CHAPITRE V
CETTIGNÉ
Nous n’étions que cinq au souper de Yonine. Son secrétaire, le Prince Serge Shakhovsky, un slavophile enthousiaste: Monteverde, colonel en retraite de l’armée Russe, correspondant du Rouski Mir, de Samt-Pétersbourg, l’organe du Général Tcherniaeff et des Slavophiles militants: M. Stillman, correspondant du Z'imes de Londres, un Américain idéaliste, partisan de la libération des Yougoslaves.
Notre hôte déclara dès le début qu'ils avaient été tous réjouis en lisant mon appel, en voyant qu’un homme était décidé à exécuter ce que les autres se contentaient de rêver ou de discuter. Stillman s’exprimait difficilement en français; néanmoins il dépeignit avec force la situation dans les Balkans, tendue au point de menacer la paix en Europe. Il déplorait la répugnance obstinée des Grandes Puissances à envisager sérieusement une situation si grave; c’est ce qui explique, ajouta-t-il, la suprême indifférence de l’opinion publique.
« Les journaux anglais sont les premiers coupa-
bles, même le Times ne tient aucun compte de mes avertissements; si Jenvoie les chroniques sur les paysages des Balkans ou les coutumes populaires, elles sont publiées in extenso, mais les dépêches par lesquelles je signale une inquiétude grandissante dans les différentes contrées de la Péninsule, sont abrégées ou supprimées. Je salue en vous l’homme qui va réveiller les diplomates et les journalistes de leur sommeil ».
Monteverde dit qu’il avait recu une lettre du Général Tchermiaeff, lui demandant de me rappeler nos conversations d'autrefois et de m'assurer de la sympathie qu'il éprouvait pour ma généreuse entreprise. Il ne put continuer, le jeune enthousiaste Shakhovsky l’interrompit en s’écriant :
« Oh! toute la jeunesse de Russie soutiendra votre initiative en faveur des Slaves opprimés; continuez seulement comme vous avez commencé! »
Je leur répondis que quoique flatteuses et aimables, les opinions basées sur mon appel au secours des réfugiés Yougoslaves allaient beaucoup trop lom en m'attribuant des capacités que je ne possédais pas et des ambitions qui m'étaient étrangères. En ma qualité de Russe d’origine Herzégovinienne je souhaitais naturellement liberté et prospérité à l’'Herzégovine et à toute la Yougoslavie, j’ajoutai d’un ton ferme :
« Mais mon objectif présent est clairement défini dans mon appel; subvenir aux nécessités actuelles des femmes et des enfants de Bosnie et d'Herzégovine qui ont été obligés de se réfugier en Dalmatie et au Monténégro. J'ai juré de faire tout ce que je pourrai pour
remplir cette tâche dont rien ne doit me détourner tant qu’elle ne sera pas réellement accomplie. Alors seulement j'aurai le droit d'étendre mon champ d'action de façon à permettre à ces fugitifs de retourner avec sécunité dans leurs foyers >».
Les visages de mes interlocuteurs trahirent leur désappointement, toutefois après un court silence Stillman reprit la parole :
« Je comprends les motifs de prudence qui vous font adopter cette réserve; néanmoins Je suis convaincu que vous ne refuserez pas de discuter avec les amis de l'Herzégovine les plans concernant son avenir et celui de toutes les contrées Yougoslaves. Et comme vous êtes délégué pour la Dalmatie et le Monténégro vous 1rez sans doute bientôt à Cettigné, vous verrez le Prince Nicolas ?
— C’est alors seulement, dit Yonme avec conviction, que vous comprendrez toute l’importance de la question Herzégovinienne et Yougoslave en général.
— Je suis préparé à considérer le Prince de Monténégro comme un facteur très important de la crise actuelle. J'ai beaucoup entendu parler, en particulier en Croatie, de l'influence qu'exerce son attrayante person- nalité. Je partirai pour Cettigné dès que j'aurai organisé la délégation de mon Comité à Raguse et posé les fondements de son activité en Dalmatie ».
