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hypothèse et demander « où serait le malheur » (1). . : C’était braver bien des colères. À Rome, il fut un des L premiers à presser l'introduction de cette grande cause. Gravement malade, il voulait à tout prix aller la plaider, et passait une nuit à crayonner un projet de discours. S'il ne vit pas de ses yeux le triom- -phe (2), du moins peu d'hommes avaient-ils autant fait pour le préparer. Au reste, il avait, de son chef, : apporté à l'assemblée bien d’autres projets retrouvés plus tard dans ses notes. Ileût voulu, par exemple, une proclamation doctrinale des droits sociaux de Jésus- Christ, de sa royaulé, même temporelle, sur.les sociétés baptisées. C’eût été en finir avec le faux libéralisme de quelques-uns, couper court à tous les sophismes que, depuis dix ans, on s’efforçait d’appuyer sur la parole même du Maître : « Mon royaume n’est pas de cemonde. » Mgr Plantier était de ceuxqui croient bien servir la société moderne par l’affirmation franche et intégrale du vrai dont elle ne veut plus. F
Après quarante ans, l’histoire, la grande et complète histoire de la « question romaine » est toujours à faire, et l'on pourrait en dire autant du Concile (3). Mais quels splendides matériaux encore épars! Dans cette richesse, l'apport de l'évèque de Nimes restera l'un des plus considérables, deux fois précieux du reste, et comme œuvre d'art et comme document.
Rome n'était, à vrai dire, que le point central et comme la clef de la grande bataille contemporaine ;
(1) Instruction pastorale sur Les Conciles généraux, 1869. (2) Il dut se résigner à partir dès le mois d'avril. (3) Mgr Cecconi, archevêque de Florence, en a magistralement conté la préparation, mais son récit finit à l'heure - même où s'ouvre l'assemblée. +
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pour que la Révolution en vint à forcer cette position maitresse, il fallait une perversion immense, une apostasie presque entière de l'opinion européenne. Contre ce mal universel, Mgr Plantier combattit de toute sa force, et que ne pouvons-nous le suivre dans cette part de son rôle, admirer en détail, après le champion du Saint-Siège, l'observateur sagace de l'époque, le vaillant défenseur du sens moral, du sens commun La prétendue Vie de Jésus 41863) & eut au moins ce bon résultat de donner l'essor à toute une littérature épiscopale, sacerdotale et même laïque. L'évêque de Nîmes y figure pour trois instructions vigoureuses où il y dissèque l'introduction du roman soi-disant historique, rétablit en bref la véritable vie de Jésus et remet à sa place le professeur Ernest Havet, le panégyriste de Renan, moins hypocrite d’ailleurs que son héros et d'une irréligion plus impudente. Mais, tout comme la spoliation du Pape, la Vie de: Jésus n’a été possible qu’en vertu d’un état général des esprits. Cet état effrayant, l’évêque le voit, l’analyse, le juge dans quelques pièces magistrales et aussi opportunes aujourd'hui qu'alors. C’est, avant tout, l’/gnorance en matière de religion (1862) : ignorance universelle, et même parmi les catholiques, fléau redoutable entre tous et bien fait pour aviver chez le prêtre contemporain le sentiment de sa responsabilité. C'est encore la prétention de s’en tenir à la Religion nalurelle(1863),« grande erreur dutemps», dit l’évêque; mais combien dépassée depuis! Et elle devait l'être. Dans un peuple qui fut chrétien et qui reste logique, le déisme pousse vite à l'athéisme; le refus de la religion positive, à la pure et franche irréligion. J'ai dit franche et peut-être me trompais-
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je. ct a quarante ans, l'irréligion trouvait sage de se déguiser encore, x le vigilant prélat avait ses raisons pour dénoncer l’Æypocrisie comme le caractère distinctif de l’incrédulilé contemporaine (1865). À cette heure aussi, on commencait à parler de Morale indépendante. Quelques ultras l’affranchissaient déjà bravement de Dieu, voire de tout principe ou idée métaphysique; ils la fondaient sur le vide. Les plus modérés, les moins sincères peutêtre, faisaient état de conserver les préceptes évangéliques; mais en les isolant du dogme, bien entendu. Mgr Plantier s’en prenait surtout à ces derniers et les convainquait sans peine de ruiner ainsi l’efficacité de la morale, son autorité, sa notion même (1866). À tout prendre cependant, morale indépendante avait encore un sens, la formule disait à peu près quelque chose. Mais que disait ce mot décevant d'idées modernes? Que laissait-il entrevoir, sinon l’orgueil, à la fois immense et vague, d’une époque infatuée? À quoi l'opposait-on, si ce n'est à la croyance séculaire el aux institutions fondées sur elle? L'évêque regarde en face l'idole-fantôme; il retourne contre elle ce prestige même de nouveauté, de modernisme, qui la rend séduisante aux aveugles, aux irréfléchis. Idées modernes! Mais, en matière de religion du moins, ce titre seul les condamne. Depuis Tertullien et même avant lui, le bon sens chrétien a toujours vu jusqu à l’évidence que, le monde une fois mis en possession de la vérité révélée, immuable, toute innovation religieuse est
suspecte, c'est le moins qu’on en puisse dire, ettoute
nouveauté qui s'oppose à la parole divine se convaine par là même d'erreur.
