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on ça et là une idée plus nette et plus rigoureuse de la liberté (1), de la piété même (2); ainsi souffre-t-on de voir l’auteur s’échauffer longuement contre Bossuet, coupable, selon lui, de n'avoir pas su condescendre au faible esprit de son élève. Et d’où vient cetteindignation éloquente? D'un passage de Bausset pressé à outrance, et dont la rédaction même aurait dû avertir de n’y pas faire fond outre mesure (3). Inconvénients graves de l’impétuosité oratoire. Elle ressemble parfois à la légèreté ; elle mène à l’inexactitude, à l'injustice involontaire.
Quelqu'un a dit: « Mgr Dupanloup court toujours (4), » et lui-mêmes'en doutaitbien un peu quand il écrivit à Montalembert (1847) : « Je goûte vos re-
proches, je les mérite; c'est vrai, je suis trop pressé,
s'exerce jamais que sur la créature intelligente; mais surtout l’autorité, dans son acception réelle et dernière, c’est le droit d'être cru ou obéi sur parole.
(1) Tbidem, t. I, L. IV, chap. 1v.
(2) T. IT, 1. 1, chap. vir «.… Ce sentiment intérieur, cette vertu affectueuse de l'âme, qui fait remplir avec amour tous les devoirs de la piété envers Dieu. » N'est-ce pas l'esprit filial envers Dieu qu'il faudrait dire? Il semble que le fond des choses serait mieux atteint, et que les irréfléchis — le grand nombre — ne risqueraient pas ici de mettre la piété dans le sentiment.
(3) Educalion, &. I, 1. LV, chap. 1. Que disait donc Bausset? — « Nos manuscrits, ni les mémoires du temps, ne nous
offrent aucun fait, aucun trait, qui puisse animer une éducation où le précepteur était tout et où l'élève n'était rien ». (Histoire de Bossuel, livre IV; chap xxvi). Ces faits et ces
traits, qui manquaient au cardinal, nous les connaissons
aujourd'hui. ( Voir Floquet : Bossuet précepteur et évêque à la cour). Par ailleurs, le cardinal s'aventurait fort d'appuyer sur l'absence de documents une conclusion si affirmative. Encore plus s'aventure Mgr Dupanloup en partant de là pour accabler Bossuet. û
(4) Émile Ollivier : L'Église et l'État au Concile du Vatican, 2e édition, in-Il8, €. I, p. 442.
c’est un profond défaut de ma vie. » Pourquoi fautil que ce défaut avoué, loyalement combattu (Journal intime, passim), jamais assez bien dompté, apparaisse trop manifeste dans une œuvre qui pouvait être si belle? Avec ce défaut en moins, on la voit tout autre : abrégée, resserrée, profonde, brillant, comme il conviendrait en pareil sujet, d'une lumière concentrée, pleine, intense. On le souhaiterait d'autant plus que, par sa nature même, cet ouvrage, ne tenant pas aux circonstances, est d'un intérêt durable etnon pas simplement historique ; mais surtout parce qu'une rédaction plus lente, plus achevée, augmenterait de beaucoup la valeur utile du trésor.
Car il y a bien un trésor dans ces six volumes; seulement il faut, pour l’en tirer, un peu d'effort et de patience. J'ai loué les conseils de détail; encore plus louerai-je l'inspiration première, l'esprit général. Prêtre ‘de foi profonde et ardente, l’auteur sait à merveille ce qu'est l'éducation, parce qu'il sait l’homme et à quelle hauteur il s’agit de l’élever. Pour les déchus du Christianisme et qui, par un sensible châtiment, tombent au-dessous de la sagesse naturelle et païenne, qu'est l'enfant et qu'y a-t-il à en faire? Tout au plus un curieux, un dilettante, un « intellectuel»; d'ordinaire, un lutteur pour la vie présente, c'est-à dire un candidat sérieux à la fortune; parfois un rouage social, fonctionnaire ou électeur docile; heureux quand on ne cherche pas à faconner avant tout un libre penseur, un sectaire! Nous commencons de voir, nous verrons mieux encore peut-être, ce que vaut pour la paix sociale, pour la dignité et la félicité humaines, cette façon de concevoir l’éducation et la vie. Si l'évêque d'Orléans existait encore, lui, l’un des grands ouvriers de la
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liberté d'enseignement en France, peut-être se
verrait-il bientôt décrété d'incapacité pédagogique, voire d'immoralité professionnelle. Et pourquoi? Pour ravaler l'éducation en mettant Dieu dans cette grande œuvre, Dieu à la base, au faîte, partout. De vrai, il a bien commis, et avec toutes les circonstances aggravantes, ce prétendu crime de lèsemajesté humaine, et voilà précisément pourquoi son livre est, quant au fond des choses, un hymne pratique à la noblesse vraie de l'humanité.