‘Pendant que je prononçais lentement ces paroles je saisis un échange de regards entre Yonime et Stillman, accompagné d'un sourire; ils étaient d'accord pour scompter la surprise qui m'attendait là-bas à leur avis. Au contraire Monteverde murmura quelques mots assez
sceptiques sur le sujet et Shakhovsky fit preuve d’une coriplète indifférence. Je notai ces symptômes dans ma mémoire comme point de départ de nouvelles investigations. |
Le lendemain matin à onze heures je recus le Baron Gondola auquel je demandai formellement d’être mon assistant dans la délégation l’informant de mon inten- : tion d'adresser la même requête au Prêtre Orthodoxe de Raguse.
Gondola me’ répondit qu’il m'avait déjà offert sa collaboration et qu’il était touché de la confiance que je lui témoignais. Il connaissait personnellement le Révérend Père et pensait qu’il serait fort utile en raison de son influence sur ses coréligionnaires.
J'avais envoyé un message au Père Novakovitch, il arriva comme nous parlions de lui. Je déclarai alors la Délégation constituée et exposai que nous devions d'abord procurer à tous les réfugiés Bosno-Herzégovimens un abri, des vivres, des vêtements. Mes collègues au courant des ressources locales, devaient m'indiquer les moyens d'attemdre ce but. Les fonds commencaient à arriver, j'étais persuadé qu'ils nous permettraient de poursuivre notre entreprise. Je mentionnai que les autorités Autrichiennes avaient réduit la ration de pain et chargeai Gondola d'obtenir du Gouverneur qu’elle fût rétablie sur l’ancienne base pendant quinze jours; après ce laps de temps j'espérais être capable d'assurer la nourriture.
Deux jours plus tard, je quitta Raguse pour Cettigné. Par la suite une bonne route carrossable relia la
capitale de Monténégro à tous les centres Européens, mais à l’époque de ma première visite, 1 me fallut prendre à Gravosa, le port de Raguse, un bateau du Lloyd Autrichien jusqu’à Cattaro et de là gagner Cettigné à cheval. Ceci me révéla l’un des plus beaux points de vue du monde: c’est un profond regret pour moi de ne pouvoir le décrire d’une façon digne de sa splendeur. Je n’ai jamais su peindre un paysage; d’abord parce que ma myopie ne me permettait pas d'en embrasser l’ensemble, mais si je n’ai pas essayé de remédier à cet inconvénient, soit en me servant de jumelles puissantes, soit en observant les détails, c’est que je n'ai guère voyagé en simple touriste ayant toujours eu un but pdlitique bien défini. Si je notais la configuration et l’aspect général d’une contrée c'était sous le rapport stratégique ou commercial et en pensant à l'influence qu'il pouvait exercer sur la mentalité de la population.
Je fis l’ascension de la Montagne Noire (Monte Negro) de la façon suivante. Le sentier étant juste ‘assez large pour un cheval, mon guide, un homme de la garde du Prince envoyé au devant de moi, chevauchait en tête, je venais après lui suivi d’un mulet chargé de mon portemanteau, le propriétaire du mulet, allant à pied, fermait la marche. La route était tellement étroite, elle se trouvait si souvent resserrée entre une haute paroi rocheuse et un profond précipice que je m'étonnais de la sûreté de pied de ma monture — un cheval appartenant au Prince Nicolas. Parfois le passage était obstrué par de grosses pierres tombées du rocher ou des objets abandonnés par les voyageurs qui nous avaient
précédés. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer la vue perçante du cheval et plus encore la décision rapide avec laquelle il choisissait à chaque instant la seule place où 1l lui fût possible de poser le pied sur la voie inégale et encombrée qu'il devait suivre. Peu à peu Je m'habituai à son allure et j’eus l’esprit assez libre pour regarder le paysage qui s’étendait à ma droite.
Le spectacle qui s’offrit à mes yeux me causa un tel saisissement physique et moral que je ne pourrai jamais l'oublier; même à un demi-siècle de distance j éprouve encore la sensation du sang qui coule plus rapide dans les veines, des pensées qui affluent au cerveau. Ce n'était pas la hauteur de la montagne qui la rendait si impressionnante — son sommet n’atteint que deux mille cinq cents pieds — mais sa chute abrupte sur la face qui domine les Bouches du Cattaro et la Mer Adriatique. Les « Bouches du Cattaro >» consistent en trois golfes si vastes que chacun d'eux peut servir à abriter une flotte. Ma vision s'étendait au delà jusqu’à la Dalmatie méridionale et la partie nord-ouest de l’Albanie. En contemplant ces provinces que leur situation géographique, leurs nombreux ports si commodes destinaient à la prospérité, à l’importance dont elles jouissaient dans l’antiquité, je ne pouvais croire qu'elles seraient éternellement condamnées à la condition négligée, opprimée devenue leur lot. Ce serait la mission des Yougoslaves de les délivrer, de les mettre en pleine valeur.