Aussi bien les idées modernes ou soi-disant telles
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pouvaient dès lors se juger d’après leurs fruits. En 1866, au lendemain de Sadowa, de cette bataille qu'il estimait perdue surtout par la France, l’observateur, le juge de son temps, s’effrayait de la crise de transformation sociale qui traversait le monde. C'est le titre d’une de ses plus éclatantes pastorales. Parcourant de l'œil tous les États, le grand observateur catholique les voit en proie à un mystérieux travail d’enfantement, mais combien redoutable! Au lieu que l'Esprit divin planait sur le chaos primituf, aujourd’hui c'est l'esprit de la Révolution qui souffle. Et que produit-il, que prépare-t-il? « Des sociétés sans Dieu, des empires sans limites, des gouvernements sans entrailles, des peuples sans liberté, un droit sans fondement et sans précision, une patrie. sans souvenirs, une Église sans indépendance : voilà les principaux linéaments de la transformation que la Révolution voudrait accomplir, et dont nous recueillerons l'héritage si Dieu n'arrête pas, dans sa miséricorde, le mouvement désastreux qui nous emporte. »
La miséricorde et la justice ne sont en Lui qu'une seule et même chose. Elles nous apparurent ensemble en 1870 ; mais la lumière brilla en vain dans les ténèbres, les ténèbres ne voulurent pas la comprendre. Après quelques velléités de résistance et. de retour, la France plus que jamais s’abandonna, * «le mouvement désastreux » prit une impétuosité nouvelle. Mgr Plantier ne s’épargna pas à l’enrayer pour sa part. Des hauteurs de la foi, il expliqua {a Chute du second Empire, il fit saillir les £nseignements et consolations attachés par la Providence à nos désastres (1871). Deux ans plus tard, voyant la perséculion se déclarer en Allemagne et couver
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leurs, il montrait encore le: Pontificat des Césars … païensressuscité, avec circonstances aggravantes, par le Césarisme moderne, et ce dernier cri de son âme avait l'honneur d’effaroucher les auteurs du Culturkampf (1). L'évèque de Nimes était devenu une puis- - sance avec laquelle il fallait compter.
e Deux sortes d'hommes le savaient bien : les fermes Ë croyants, pour en jouir, les persécuteurs, pour la __ craindre. Et que lui manquait-il pour s'imposer à la foule des catholiques avec un égal empire et une … égale popularité? Comme le cardinal Pie, dont il fut Je glorieux émule, Mgr Plantier parlait de trop loin. —.. Mettez l'un à Chartres par exemple, l'autre à Beau- — vais ou à Meaux. Donnez à tous deux une clientèle - parisienne, et n’en doutez pas : tel les exalterait - aujourd hui, qui les connaît à peine; encore plus - s'ils avaient quelque peu flatté, au lieu de les combattre, ces décevantes idées modernes qu'on nous avertissait tout à l'heure de ne pas suivre en aveugles et au seul bruit de leur nom.