Tout se tient, du reste ; le surnaturel, qu'on répudie, ne garantit pas uniquement à la nature ses destinées supérieures; il lui garde, et seul il lui garde bien, ses privilèges propres et jusqu’à ses élégances légitimes. On ne s’étonnera donc pas que Mgr Dupanloup ait soutenu de tout son pouvoir ces belles études libérales, décorées jadis du très noble et très
juste nom d'Aumanités. Il les sentait menacées par
le développement excessif et la précocité anormale de la culture scientifique, utilitaire ; peut-être même entrevoyait-il déjà l'effort de l'érudition pédantesque pour supplanter le vrai savoir. Philosophie exacte et haute, histoire bien comprise, littérature saine et généreuse, autant vaut dire classique : de toutes ces belles et bonnes choses d'autrefois il gardait la conviction, l'enthousiasme, le feu sacré, comme on disait alors ; et tant pis pour ceux que le mot ferait aujourd'hui sourire! Tous les genres,ou degrés de scepticisme sont mortels à l'éducation, à l’instruction même, et c'est sans doute pourquoi elles vont mourant parmi nous. Quant à l’ancien Supérieur du petit séminaire de Paris, il avait foi dans les vieilles Humanités, pour réaliser ce qu'il appelait justement la Haute éducation intellectuelle, le développement
vigoureux, intégral et régulier des puissances de nature, vrais instruments du travail de la vie entière ; former l'homme et le pousser à Dieu, c'était, en deux mots, son programme. Programme, non pas original, peut-être, mais séculaire, disons mieux, immortel comme le bon sens et la foi gardienne du bon sens. Par là surtout et malgré des imperfections réelles, le livre de Mgr Dupanloup demeure utile et achève d'assurer à son auteur le titre de grand éducateur chrélien.
La « question romaine. » — Que l'âme et le talent de Mgr Dupanloup sont là tout à fait à l’aise. — L’évêque polémiste : admirable vigueur. — Principaux écrits de circonstance. — Le livre de {a Souverainelé ponlificale.
Il en a deux autres encore plus considérables, et la « Question romaine » lui vaut le premier. Entre les paroles épiscopales qui dominent cet orage, onen trouvera de plus doctes, de plus magistrales au vrai sens du mot ; mais nulle ne sera plus éclatante. On croirait écrit pour lui cet appel de Dieu au Prophète : « Crie, ne cesse pas, enfle ta voix, fais-la sonner comme un clairon. » (1) De vrai, toute sa nature est ici à l'aise. Elle l’a fait beaucoup moins docteur qu’orateur, journaliste, pamphlétaire même, osons le dire, en écartant de plein droit toute nuance ou interprétation fâcheuse. Le thème est simple, nét,
(1) Clama, ne cesses, quasi tuba exalla vocem tuam. (Isaïe, VIII, 1.)
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palpable et comme concentré; il n’y faut ni profondeur métaphysique, ni long circuit d'arguments. Il y suffit de démasquer, de flétrir, de marquer au fer rouge la fraude, la trahison, la violence : besogne d'orateur et où Mgr Dupanloup excelle. Moins que jamais il songe à écrire, et c’est là qu’il est écrivain. Par où? Par l'expansion naturelle et jaillissante d'une âme indignée, toute vibrante de foi, d'honneur, de colère sainte. Si l'impétuosité oratoire nuit ailleurs à la perfection littéraire, cette fois elle y sert à merveille, mise en branle par le sujet même, n'ôtant rien du reste à la mesure, au tact, à la prompte lucidité de l'esprit. Quand l'évêque d’Orléans écrit ces choses, il est déjà de l'Académie française ; mais, s'il mérite d'en être, c'est, avant tout, par là. « Crie et ne cesse pas » : il ne faillira point à ce programme. C'est lui que le grand public entendra le premier. Dès le 30 septembre 1859, quand les Romagnes se soulèvent, une protestation vibrante part d'Orléans. (1). C’est vif, alerte, pressant, coupé en
petits alinéas que l’on prendrait pour le halètement
du soldat dans un corps à corps. Les arguments, les interrogalions pleuvent comme grêle, et, s’il n'ya pas aujourd'hui trop de pédantisme à citer Virgile à propos d'un homme qui le possédait et le goütait si bien, on croit voir le vieil Entelle harceler sans trêve son adversaire, le pousser, le rouler, se le renvoyer, pour ainsi dire, d’une main à l’autre.
Creber utraque manu pulsat versatque Darela (2).
Je note cette manière comme bien caractéristique
(1) Protestalion au sujet des atlentals dirigés contre le Souverain Pontife el le Saint-Siège.
(2) Enéide, chant V.