RAGUSE. — LES RÉFUGIÉS
De bonnes nouvelles m'attendaient à Raguse.
C’étaient des journaux qui, dans les langues les plus diverses, commentaient favorablement mon entreprise: des lettres ’amis ou d’inconnus m’apportaient des dons en faveur des réfugiés, des offres de services variées; des cartes de visiteurs importants qui sollicitaient des interviews. C'était surtout le rapport de mes Assistants- Délégués rendant compte de ce qu’ils avaient fait en mon absence et demandant une réunion prochaine. Afin de satisfaire ce désir, qui était aussi le mien, je me mis immédiatement en route sachant que leurs demeures se touchaient. Arrivé chez le Baron Gondola, il vint à ma rencontre accompagné du Très Révérend Novakovitch; tous deux m'expliquèrent qu'ayant besoin de se consulter sans cesse pour leur nouvelle tâche, ils avaient fait démolir le mur qui seul séparait les appartements des deux maisons contiguës. Maintenant leurs cabinets de travail formaient une pièce unique: ils pouvaient sans se déranger causer d’un bureau à l’autre.
Je les félicitai d’une pareille simplification, m'informai des dernières nouvelles reçues et discutai avec eux nos affaires en général. Mais je dissimulai une jubilation intérieure; ce mur brisé entre un noble Croate et un prêtre Serbe me semblait symboliser le renversement de la barrière qui depuis mille ans séparait la branche catholique de la branche orthodoxe des Yougoslaves. Le premier pas vers leur union s’était fait lorsqu'un dignitaire de l'Eglise orthodoxe et un évêque de l’'Eghse catholique avaient accepté de collaborer dans le même Comité; le second pas s’accomplissait sous mes yeux. Depuis environ un demi siècle le Baron Gondola et le Prêtre Novakovitch avaient vécu porte à porte, se contentant d'échanger un salut ou une parole banale; aujourd'hui ils ne pouvaient plus supporter un mur entr'eux, ils travaillaient côte à côte, leurs deux chambres n’en formant qu'une désormais. J'étais sous cette heureuse impression en revenant à l'hôtel, là je trouvai une lettre écrite à la hâte par le Prince Shakhovsky. Il me demandait d'accepter « pour les besoins de la Délégation » son appartement particulier dans une maison privée; lui s’installerait au Consulat Général. En même temps il se mettait à ma disposition comme secrétaire. Ces offres étaient approuvées par son chef Yonine qui m'Imformait que mon « couvert serait mis » tous les jours à la table du Consulat.
Jusqu'ici j'ai décrit en détail mes efforts en vue de créer l’organisation qui allait me permettre d'accomplir la mission que je m'étais donnée envers les réfugiés Bosno-Herzégoviniens. En trois semaines passées à visiter
les centres politiques intéressés dans la question, à discuter avec les personnalités compétentes, j'avais été assez heureux pour réussir à former une délégation effective à Raguse, à établir des relations régulières avec les autorités en Dalmatie et au Monténégro. Mon initiative, genéralement approuvée par la presse européenne, excitait un véritable enthousiasme en Russie.
Tout cela néanmoins ne constituait qu’un travail préparatoire. Désormais je vais résumer sommairement ce qui a été accompli en réalité dans la seconde partie de
l’année 1875.
Le gouverneur général de Dalmatie avait désapprouvé la diminution des rations de pain aux réfugiés, décidée par quelque fonctionnaire local, et ft différentes offres de secours; les unes ne furent pas réalisées; d’autres n'étaient pas pratiques. Ce piètre résultat était imputable à la mauvaise volonté des Germano-Autrichiens, membres de l'administration locale, qui n’aïmaient pas les Slaves. Je crois encore aux bonnes intentions du Baron Roditch, mais je vis bientôt le parti qu'il tirait de ses quelques dons et de ses simples offres. Les journaux officieux autrichiens les amplifiaient et s’en servaient dans un but de propagande. Ils vantaient aux Serbes d'Autriche en même temps qu'aux Serbes de Turquie la bienveillance du gouvernement des Habsbourg; selon eux le Comité International de secours ne s'était constitué que parce que l’Europe entière comptait sur une action décisive de « la Monarchie » dans les
Balkans.