Mgr Plantier mourut le 25 mai 18738 : il n'avait que soixante-deux ans. Quels services n’en pouvait attendre encore la France! Vivant dix années de plus, l'eût-il, pour sa part, empêchée de se laisser garrotter par les sectes, de jouer à encourir la mort 2 sociale pour crime d'irréligion ? Je n'ose le dire. Du moins aurait-il, à coup sûr, affermi bien des esprits, É excité bien des courages, soutenu, vengé, consolé de mille facons la conscience catholique. Pourquoi ne le ferait-il pas encore? Ses œuvres sont là, toujours - précieuses, et comme document d'histoire religieuse
(1) On réclama de Berlin que l'évêque de Nimes fût traduit devant le Conseil d' État.
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contemporaine, et, à l’occasion, comme promulgation magistrale de vérités immuables. OEuvres fort littéraires du reste, encore bien que l'auteur nait guère songé à la question d'art. Mais il était lebiré par toutes ses habitudes, orateur dans l'âme; et si, à Notre-Dame, il avait, semble-t-il, bridé plus que de raison ses facultés vives et jeunes ; évêque, docteur par office, polémiste par la force des circonstances, il rendit l'essor à sa nature tout entière. : Aussi trouverez-vous dans sesécrits ou discours tous les tons, toutes les nuances, toutes les énergies légitimes de la parole; vous l'y verrez, selon la variété des objets, grave, serré, pressant, ému, indigné, ironique, toujours mesuré, toujours digne et parlant le vrai français qu’il avait appris à la bonne école. Si, comme on nous le rapporte, il prit surtout Massillon pour maître, avouons qu'il le dépassa en plus d'un point, et cela peut-être parce quil songea moins à l'élégance littéraire. Devenu homme de combat, il reçut et rendit, avec une simplicité plus naturelle etplus vigoureuse, l'impression des grandes choses où la Providence le mêlait. Mgr Pie, un juge compétent, reconnaissait à le lire « ce Français sous l'écorce duquel on sent le latiniste et l’helléniste, le mailre ès lettres, ès arts et ès sciences; tout cela fondu, amagalmé dans une unité et une originalité
devenues rares » (1862). L'année précédente, les“.
ouvriers nimois lui avaient offert une plume d'or. Ieureux ouvriers, que leur foi rendait capables d’apprécier au moins son âme, le meilleur de son talent comme de tous les autres!
Mon FRrePrez évêque. — « L'homme fort. » — Aptitudes et formation. — Le professeur de Sorbonne et le chapelain de Sainte-Geneviève. — L'abbé Freppel au Concile. — Sa nomination au siège d'Angers. — Sa littérature épiscopale : l’éloquence de l’enseignement.
Il y a dans Mgr Freppel deux personnages, l’un ecclésiastique, l’autre politique ; nous parlerons ailleurs du second, et cela même nous condamne à passer vite sur le premier. Non certes qu’il ait peu mérité de la religion et des lettres chrétiennes; mais, à étudier longuement le prélat, nous risquerions bien des redites; mais son rôle d’évêque député, sa fière facon de le soutenir lui donnent encore mieux que tout le reste l'originalité, le relief.
Charles-Émile Freppel naquit en 1827, dans la petite ville alsacienne d'Obernai, où son père était greffier de la justice de paix. Au collège local, au lycée de Strasbourg, puis au grand séminaire, il montra et développa des facultés heureuses, déjà puissantes, fit d'excellentes études et prit pour la vie entière une indomptable énergie au travail. On peut dire qu'il était né professeur, qu'il le resta toujours, que telle fut un peu partout sa note dominante, le fort et le faible tout ensemble de sa manière oratoire.
De fuit, et sauf un court vicariat qui lui vint presque en facon de disgräce, jusqu'à sa promotion épiscopale, il n’a guère d’autre emploi. Professeur
d'histoire dans un petit séminaire diocésain, puis de
philosophie aux Carmes (1); un moment supérieur du Collège libre de Saint-Arbogaste à Strasbourg, enfin et surtout professeur d’éloquence sacrée à la Sorbonne (1855-1869), il enseigne, il régente avec une compétence et une autorité toujours plus sûres d’elles-mêmes. La fonction s'accorde merveilleusement avec les aptitudes et, par ailleurs, elle achève de donner à l'esprit le pli décisif. Un peu par naissance, beaucoup plus par tempérament personnel, à la profondeur et à la ténacité allemandes, il joint la netteté, la prestesse du génie francais. Mémoire excep-
tionnelle, esprit lumineux, logique vigoureuse, ca-
ractère ferme, instruction vaste et incessamment élargie : c'est pour faire un maître, et c’est le portrait de l’abbé Freppel. « Celui-là est l'homme fort.
