Le Père Novakovitch m’accueillit avec effusion comme l'ami, le défenseur des Slaves orthodoxes.
« Hélas! la première nouvelle que j'ai à vous donner est triste; la petite ration de pain rassis que les autorités faisaient distribuer jusqu'ici aux chrétiens réfugiés de Turquie, vient, sans aucune explication, d’être diminuée de moitié. |
— Comment, dis-je péniblement surpris, le Gouverneur m'’assurait à l'instant que lui et ses subordonnés avaient une chaude sympathie pour les réfugiés et tout le peuple d'Herzégovine! |
— [Le Gouverneur était sincère, mais l’administration Autrichienne est soumise à tant d’nfluences secrètes qu'on ne salt Jamais ce qui va se produire! » :
Ma longue conversation avec le Père Novakovitch me persuada qu'il serait mon meilleur collabcrateur dans l'œuvre d'assistance aux réfugiés. [l connaissait parmi eux plusieurs vieillards, trois ou quatre prêtres en particulier. Il était aussi au courant des coutumes locales et des formalités admimistratives. Je lui demandai sui-lechamp sil voulait bien devenir membre de la délégation de notre Comité.
« Certainement, avec plaisir; mais 1l est nécessaire de nous assurer le concours de quelque catholique marquant: beaucoup de Dalmates sont de religion catholique et notre délégation inspirera plus de confiance si elle n’est pas composée exclusivement d'Orthodoxes.
— Faut:l inviter un prêtre catholique? En ce cas
je puis demander à Mgr Strossmayer de m'indiquer un ecclésiastique. |
— ]] serait plus pratique d'obtenir l’aide d’un membre de la vieille aristocratie de Raguse; le {souvernement et le peuple ont une haute considération pour elle ».
Je quittai mon futur collègue, charmé de trouver un aide aussi capable et méditant sur son dernier avis. En arrivant à l'hôtel on me remit la carte d'un visiteur qui m attendait depuis une demi-heure, ayant un besoin urgent de me voir. Je lus le nom -— Baron Gondola — et pensai :
« Serait-ce un descendant du célèbre écrivain qui lors de la dernière Renaissance fit tant pour la culture de Raguse et donna l’élan à la littérature de cette cité? »
Les premiers mots du Baron Gondola confirmèrent cette supposition. Il était secrétaire de l’ Association charitable des Dames de Raguse et venait m'offrir Îeur coopération et la sienne pour l'assistance aux réfugiés Bosno-Herzégoviniens. Je {lui répondis que j'acceptais son offre bienveillante avec d'autant plus de reconnaissance qu’elle me semblait l'effet d’une imspiration de la Providence, puisqu’à l'instant même cette collaboration m'était apparue tellement nécessaire que j'allais prier Dieu de me l’accorder. |
Pressé par d’autres engagements, je lui donnai rendez-vous le lendemain matin à onze heures: noùs verrions ensemble à organiser notre travail. La demie de sept heures était déjà passée et le souper de Yonine était à huit heures juste, mais avant même le départ de
Gondola, un domestique me remit une feuille de papier où était écrit le nom d'un abbé suivi de ces mots : « Ave un message de l’évêque de Dyakovar ».
À peine introduit, l'Abbé me remit la lettre attendue avec tant d’impatience que je la lus en sa présence. Elle contenait l’acceptation officielle de la Vice-Présidence, exprimait la fervente espérance que notre œuvre commune serait bénie par le Tout-Puissant et ajoutait que le porteur était chargé de m'exprimer les sentiments qui dictaient ces-lignes.
Cette spontanéité confirmait tout ce qui m'avait été dit du désir de Mgr Strossmayer d'arriver à une Union Serbo-Croate sans tenir compte des préférences religieuses. |
L’Abbé se trouvait à Rome au moment où l’Evêque avait recu mon télégramme indiquant que la réponse devait être adressée à Raguse; or précisément des affaires personnelles l’appelaient dans cette ville. Strossmayer lui demanda de se charger de me remettre sa lettre et d'arranger avec moi nos futures communications. Je priai l'Abbé de transmettre à l’Evêque l'expression de ma profonde reconnaissance pour la lettre et le message qui m'apportaient un encouragement si précieux ; Monseigneur serait tenu au courant des progrès de notre œuvre. |
Après avoir pris cordialement congé de cet aimable messager, je me mis en route vers la demeure de Yonine, convaincu que le souper serait le couronnement de cette Journée déjà si bien remplie.