‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 8 sur 34 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PRESSE

Au début je fus complètement pris par le travail d'organisation et de surveillance qui incombait au Délégué du Comité d'assistance aux réfugiés, mais à force d'observer les événements de Yougoslavie et la répercussion qu'ils avaient dans les grands centres européens je fus amené sans le vouloir, sans même m'en rendre compte à devenir journaliste. Voici comment cela arriva. Eveillé en général à cinq heures du matin je pensais d’abord à ce qui avait été fait la veille et devait être fait dans la Journée, ce qui m’amenait à récapituler ce qui avait été accompli depuis le commencement de ma mission et ce qui était nécessaire pour la compléter. Avant de quitter mon lit j'avais décidé quelle serait la besogne immédiate; j’appelais cette méditation mon Ministère de l'Intérieur. Après quoi je me consacrais aux Affaires Etrangères; repassant en esprit les rapports envoyés par mes amis et collaborateurs de différents pays, je réfléchissais aux instructions que j'allais leur transmettre et, groupant ce double travail sous le nom

de chaque contrée, je disais souvent à haute voxx : France, Angleterre, Italie, etc.

A sept heures, j'étais habillé, j'avais déjeuné d'une tasse de café turc, d’un petit pain de Raguse et je commençais mon travail extérieur : inspections, conférences, réception des rapports.

À une heure trente c'était presque chaque jour le dîner chez M. Yonine. En dehors de ses hôtes habituels il invitait ordinairement quelques personnes remarquables à divers titres, mais les convives me sachant absorbé par les préoccupations de ma tâche, causaient surtout entr'eux. |

L’après-midi suffisait à peme à expédier les affaires courantes; vers sept heures, je prenais un léger souper, puis installé dans mon bureau je répondais aux lettres reçues de l’étranger.

Peu à peu mes amis de Raguse prirent l'habitude d'entrer me dire « un mot ou deux ». Ma porte leur était toujours ouverte, seulement je ne cessais pas d'écrire, je les invitais à passer dans la pièce voisine où des journaux de tous les pays étrangers s’entassaient sur une table; où ils pouvaient causer librement s'ils étaient plusieurs. Parfois j'allais leur communiquer les dernières nouvelles que je jugeais importantes.

En réalité ma vie était double. Consciemment, je concentrais toutes mes facultés sur les devoirs de ma mission, mails inconsciemment mon esprit enregistrait ce qui se passait autour de moi, aussi bien les événements matériels que l’évolution insensible du point de vue européen. ;

Un de mes compagnons habituels, le journaliste Monteverde, fut assez clairvoyant pour discerner ce qui se passait à mon insu au fond de moi-même. Saisissant toutes les occasions de traiter les sujets qui me passionnalent, 1} réussit à faire Jaillir un véritable torrent d’observations, de réflexions que j'avais accumulées en secret depuis longtemps.

La semaine suivante, il me montra dans son journal des télégrammes reproduisant nos entretiens. Il n’y avait R rien d'indiscret; mon nom n'était pas cité et cette publicité ne pouvait qu'être utile à mes desseins. En honnête homme qu'il était, il suggéra que je servirais mieux la cause que je défendais en écrivant les articles moi-même, offrant d'exposer sous son nom les points que je jugeais sage de ne pas traiter personnellement.

« Mais les journaux ne publieront pas ce que je leur enverrai, m'écriai-je au comble de l’étonnement; je n'ai aucune expérience de la Presse, je n’ai jamais écrit que des Memoranda diplomatiques. Oh! oui, jadis J'ai écrit un article dans la Gazeite de Moscou; c'était en 1867 à propos de la révolte de cette année-là en Herzégovine: cela n’avait rien de professionnel ».

Néanmoins je ne pus résister à la tentation d’exprimer des sentiments que j'éprouvais en secret avec tant de force. Je confiai cette nouvelle idée au Prince Shakhovsky qui en fut charmé; il offrit d'écrire sous ma dictée les lettres que j'adresserais aux différents journaux russes et français.

Nous fûmes aussi surpris l’un que l’autre du nombre et de la variété des faits que j'avais emmagasmés dans

ma mémoire sans, jusqu'ici, en faire aucun usage. Bientôt deux langues ne me suffrent plus, j écrivis moi-même en allemand, en italien, en anglais. Peu rassuré sur l'accueil que rencontrerait cette collaboration spontanée, j'imaginai me rendre les éditeurs favorables en souscrivant pour une courte période, cinq ou dix abonnements à chacun de leurs journaux. Mes lettres étant publiées régulièrement j'eus la naïveté de m’applaudir d'un tour si Ingénieux.