Il parle de ce qu'il sait, et il sait énormément et.
solidement... Il a de magnifiques qualités de mé-
thode, de logique, une dialectique, une puissance
indomptable d’argumentation, une rapide facilité
- d’assimilation, au service d’une synthèse qui ramène
toute question au point central où tout s’éclaire. Il sait composer, coordonner, écrire. Il est de l'école de Bossuet (2). »
Voilà de quoi rendre encore aujourd'hui très utiles
et vraiment agréables ses lecons professées d’abord
en Sorbonne, puis réunies en ouvrages, sur Bossuet lui-même et sur les Pères de l'Église. OEuvres, non d'érudition pure, mais de haute vulgarisation ora= toire; faites plutôt pour la moyenne suffisamment docte et lettrée que pour les savants et critiques de
(1) L'école des hautes études ecclésiastiques à Paris, alors dirigée par l'Abbé Cruice mort évêque de Marseille.
(2) Mgr Baunard : Un Siècle de l'Église de France, in-8°,
| QUELQUES GRANDS ÉVÊQUES 43 profession, où ceux-ci peuvent ajouter, mais sans y “ contredire en substance, au moins quant à l'analyse des Pères. Le professeur a l’éloquence de son rôle, comme il en a le sérieux, les larges aperçus. Par là, il prend rang parmi les bons apologistes qu'aura comptés le dix-neuvième siècle. Il est polémiste aussi, polémiste redoutable, et le romancier de la Vie de Jésus en a su quelque chose. J'ai dit ailleurs à propos de L. Veuillot et d’après lui-même que, pour combattre un Renan, le mieux était encore de raconter au vrai ce qu'il avait si odieusement travesti (1). Mais ne convenait-il pas aussi que le fantaisiste sacrilège passât par les verges? Quelques-uns s'y employèrent, mais surtout il fut exécuté de main de maître en cent cinquante pages de l'abbé Freppel (2).
. Or, l’éminent professeur était en même temps chapelain de Sainte-Geneviève, d’abord membre, puis doyen, d’une collégiale de prédicateurs en titre. Il prêchait donc, et beaucoup, mais avec force et solidité, plutôt qu'avec grâce et poésie, — ce qu'on peut regretter, — plutôt même qu'avec onction, ce qui est, en soi, plus regrettable. Si, par certaines habitudes éminentes de l'esprit, il appartenait bien à l’école de Bossuet, il n'avait ni l'éclat de cette imagi- -” nation royale, ni le sobre lyrisme de ce grand cœur. Mais on peut n'être ni Bossuet ni même Lacordaire, sans laisser pour cela d’être quelqu'un, et si l’éminent professeur de religion ne remplit pas la juste > idée que nous avons du prédicateur complet, ilen fait du moins la partie principale, indispensable, et
(1) Voir au t. IV de cet ouvrage, p. 380.
(2) Examen crilique de la Vie de Jésus de M. Renan, par
l'abbé Freppel, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne. >
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qui va quelquefois jusqu'à suppléer toutes les autres, témoin Bourdaloue. Les Conférences de l'abbé Freppel à la jeunesse dans l'église de la Sorbonne, ses Discours el panégyriques réunis en trois volumes : encore autant de lecons, pourrait-on dire, mais de lecons pleines, claires, nerveuses, ayant bien l'éloquence du genre, fort capables de nous agréer en nous profitant.
Un tel prêtre était trop manifestement désigné pour les honneurs de l'épiscopat; ils vinrent le trouver pendant le Concile, à Rome où il avait été appelé d'avance comme théologien consulteur (1). Une note insérée dans un ouvrage récent nous apprend, sans l'en blâmer, qu'il n’était pas de ceux qui les fuient (2). ILfy a plus, elle le montre bien en cour, — il avait prêché en 1862 le carême aux Tuileries, — chaudement patronné par M. Troplong (3), et Mgr Darboy, beaucoup moins favorable à l'Univers qu'à l’école adverse, écrivant enfin, neuf mois avant
l'ouverture du Concile : « Je regarde la définition de
l'infaillibilité du Pape comme la mesure la plus inopportune qu'on puisse proposer » (4). Or, moins d'un an plus tard, nous le trouvons parmi les plus chauds infaillibilistes, ou plutôt non, c'est opportunistes qu’il faudrait dire (5). Au vu et au su de tous,
(1) Nommé à l'évêché d'Angers, le 27 décembre 1869, il fut
préconisé le 21 mars 1870, et sacré le 18 avril à Saint-Louis-
des-Français.