Je fis un retour sur moi-même. Quinze jours auparavant je regardais de ma fenêtre les avenues parisien-
nes remplies de promeneurs et maintenant, soulevé au sommet de cette montagne rocheuse par des forces invisibles, je contemplais le plus vaste, le plus magnifique horizon. Un changement aussi rapide dans la vie d’un individu me semblait avoir une profonde signification, n'était-1] pas destiné à devenir l'instrument d’une évolution dans la vie d’une nation. Et les enseignements religieux reçus dès mes premières années faisaient naître en moi l'espérance que loin d’être le jouet du hasard, j obéissais à la volcnté divine qui m'avait choisi.
Arrivé à la frontière du Monténégro, je fus salué au nom du Prince par un de ses officiers qui s’informa si j avais fait un bon voyage et me conduisit à Cettigné où 1l m'installa à l’hôtel (l'unique de la ville). Une chambre m'y avait été réservée en qualité d'hôte du Prince. Il m’expliqua que c'était l’ Agent Diplomatique Russe qui les avait informés de la date de mon arrivée. La soirée était très avancée, je recevrais une communication le lendemain.
À neuf heures, le matin suivant, le Voyvode Radovitch, Ministre des Affaires Etrangères vint me voir. Il avait fait ses études à Paris, parlait français et avait l'habitude de fréquenter les diplomates. Evidemment il m'était envoyé afin de me sonder sur différents points. touchant à ma mission et faire son rapport au Prince qui, me dit Radovitch, me recevrait à onze heures trente ce matin même. Notre conversation ne sortit pas des lieux communs usuels; le seul avis qu’il me donna concernait la manière de m'habiller pour l’audience. Je devais revêtir une redingote avec un pantalon noir — non pas
un pantalon gris selon l'usage de nombreux visiteurs européens.
« Je regrette, dit Radovitch, d’avoir à insister làdessus, mais récemment plusieurs diplomates ne se son’ pês conformés à cette règle de notre Cour ».
À première vue je compris le charme irrésistible que le Prince Nicolas exerçait sur tous ceux qui l’approhaient. |
Moins grand, moins élancé que la plupart des Monténërins, mais mieux proportionné il donnait l’impression d’un beau soldat et d’un homme cultivé. T'antôt sor expreÿsion, ses manières étaient celles du chef résolu detribus primitives, tantôt celles d’un souverain modene éclairé. Il savait parler à ses hôtes selon la patrie, leparti politique, le caractère de chacun d’eux. Il insp'ait à tous une ardente sympathie pour le Monténégro, k Yougoslavie, sa propre personne. Ce qui lui donnait l pouvoir de gagner tous les cœurs, était la sincérité e l'enthousiasme qu'il ressentait lui-même. J'ai cru lors qu'il était de bonne foi; après tout ce qui est arrivé, /je le crois encore. Sa conduite a été versatile, 1l s’est laissé égarer par les conseils néfastes de ses favoris, 1l a néanmoins rendu des services réels à la Yougoslavie.
« Je salue en vous, me dit le Prince Nicolas, l’habitant de Paris, cette ville où j'ai vécu, où J'ai étudié, dont je conserve le meilleur souvenir; le citoyen de l’Empire Russe, ce généreux protecteur de tous les Slaves, des Monténégrins en particulier ; le descendant d’une famille historique d'Herzégovine venu pour organiser l’assistañce internationale aux réfugiés Bosno-Herzégo-
viniens. Votre triple caractère vous assure ma sympathie, comptez sur mOn appui, je coopérerai de grand cœur à votre œuvre ».