(Les Autrichiens nommaïent leur Etat « La Monarchie >» comme si elle eût été la seule au monde.)
Beaucoup de Yougoslaves et de leurs amis s’offensaient de voir exploiter le charitable mouvement de l'Europe au profit de l’ Autriche.
La Délégation s’arrangea avec le Gouverneur Général; elle se chargea de nourrir les réfugiés, tout en acceptant pour abriter les femmes et les enfants l'offre de vieux bâtiments plus ou moins délabrés qui dataient de l’époque vénitienne, quelques-uns remontaient à la domination romaine. Ces véritables ruines furent inutilisables; il fallut loger les réfugiés dans des maisons de campagne que les propriétaires eurent la bonté de prêter gratuitement ou pour un loyer minime. À défaut de maisons on éleva des tentes assez spacieuses pour plusieurs personnes. Quant aux vêtements, les femmes réfugiées les confectionnèrent avec les étoffes fournies par la Délégation.
Les réfugiés catholiques, au nombre de quelques centaines, suivaient les offices dans les églises du pays. Les orthodoxes, qui formaient la grande masse, souffraient cruellement d’être privés de consolations religieuses que leur tragique infortune rendait si nécessaires. Beaucoup avaient essayé d’aller le dimanche à l'église de Raguse pour assister à la messe, mais presque toujours ils durent y renoncer la distance étant trop considérable. Le Père Novakovitch, mon Assistant Délégué, réussit à fournir aux prêtres réfugiés les objets indispensables au culte. Grâce à lui ils purent célébrer des offices soit dans des bâtiments en ruines soit en
plein air. Le Père persuada aussi aux prêtres Herzégoviniens de donner aux enfants des leçons de lecture accompagnées d'explications instructives. Je n'éprouve aucun embarras à mettre en lumière ces mesures bienfaisantes, car tout le mérite en revient à mes assistants; sans eux J'aurais été incapable d'adapter mon action aux besoins des réfugiés et aux ressources locales.
Naturellement je devais examiner et approuver leurs suggestions, trouver les moyens de les mettre à exécution et informer l'opinion publique des résultats obtenus.
Ces rapports énuméraient tous les dons reçus par les délégués avec le nom de chaque donateur; ils dé peignaient la situation des réfugiés; exposaient les mesures prises par la Délégation pour améliorer leur soit. Ces documents permettaient de constater l’origine des souscriptions. Les Russes étaient les plus généreux, leurs dons surpassaient ceux de tous les autres peuples. Ensuite venaient les Français, les Suisses, les Belges, les Italiens. Les Anglais, qui d'ordinaire viennent en tête lorsqu'il s’agit d'œuvres chanitables, brillaient cette fois par leur absence. Mon premier rapport fut ignoré de toute la presse anglaise; le second fut publié par les grands journaux, Z'he Times excepté. Enfin le troisième reçut le meilleur accueil de tous les journaux de Grande- Bretagne, le Times le recommanda même à l'attention de ses lecteurs.
Naturellement une telle publicité éveilla l'intérêt des voyageurs qui, visitant l'Italie ou revenant d'Orient, traversaient Raguse. Souvent ils demandaient à voir les
réfugiés; l’un ou l’autre de mes assistants les conduisait à leurs lieux de réunion et ils recueillaient des témoignages directs. Un matin, deux gentlemen anglais me firent passer leurs cartes; l’un était Edward Freeman, l'historien, l’autre The Earl of Morley. Après avoir visité l'Orient ils s'étaient arrêtés à Raguse pour voir « la Venise en miniature > comme cette ville est souvent nommée; ils avaient été fort surpris d'entendre parler de milliers de réfugiés et venaient me questionner sur les motifs de cette émigration en masse et les causes de l'insurrection. Je leur donnai brièvement les explications qu'ils désiraient; M. Freeman très impressionné par ce qui se passait en Herzégovine me demanda :
« Que fait l'Angleterre pour arrêter les massacres et secourir les réfugiés? Depuis trois mois j'ai eu tant de choses à observer en Orient que j'ai à peine jeté les yeux sur un journal anglais: quelle impression les événements de Turquie font-ils en Angleterre?