Plus tard je compnis le véritable motif de leur succês.

Au mois d'avril 1875, toute l'Europe avait été mise en émoi par la menace d’une nouvelle guerre Franco- Allemande. Sans s'être concertés, la Reine d'Angleterre et l'Empereur de Russie firent simultanément appel à l'Empereur d'Allemagne. Bismarck n’osa résister à ces deux grandes Puissances et nia de toutes ses forces l’existence des plans d'attaque allemande contre la France. Mais l'opinion publique de bien des pays avait eu conscience d'un danger heureusement écarté et se réjouissait de voir la paix de nouveau assurée. Jamais l’Europe ne fut plus tranquille que pendant l'été de 1875. Aucun signe de conflit ne paraissait à l’horizon, de nombreux Journaux ne savaient comment remplir leurs colonnes. Limitée d’abord à quelques districts, l'insurrection d'Herzégovine attira à peine l'attention.

Ce fut différent lorsqu'on apprit qu’un Comité « International » pour secourir la masse des réfugiés, avait été constitué. et à Paris! Le public pensa d’abord que c'était une entreprise sans grande importance menée par

quelques philanthropes occidentaux idéalistes et partisans des petites nationalités. Le fait que l’Archevêque de Belgrade et l'Evêque de Dyakovar acceptèrent la présidence du Comité parut un premier symptôme politique et lorsqu'on les vit confier à un Russe l’organisation locale d'assistance il sembla qu’une sorte d'alliance se formait entre les radicaux d'Occident et les Russes slavophiles. Cela d’ailleurs n’excita aucune appréhension, tout au plus une certaine curiosité.

À ce moment la vieille rivalité entre la Russie et l'Autriche s'était atténuée; les autorités Dalmates voyaient avec plaisir les Russes collaborer avec les Yougoslaves pour secourir les réfugiés.

Qu'étaient ces Herzégoviniens qui seuls osaient lutter contre le Sultan et trouvaient des amis si enthousiastes à Paris et à Moscou, à Rome et même à Londres? Voilà le point d'interrogation qui se posait devant le public européen et auquel les journaux essayaient de répondre en envoyant des correspondants à Raguse et à Cettigné.

Cette soif d'mformations expliquait l’empressement avec lequel étaient accueillies des lettres datées de Raguse, de Cattaro, de Cettigné qui décrivant les pays où les femmes et les enfants avaient trouvé un refuge contre les persécutions turques expliquaient leur mode d’existence dans des circonstances si pénibles. Ces lettres écrites à la hâte, sans aucun souci littéraire donnaient une impression de vie saisie sur le vif. M’abstenant de toute réflexion politique, j'exposais sans commentaires les souf-

frances tragiques des Herzégoviniens, les violences, les déprédations des Turcs.

Petit à petit, je constatai une évolution dans la presse de l’Europe occidentale, elle reconnaissait que le seul moyen de prévenir des massacres et des révoltes si redoutables pour les Etats limitrophes et la paix européenne était de mettre un frein à l’arbitraire turc en Bosnie et en Herzégovine. Les diplomates et les hommes d’état jugèrent qu’un accord des Grandes Puissances devait servir de base à une intervention entre le Sultan turc et ses sujets chrétiens révoltés et que cet accord était urgent. Au milieu de décembre on apprit que les Ambassadeurs des cinq Grandes Puissances allaient discuter à Vienne avec le Ministre des Affaires Etrangères d’Autriche-Hongrie afin de se concerter sur la marche à suivre. Dès que cette nouvelle fut répandue parmi les partisans de la Yougoslavie je recus de divers pays, d'amis connus et inconnus de nombreuses lettres de félicitation qui attribuaient à mes efforts personnels le revirement de l'opinion en faveur des réfugiés Herzégoviniens et de la Bosnie-Herzégovine en général. Plusieurs manifestations eurent lieu à Raguse, dans toute la Dalmatie et au Monténégro. Les chefs des combattants Herzégoviniens vinrent me trouver à Raguse me demandant au nom des insurgés et en celui de tout le peuple d'Herzégovine de plaider leur cause particulièrement près du Gouvernement Russe.