(2) LeR. P. Lecanuet : L'Église de France sous la Lroisième République, 1810-1818, p. 49.
‘3) Alors président du Sénat.
(4) Lettre à Mgr Bécel, évêque de Vannes, 17 février 1869. — Lecanuet, loc. cit.
(5) Sur l’infaillibité même, il n'y avait jamais eu dans son esprit ni variation, ni hésitation d'aucune sorte. Au mois de juillet 1869, cinq mois après la lettre à l'évêque de Vannes,
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Mgr Freppel inspire, s’il ne le rédige pas, un sévère mandement de Mgr Rœss (Strasbourg) à l'endroit des malencontreuses lettres du P. Gratry. Discours, brochures, démarches de tout genre, il n’épargne rien pour avancer l'heure de la pleine lumière, si bien que les semi-gallicans du Concile, et parmi eux Mgr Darboy, en sont à le reconnaître pour « leur plus redoutable ennemi » (1); si bien qu'il pourra se rendre à lui-même ce témoignage : « L'opposition est en pleine déroute, et l’on prétend que j'y ai un peu contribué (2) ».
Il faudrait donc avouer là un revirement notable, une volte-face complète, et il y aurait deux façons
de l’interpréter. L'une serait peu glorieuse; mais,
outre qu'elle répugne à tout ce que l’on sait du caraclère, nous attendons, pour la discuter, qu'on la formule et qu'on la signe. Reste l’autre : elle n’a rien que de plausible et tout nous enjoint de nous y tenir. Cette volte-face est une conversion, comme il s’en est opéré plusieurs. Si, sur l'opportunité de la définition, le prêtre éminent avait apporté de Paris quelques restes de préjugé local ; à Rome, pendant
l'abbé Freppel se brouillait très fort avec son doyen de Sorbonne, Mgr Maret, pour avoir inexorablement couturé de ses critiques le manuscrit du célèbre manifeste gallican en deux tomes, qui parut bieutôt avec toutes les faveurs officielles. Et dans son avant-dernier discours à la Chambre, le 12 décembre 1891, dix jours précisément avant sa mort, « le député Freppel » disait à propos des Articles Organiques : « J'ai enseigné l'infaillibilité du Pape en pleine Sorbonne, à une époque où il y avait peut-être quelque péril à le faire, et je l'ai soutenue avec la même décision que j'ai apportée vingt
ans après au Concile du Vatican. Vous pouvez consulter le
Œuatrième volume de mon Cours d'éloquence sacrée, vingtième lecon, » (OEuvres polémiques, dixième série, p. 454.)
(1) Léon Pavie : Mgr Freppel, 1906, in-18, p. #1.
(2) A Mgr Ræss, juillet 1870.
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de longs mois, il respire la pure et large atmosphère catholique ; il voit ce que pèsent les inquiétudes, les susceptibilités d'un groupe, si brillant et respectable soit-il, contre ces grands mouvements d'opinion, de foi plutôt, qui marquent dans l'Église une première et sûre action du Saint-Esprit. En manière de contraste, il apprécie mieux l'opposition vers laquelle il à pu incliner de sa personne. Il la voit, à certaines heures, singulièrement légère et humaine dans ses motifs, souvent contradictoire au passé des opposants et à leur doctrine bien connue (1). Sur la fin, il la voit s’emporter, par déses= poir de vaincre, à des expédients, à des recours plus qu’étranges et que lui-même qualifie avec sa rude franchise (2). En faut-il davantage pour l’amener à juger nécessaire ce que, tout d'abord, il estimait inopportun ?
La définition venait d’avoir lieu, la guerre commençait avec l'Allemagne, quand Mgr Freppel entra pour la première fois dans son beau diocèse d’Angers. Dieu lui donna vingt et un ans pour le gou-
verner et l'instruire. L'histoire de son gouvernement
sort de notre cadre, et, quant au rôle de docteur, les neuf volumes de ses œuvres proprement épiscopales attestent qu'il ne se manqua pas à lui-même. Rien n'échappe à sa vigilance, depuis les questions universelles de dogme, de piété, de morale chrétienne, jusqu'aux questions pédagogiques où il est maitre. Fondateur d'une université catholique, premier supé-
(1) Il constate par exemple que plus d'un a professé, dans
tel ou tel synode provincial, la doctrine qu'il refuse de pro- ‘clamer à Rome, etc., etc.