— Après une longue hésitation, la presse anglaise commence à s'occuper de l'insurrection Herzégovienne et de ses conséquences, l'exode des femmes et des enfants
— Mais n’avez-vous adressé aucun appel aux Anglais et surtout à nos hommes politiques du parti libéral?
— J'ai envoyé toutes les informations nécessaires à deux leaders du Liberal Party, l’un pair d’Angleterre, l’autre membre de la Chambre des Communes mentionnant que ces nouvelles devaient leur paraître
d'autant plus intéressantes qu'elles n'avaient pas encore été publiées dans la presse anglaise ».
Prenant une lettre dans un tiroir je la tendis à Edward Freeman, le priant d'en prendre connaissance; il Jut à haute voix :
« The Earl of … remercie M. de W. des informations qu'il a bien voulu lui faire parvenir, mais il ne juge pas utile de les communiquer à la presse.
— Et l’autre lettre?
— Ma seconde lettre était adressée à M. Gladstone. Depuis deux mois j'attends sa réponse ».
M. Freeman et Lord Morley échangèrent un regard d'étonnement.…
Le premier dit alors :
« Mon opinion personnelle est déjà faite mais j'aimerais voir quelques-uns de ces réfugiés afin de pouvoir en parler avec plus de précision.
« Pouvez-vous arranger cela pour moi?
— Aujourd’hui tout mon temps est pris. Mais demain je serai heureux de me mettre à votre disposition; jirai vous prendre après le diner et vous conseille de demander un interprète à votre hôtel ».
À Raguse, comme dans toute la Dalmatie on dinait à une heure. Vers deux heures je conduisis les deux Anglais sur une vaste place où mes assistants avaient réuni la plupart des réfugiés hospitalisés à Raguse et aux environs de la ville.
Le coup d'œil était navrant, quelques hommes très vieux et décrépits;: des femmes de tous les âges, de toutes les conditions : veuves dont les époux avaient
été sauvagement massacrés; femmes des derniers combattants; mères entourées de petits enfants; jeunes filles. D'une tristesse inexprimable leur contenance trahissait l’humiliation de paraître si pauvrement vêtues devant des: étrangers. Seule une belle jeune fille, éclatante de vie, avait essayé de se parer en l’honneur des visiteurs; une petite rose sauvage était piquée derrière son oreille dans la masse de ses cheveux. Freeman et Morley, profondément attristés par le spectacle de ces victimes innocentes d’une cruauté barbare, éprouvèrent un soulagement à la vue de cette charmante fille d'Eve qui, même au milieu de pareilles épreuves, ne renoncait pas au privilège de son sexe.
Bien des années après, m'ayant rencontré à Londres, tous deux après avoir évoqué le souvenir déchirant de cette misère, s’informèrent de la délicieuse jeune fille qui leur avait paru l’image même de la Yougoslavie. Le lendemain, au moment de quitter Raguse, M. Freeman me dit avec chaleur : |
« Il ne faut pas attribuer à un manque d'humanité, l'indifférence du public anglais pour les souffrances des Bosno-Herzégoviniens, c’est bien plutôt le résultat d’anciens préjugés entretenus par l'ignorance. Je vais m'efforcer de servir la cause à laquelle vous vous consacrez. Considérez-moi comme votre représentant à Londres, tenez-moi au courant de tout ce que vous ferez ».
Déjà assis dans la voiture qui allait le conduire à Gravosa d'où il devait s’embarquer pour l’ Angleterre, Freeman me demanda :
« Mais pourquoi Mme Novikoff n’a-t-elle pas parlé
de ces réfugiés et de ce que vous faites en leur faveur. Ne vous êtes-vous pas adressé à elle?