Le Prince s'arrêta un instant, puis me parlant æ son peuple : | /
« Quelle vie dure est la sienne! Sa terre ne lui foirnit pas assez de pain pour le nourrir, il peut à péne cultiver, sans cesse sur le qui-vive, prêt à repousser ine attaque des Turcs. La situation actuelle est tragime. Des milliers de femmes, d'enfants parlant la même angue que lui, implorent un abri, de la nourriture, aors au'il est presque toujours à la veille de manquer de pin; des hommes courageux, de leur race, combattent l'enrmi commun séculaire, espèrent leur aide. Et d'après ls conseils des Puissances Je dois interdire aux Montén: grins d'aller rejoindre les insurgés d’ Herzégovine. |
« Néanmoins la Porte se plaint de voir mes sujet parmi les chefs des bandes insurgées d'Herzégovine, ! existe même des corps entiers de Monténégrins. Les di plomates Anglais soutiennent les réclamations Turques. J'ai du édicter des pénalités contre ceux qui prennent les armes. Mais peut-on exiger de moi que je punisse des hommes qui obéissent à l’instinct du cœur en se rangeant aux côtés de leurs frères de race, de leurs corehgionnaires? »
Le Prince reprit plus lentement, pesant tous ses mots :
« Je sais que la Russie tout entière désire la libération des Chrétiens de Turquie, en particulier des Yougoslaves, mais au moment où l’ Angleterre est plus déci-
DIX MOIS DE MA VIE to
dée que jamais à maintenir ceux-ci dans l'esclavage turc, pouvons-nous exposer notre unique protectrice à de nouveaux sacrifices. La France est indifférente, l'Italie trop faible, l'Allemagne poursuit sa propre politique.
« La monarchie des Habsbourg est divisée, le Gouvernement de Budapest désire l’écrasement définitif des peuples balkaniques par Îles Turcs, tandis que le Gouverneur Général ‘de Dalmatie montre ouvertement sa sympathie pour les insurgés Herzégoviniens. Naturellement Roditch est un Orthodoxe et un Serbe, mais dans l'intérêt des Serbes d'Autriche il voudrait voir tous les Serbes unis à la monarchie des Habsbourg. Les agents secrets de l’ Autriche propagent cette idée en Bosnmie- Herzégovine et en Serbie. Les diplomates Autrichiens essaient de persuader au Gouvernement de Belgrade qu’en devenant un satellite de leur Empire il réussira à dominer tous les Yougoslaves. Des idées similaires ont été insimuées à mes propres ministres qui men ont averti sur l'heure.
— Je suis très honoré des communications de Votre Altesse et profondément touché par la confiance qui les a dictées, répondis-je. Elles confirment mes propres observations et montrent l’absolue nécessité pour tous les Yougoslaves d’unir leurs efforts. Ma tâche actuelle est de subvenir aux nécessités des réfugiés mais je vois qu'il me faut aussi considérer la question de leur retour chez eux, c'est-à-dire assurer leur sécurité à l’avenir.
« Permettez-moi de vous dire, Monseigneur, combien je suis heureux de constater ce que d'autres m'avaient déjà affirmé; tout ce que les Yougoslaves peu-
vent espérer de la part du Souveram éclairé de ce peuple héroïque ».
Mes paroles étaient parfaitement sincères. Le Prince Nicolas me paraissait également capable de gagner des partisans à la cause Yougoslave dans toutes les nations et de servir de lien entre les chefs des différentes branches de la nationalité Yougoslave luttant pour leur indépendance et leur union.
Pourtant je n’allais pas aussi loin que ceux, complètement ensorcelés par le Prince Nicolas, qui voyaient en lui le libérateur et le futur maître de la Yougoslavie. Cela tenait sans doute à ce que j'avais connu personnellement des souverains et des hommes d'Etat de grands pays, ayant résolu de vastes problèmes nationaux, tandis que le jeune Prince donnait seulement des espérances qu'il lui fallait justifier. À la vérité je subissais l'influence de sa splendide vitalité, de son éloquent optimisme, je désirais lui voir étendre son champ d’action en faveur de la cause qui me passionnait et J'étais prêt à le seconder par des informations et des conseils.
En quittant le Souverain temporel du Monténégro, j'allai chez le chef spirituel du peuple Monténégrin, le Métropolitam de Cettigné. À ma grande surprise il me reçut avec une colère mal déguisée.