(2) Il les appelle nettement : « Cette infamie. » Lettre à
Mgr Rœss, 7 juillet 1870, citée dans L. Pavie : Mgr Freppel, D: A1. F
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rieur de plusieurs collèges, il touche à tout, aux conditions de la haute culture intellectuelle (4), et aux plus humbles détails de la vie scolaire, le thème par exemple, le vers latin, là gymnastique même. Il est d'ailleurs trop juste qu'il s'inspire largement des circonstances : dernière spoliation du Pape, désastres du pays, impuissance des hommes à le guérir, nécessité pour lui du secours divin. La libre pensée toujours plus audacieuse, la question ouvrière, le socialisme, la persécution : autant de thèmes qui s'imposent. Mgr Freppel les traite avec son habituelle vigueur et sûreté de main. Dans ce beau répertoire épiscopal, ni le panégyrique ne manque, ni l’oraison funèbre. Le professeur de Sorbonne, l’éloquent vulgarisateur des Pères de l'Église se retrouve avec tous ses avantages, s’il faut, par exemple, parler de saint Hilaire devant son illustre successeur (2). L'évêque et le patriote se sentent à l'aise quand il s’agit de louer un Lamoricière, un Courbet, un Sonis. Les sujets varient, la vigueur et la clarté restent les mêmes. Elles nous sont déjà connues et nous les verrons bientôt se déployer dans une atmosphère plus orageuse. N'insistons pas.
(1) Notons en particulier une vive et piquante réclamation contre l'invasion de la politique dans l’enseignement secondaire (1881).
(2) En 1873. II le fit une seconde fois en 1887, mais le grand Cardinal n'était plus là.
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Le CarpiNar Perraup. — Son renom de froideur académique. — L'Ecole normale, la vocation, l'Oratoire, la Sorbonne, premiers ouvrages. — L'année terrible (1810) et l'éloquence
qui en jaillit. — Autun (1874). — Les OEuvres pastorales : haute valeur du fond, vraie chaleur de la forme.
Je ne me discrédilerai pas, je l'espère du moins, auprès des gens sérieux, en confessant que ma rencontre avec le Cardinal Perraud est assez récente. Allons plus loin. Je le savais infiniment honorable pour sa doctrine, sa gravité sacerdotale, sa piété, son zèle; mais je ne l’abordais pas sans quelque prévention littéraire, et cela sur la foi même de ses amis. « Talent froid et académique », me disait l’un (1), et un autre, son éminent successeur à l’Académie francaise, m'inclinait d'avance à lui attribuer «plus de dessin que de couleur et plus d'ordre que de mouvement dans les idées », à me figurer sa parole comme « ces rivières d'Anjou, qui coulent lentement entre des rives uniformément belles et qui font un peu regretter les cours d'eau bruyants et accidentés des hautes Vosges » (2). Or, après une lecture très attentive, très impartiale, je n'ai pu m'en tenir à cette première impression. L'oserai-je dire en tout respect? On nous a rendus étrangement difficiles en fait de couleur et de chaleur, et quand
(1) R. P. Lecanuet : L'Église sous la troisième République, p.329;
(2) Son Éminence Mgr le Cardinal Mathieu : discours de réception à l'Académie, 7 février 4907.
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nous jugeons un orateur sacré, nous risquons toujours plus ou moins de nous laisser éblouir, sans y prendre garde, par le blanc fantôme du plus éloquent des modernes, de Lacordaire. Ayant assez dit ailleurs ce que je pense du grand Dominicain (1), je rappellerai seulement que son éloquence, parfois merveilleuse, mais exceptionnelle comme sa mission, ne saurait être le type courant de la parole sacerdotale, encore moins peut-être de la parole épiscopale. À tout prendre, il me semble que le Cardinal évêque d’Autun mérite une place éminente dans le souvenir des gens de goût comme des gens de foi. Homme réservé, silencieux, par timidité, dit-on, et jusqu’à une froideur apparente, mais, à partir d'une certaine époque et surtout dans ses œuvres pastorales, une des âmes les plus hautes, les plus chaudes et les plus sympathiques dont se puisse honorer le clergé contemporain.