= — Non, car je ne la connais pas.
— Oh! c’est ce qui explique pourquoi M. Gladstone... »
La voiture partit avant que je puisse entendre ses derniers mots, mais je compris qu'ayant cessé d'étudier les. courants politiques depuis 1870, je m'étais rendu coupable d’une regrettable omission.
La visite d'Edward Freeman et de Lord Morley à Raguse marque un nouveau tournant dans le sort des réfugiés. Non seulement l’un et l’autre firent de généreuses donations mais dès leur arrivée en Angleterre ils éclairèrent les hommes politiques et l’opimon publique sur la nature véritable de la crise Yougoslave. Aimst que je l'ai dit, les journaux avaient déjà commencé à publier mes rapports au Métropolitam de Belgrade: mais M. Freeman donna des interviews aux journalistes, fit des conférences, écrivit des articles, ouvrit des souscriptons.
Au bout de deux semaines, les fonds recueilhs en. Angleterre surpassèrent ceux venus de toutes les nations occidentales mises ensemble: seule la générosité de la Russie était supérieure.
Pour mot ce fut un encouragement immense de voir la sympathie et le soutien que renconitraït mon œuvre chez une nation qui m'a toujours inspiré autant d’admiration que de respect.
Si ma tâche en Dalmatie fut facilitée par l'appui des autorités locales et l’aide venue du dehors, au Mon-
ténégro j'eus à lutter contre de grandes difficultés. Je ne pus obtenir aucune précision sur le nombre des réfugiés dans ce pays, ni sur leurs besoins. On m’assurait que le Gouvernement et la population faisaient beaucoup pour eux. Pourtant les demandes de secours qui m'étaient adressées devenaient de plus en plus pressantes; elles étaient approuvées, soutenues par M. Yonme qui ne comprenait pas mon hésitation. [l ne me cachait pas qu’à ses yeux l'assistance ne devait pas se borner aux réfugiés mais s'étendre aux membres de leurs familles qui combattent pour assurer à l'avenir la sécurité de ces femmes et de ces enfants.
M. Yonme affirmait que les donateurs russes désiraient voir employer leurs fonds au mieux des intérêts permanents des réfugiés et n’élèveraient aucune objection si l’argent était placé à la disposition du Comité de Cettigné. Je déclarai qu'il m'était impossible de manquer à mà parole: en faisant appel au public de l’Europe je m'étais engagé à employer toutes les donations en faveur des réfugiés.
Après une longue controverse nous décidâämes que toutes les sommes venues de l’Europe occidentale seraient distribuées par la Délégation de Raguse; celles venues de Russie seraient divisées entre cette Délégation et le Comité de Cettigné proportionnellement au nombre vérifié des réfugiés en Dalmatie et au Monténégro. Dans le cas où je recevrais de Russie des dons spécialement affectés à ce dernier pays, je les transmettrais au Comité de Cettigné. |
Bientôt après j'eus la satisfaction de prouver ma
bonne volonté à l’égard de la « Tcherna Gora » en la faisant participer à la Société de la Croix-Rouge; voici comment j y arrival. |
Le Ministre des Affaires Etrangères du Monténégro m'edressa une déclaration officielle par laquelle son gouvernement adhérait à la Convention de la Croix- Rouge. Je transmis cette déclaration au Comité de la Croix-Rouge à Genève en expliquant ses termes et sa signification. Le résultat fut immédiat; la Croix- Rouge envoya à Cettigné une délégation qui prit soin des insurgés Herzégoviniens blessés réfugiés au Monténégro où les soins les plus essentiels faisaient défaut. Cette délégation sauva de nombreuses existences pendant l'insurrection de 1875 et bien davantage encore au cours de la guerre Turco-Monténégrine de 1876-77. Son président était Sir John Furley. Vingt ans plus tard j'eus le grand plaisir de le rencontrer à Londres et 1] me raconta les épisodes marquants de sa: Rneue mission internationale.