« Vous venez ici comme le délégué du Métropohtain de Belgrade. Il n’a aucun droit sur cette Eglise qui est autocéphale, dont le chef est consacré par le Patriarche œcuménique de Constantinople? »
Je le rassurai en lui disant que je n'étais chargé d'aucun message pour son Eglise. Je venais au Mon-
ténégro de la part du Comité International d’assistance aux réfugiés. Convaincu de la compassion de mon très vénéré Imterlocuteur pour ces malheureux, je m’adressais à lui afin de connaître leur nombre, leurs besoins les plus pressants. Il me répondit qu’il ne pouvait me dire rien de précis encore, mais que dans un pays aussi pauvre que le Monténégro la situation était épouvantable et exigeait du Comité une aide immédiate non seulement en faveur des familles réfugiées, mais pour les insurgés blessés qui n’avaient aucun secours médical. En prenant congé, je lui laissai un chèque sur mon banquier de Paris, m'en remettant à lui d'employer au mieux cette donation du Comité International.
Sa chaude gratitude me révéla le meilleur côté de sa nature. Je compris que son imitabilité venait du regret de l’ancienne puissance de ses prédécesseurs qui avaient été à la fois chefs spirituels et temporels du Monténégro après la fin des Princes Tsernoyevitch. Cette situation n'avait pris fin qu’en 1852, lorsque Danilo Petrovitch avait assumé la dignité de Prince de Monténégro. Son neveu le Prince Nicolas avait été son successeur.
Le même jour à six heures, je retournai au palais où le Prince m'avait mvité à dîner; sans pouvoir être aussi sérieuse que celle du matin, la conversation promettait d'être mtéressante en raison des personnalités locales que je devais rencontrer.
La table carrée était entourée de huit sièges, deux de chaque côté. J'étais assis près du Prince, les six autres convives étaient : son cousin Bozho Pétrovitch,
Président du Sénat: le père de son épouse, le Voyvode (Général) Voukovitch, homme imposant en dépit de sa simplicité; Yovo Plamenats, autrefois prêtre, maintenant Ministre de la Guerre, appelé habituellement le Voyvode Pope Yovo, sept pieds de haut, si maigre qu'il ne semblait posséder que des os, mais d’une agilité et d’une force musculaire légendaires même au Monténégro ; le Voyvode Radovitch, Ministre des Affaires étrangères, que je connaissais déjà; Blazho Pétrovitch, Voyvode Matanovitch, un autre cousin du Prince et le Voyvode Masho Verbitsa.
Ce dernier avait fait son éducation militaire dans l’armée Russe sous la direction du Capitaine J. de Wesselitsky, frère cadet de mon père. À cette époque 1l accompagnait souvent mon oncle chez mes parents et m'avait connu jeune élève d’une école militaire. I] me rappela ces souvenirs de Saint-Pétersbourg dès le début du dîner. Les deux Pétrovitch et Radovitch avaient été élèves à Paris avec le Prince, c’étaient la vie parisienne et ses plaisirs sans nombre qu'ils se plaisaient à évoquer avec moi, si fraîchement arrivé de la ville incomparable.
J'étais beaucoup plus attiré par les deux Monténégrins n'ayant jamais subi le contact de la civilisation occidentale. Voukovitch et Plamenats semblaient les personnifications vivantes de l’histoire et du caractère de leur peuple. Dans la suite j'aurai à parler du second.
De temps en temps des allusions étaient faites à l’insurrection des Herzégoviniens et à la difficulté d’empêcher les Monténégrins de les aider. Ce qu'il y avait
d'horrible était la situation des blessés; le Monténégro ne possédait n1 hôpitaux, ni médecins, ni pharmaciens.
Ceci me causa une impression si douloureuse que je cessai de prendre part à la conversation ayant peine à répondre aux questions qui m'étaient posées. Une idée germait dans les profondeurs de mon esprit, j'entrevoyais un moyen de soulager cette infortune mais ce n'était pas à la table du Prince que j'en devais parler. Il fallait d’abord l’étudier sous toutes ses faces, puis faire une enquête dans les milieux compétents.
Lorsque je quittai Cettigné pour Raguse la préoccupation d'apporter un secours aux blessés dominait toutes les autres à mes yeux.