Louis-Adolphe Perraud était né en 1828 dans la bourgeoisie lyonnaise. Après de brillantes études
faites à Paris, il fut admis en 14847 à l'École normale.
supérieure. Il y apportait — chose rare — une foi, sinon intacte, au moins victorieuse de quelques épreuves passagères. Elle allait croître encore et s’affermir dans ce milieu très libre d'opinions, très ardent à la dispute, mais, au demeurant, fraternel.
Après Dieu, elle y eut pour soutien l’éminent aumô-
nier de l'École, l'abbé Gratry (2). A cette influence hors de pair, le normalien allait devoir plus encore. Agrégé d'histoire et deux ans professeur au lycée d'Angers (1850-1852), il céda vite au besoin de dé-
(4) Voir au tome IV de cet ouvrage.
(2) Voir plus loin, p. 182.
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vouement total et d’apostolat que son ancien aumônier continuait d'aviver à distance. En 1852, il prenait l'habit ecclésiastique et, du même coup, s’adjoignait, avec deux autres jeunes gens, à MM. Pététot, curé de Saint-Roch, de Valroger et Gratry lui-même, pour restaurer parmi nous la pieuse et brillante société fondée par Bérulle d'après saint Philippe de Néri. Le P. Adolphe Perraud ne tarda pas à donner au public le tableau de l’ancien Oratoire francais et le programme du nouveau (1). Si ce livre faisait penser au célèbre Mémoire de Lacordaire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs, le rapprochement ne pourrait que mettre en saillie une différence profonde entre les deux situations, les deux esprits, les deux caractères. Cette fois, pas d'hostilité à craindre du côté de l’opinion laïque et du pouvoir ; nul besoin d'en appeler fièrement aux libertés modernes ; tout à souhait pour l'écrivain docte, grave, élégant et mesuré, que nous reconnaitrons toujours, même quand les désastres, les persécutions
ou simplement les préoccupations ordinaires du
zèle épiscopal, donneront à sa parole une flamme bien réelle.
C'est encore dans ce ton calme et. fort que le P. Adolphe Perraud écrivit, à l'instigation du P. Gratry, ses deux volumes sur l’/rlande contemporaine. Où tel autre, un Montalembert peut-être, eût vu matière. à d'éloquentes invectives, il se contenta d'un exposé indéniable, provenant le plus ordinairement de sources anglaises. Rien ne valait, en pareil cas, les aveux ou témoignages des oppresseurs.
(4) L'Oratoire de France au dix-septième et au dix neuvième siècle, un volume in 18.
En même temps, il prêchait avec distinction, sinon avec beaucoup d'éclat et de chaleur expansive; il faisait en Sorbonne (1865-1874) des lecons d’histoire ecclésiastique dont rien, par malheur, ne nous a été conservé.
: Quand ce paisible enseignement fut interrompu par les malheurs de « l’année terrible », on peut dire que l’étincelle commença de jaillir. Le prètre professeur se retrouva fils de soldat (1), soldat lui-
même dans l’âme. En qualité d’aumônier volontaire, .
il suivit la marche désastreuse qui conduisait à Sedan la fortune du Second Empire. Dès le Camp de Châlons, il avait mesuré les chances de l’armée qu’on y improvisait avec des débris. « Je les ai vus, ces pauvres soldats de toutes armes et de tous uniformes... Non seulement je les ai vus, mais j'ai marché dans leurs rangs... j'ai été mêlé au plus intime de leurs douleurs. » Après la surprise et le désastre partiel de Beaumont, retenu là, dans son ambulance, pendant toute la journée du surlendemain (1° septembre), il entendit « pour ne l'oublier de sa vie », le tonnerre lointain du dernier combat (2). On deviendrait éloquent à moins. Jusque-là un peu- terne
(1) « Fils d'un officier qui avait débuté, comme engagé volontaire, à dix-huit ans, sur le champ de bataille de Waterloo, et dont je garde les vieilles épaulettes avec un religieux
et patriotique respect. » Ainsi parlait-il dans une lettre à un
général sur les Séminaristes à la Caserne. Un peu plus loin, il conte, avec une bonne grâce demi-souriante, demi-sérieuse, que, parmi les troubles de 1848, l'Ecole normale ayant été organisée militairement, les instructeurs lui trouvèrent, à lui, de notables aptitudes, et le firent « commandant d’une compagnie d'élite destinée à servir de modèle au gros de la milice normalienne ».