Quoique touché jusqu’au fond du cœur d’une approbation si ample et si chaleureuse, d’une confiance tellement touchante dans ma capacité à servir encore mieux

la cause, il me parut exagéré d’attribuer uniquement à mes efforts ce changement favorable. |

Au cours de conversations publiques ou privées, je rendis hommage au mérite de journalistes tels que M. Stillman, de grands écrivains, de penseurs, par dessus tout à M. Edward Freeman. Ils avaient contribué à ce changement de l'opinion qui était en réalité le triomphe de la vérité.

Les trois mois que je passai à Raguse, prenant soin des réfugiés comptent parmi les plus heureux jours de ma vie. [Il m'était doux de travailler pour une bonne cause, de voir les résultats bienfaisants de mon Comité; environ 250.000 femmes et enfants, destinés à mourir de faim ou de froid, étaient pourvus désormais des nécessités de l'existence. Et leur salut assurait la continuité d'une race vaillante et bien douée qui m'était particulièrement chère. N'était-ce pas aussi une profonde satisfaction de voir les gouvernements et les peuples de l’Europe se préoccuper d'assurer leur retour dans ces provinces dont la cruauté turque des avait chassés. Je compris que désormais mon devoir était de me consacrer au rétablissement de l’ordre et de la paix en Bosnie-Herzégovine remettant mon œuvre entre les mains de mes assistants qui méritaient mon absolue confiance.

Toutefois 1l me paraissait dur de quitter cette charmante petite ville, fière d’un long passé historique. Elle avait été à travers les siècles le centre d’une double culture italienne et slave; sous la protection de Venise elle avait réussi à sauvegarder son indépendance politique, sa prospérité commerciale, ses lois et ses institu-

tions particulières. La négligence, la méfiance de l’Autriche avait bien amoindri sa situation mais sa vitalité était encore si puissante qu'elle me paraissait devoir jouer un grand rôle dans l’umification des Yougoslaves.

Aux jours de son indépendance, Raguse avait été un Etat très aristocratique et même après sa chute la noblesse se partageait encore en deux branches. La « Vieille aristocratie » comprenant les familles entrées dans ses rangs depuis « un temps immémorial » jusqu’à la fin du XI° siècle; la « Nouvelle » constituée depuis le commencement du X11° siècle jusqu'à nos jours. En 1865, j'avais appris que deux dames âgées vivant à Raguse étaient d’origine Herzégovinienne et portaient le nom de Bosidari, une forme italianisée du nom de ma propre famille Bojidari ou Bojidarovitch; à mon grand regret 1l me fut impossible de les retrouver en 1875. Les deux branches de la famille s'étaient séparées au XI° siècle, la cadette s'établit à Raguse tandis que l’aïnée resta en Herzégovine jusqu’au commencement du XVIII siècle, puis se fixa en Russie sous le règne de Pierre-le- Grand. Une partie de la branche de Raguse passa en Italie et l’éminent diplomate Comte Bosdari, ancien Ambassadeur à Berlin lui appartient. Pendant la dernière guerre 1] envoya un aimable message à « son cousin de Londres » ce qui me prouva qu’il n’oubliait pas notre parenté quoiqu'elle remontât à plus de neuf siècles.

Même sous la domination Autrichienne, Raguse comptait un grand nombre d’hommes intelligents et de haute culture. L'un d'eux, M. Troumbitch occupa quelque temps le poste de Ministre des Affaires Etrangères

du triple royaume après la réunion de Raguse à la Yougoslavie. C’est dans une des écoles renommées de Raguse que le plus illustre des Serbes et des hommes d'état Yougoslaves, Nicolas Pachitch a terminé ses études.

Le passé de Raguse exerçait une telle attraction sur moi, qu’en d’autres circonstances j'aurais aimé l’étudier à fond et en tirer des enseignements. Mais ce qui me charmait particulièrement, c'était la conduite des Ragusains à l'égard du Délégué du Comité d’Assistance aux réfugiés, tous me connaissaient, approuvalent, respectalent ma mission. Lorsque je traversais en hâte les étroites rues de la petite ville pour me rendre aux baraquements ou à l'hôpital, ceux que je rencontrais s’empressaient de m'indiquer le chemin, de répondre à mes questions, de me rendre service de mille manières, mais leur tact évitait toute démonstration embarrassante; la silencieuse expression de leur sympathie était pour moi le meilleur encouragement. Je suis heureux de leur offrir ici le tribut de ma gratitude.

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