(2) Eloge funèbre du Maréchal de Mac-Mahon, 22 novembre 1893. Discours mililaires. Téqui, 1893, in-18, p. 104, 102.
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au gré de plusieurs, sa parole ne l'est assurément pas, quand, le dimanche 11 septembre, dans l'église d’Autrecourt, il fait le prône à un auditoire mi-parti de villageois et de blessés encore couchés sur la paille, ou que, le 23, il bénit ensemble, dans le petit cimetière, la tombe d’un colonel et celle d’un simple sergent : deux improvisations qu'il a eu l’heureuse idée de reproduire de mémoire (1). Trois mois après, le jour de Noël, il prêchait, à Sainte-Gudule de Bruxelles, un sermon de charité pour nos prisonniers de guerre : « Je le déclare, disait-il, en abordant un sujet si navrant : il m'est impossible de le traiter d'une manière abstraite », impossible de rester académique, s'entend Et certes, ni ce jour-là, ni dans ses quelques prédications parisiennes au début de la Commune, l'émotion ne fut absente. Mais c'était l'émotion grave, profonde, en tout sincère, incapable de se surfaire par dilettantisme ou étalage ; émotion, non pas du tribun ou de l'artiste, mais de l'homme et, partant, du légitime orateur. Pour mettre en branle cette âme vraiment complète et harmonieuse, plus ne sera-t-il besoin d’un Sedan ou d'une Commune ; il y suffira de la sollicitude pastorale, et certes il y aura mainte page émue dans l’œuvre écrite de l'évêque d’Autun.
Ce titre lui vint en 1874. Si Léon XIII devait un jour y ajouter la dignité cardinalice, il y a plaisir, on goûte, si j'ose ainsi parler, une sorte de bienséance providentielle, à voir Pie IX en personne commencer de mettre la lumière sur le candélabre. Au temps du Concile, bien loin de faire campagne
(1) On les trouve dans le même recueil, et dans un autre intitulé Paroles de l'heure présente, 1870, 1871, Leclère, 4873, in-18.
contre l'infaillibilité pontificale, le P. Adolphe Perraud avait, pour sa part, conjuré le P. Gratry de garder la même sagesse (1). Mais en 1873, tout le monde n’était pas obligé de le savoir, et sous l’impression encore vive du grand débat conciliaire, la Nonciature parisienne hésitait à recommander pour l’épiscopat le prêtre éminent de toutes facons, mais étroitement lié avec les chefs du groupe alors appelé libéral. Malgré ce léger nuage, le candidat n’eut à faire amende honorable ni pour aucune erreur d'esprit, ni pour aucune fidélité de cœur. Pie IX se montra supérieur à tous les ombrages, et l’on peut dire que bien lui en prit : ce jour-là, il donnait à la France contemporaine un deses plus dignes évêques, le plus grand de cette fin de siècle à partir du jour où disparut l'illustre Cardinal de Poitiers (1881). Nous sommes réduits à en juger sur des pièces éparses ou incomplètes. Mgr Perraud n’a pas encore la biographie qu'il mérite assurément plus que beaucoup d’autres, et, par une singularité dont le secret nous échappe, la collection régulière de ses écrits pastoraux s'arrête à 1884, au premier tiers d'un épiscopat qui a duré plus de trente ans (2). Mais en attendant le reste, s’il doit jamais venir, ces quatre volumes, joints à quelques autres publications détachées, disent assez amplement son genre personnel, ses traits originaux d'évêque orateur.
Passons vite sur les discours de circonstance et
(1) « Je suis de ceux qui, dès le mois de décembre 1869, avaient supplié le P. Gratry de ne pas engager de discussion publique, etc. » Cardiual Perraud : Le P. Gratry, sa vie et ses œuvres, 1900, in-18, p. 305. — Voir plus loin, dans le présent volume, p. 184.
(2) Œuvres pastorales et oraloires de Mgr Perraud. — Oudin, 4 vol. in-$°.