‹ Dix-neuvième siècleChapitre 26 sur 63 · P+ EU | MONS · texte numérisé non relu

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terait seul pour quelque chose. Corps d'élite dans uñe France encore officiellement chrétienne, elle devait, en se respectant elle-même, soutenir la dignité intellectuelle et morale du pays. C'est ainsi qu’en 1864, il l'empêchera de couronner Taine pour son /listoire de la Lilléralure anglaise. Rationnelle et courageuse intransigeance. Autre chose est de tolérer les gens, autre chose de contribuer à leur gloire. Une conscience épiscopale, chrétienne ou même simplement honnête, n'admettra jamais ce dilettantisme lâche, cette idolâtrie implicite qui nous ferait tout pardonner au talent.

Dès 1863, il n’était que temps pour avertir la jeunesse et les pères de famille. « Ce n’est pas seulement, disait l'évêque, l'antique foi de la France qui est menacée parmi nous ; c'est la raison publique. » Mais peut-on menacer l’une sans l'autre? On ne parlait pas encore de nous créer de toutes pièces une mentalité nouvelle, — ce barbarisme est né plus tard, — mais on y travaillait de fait en désemparant l'intelligence française pour être sûr de la déchristianiser. Seulement on n'osait encore y travailler à ciel ouvert. En ce temps plus heureux que le nôtre, bien des esprits eussent reculé devant la face hideuse de l’athéisme. C'était pourtant bien elle qui se masquait — n'est-ce pas trop dire? — qui se gazait, bien légèrement du reste, sous le positivisme d'un Littré, d'un Taine, sous le criticisme à outrance et le piétisme hypocrite d’un Renan (1). L'auteur de l'Avertissement déchire donc ces minces voiles. Au fond et malgré leurs réticences politiques, les écrivains incriminés mettent à néant l’âme, le bien et

(1) Notez qu'il n'avait pas encore publié la Vie de Jésus.

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le mal, la vie future, Dieu et dès lors la religion, toute religion même naturelle. Qu'ils aillent ainsi à la fortune, soit : — au moins l'évêque ne leur permettra-t-il point d'empoisonner la jeunesse, comme ils s'y efforcent, de bouleverser la société, comme ils y prétendent. Il les somme de parler franc, mais surtout il crie aux honnêtes pères de famille : « Prenez garde! C’est l’athéisme qu'on enseigne à vos fils, c'est l’absolue et radicale immoralité. »

Combien grandissait parmi nous cet athéisme encore timide et sournois, on le vit bientôt. En 1866, plusieurs de nos fleuves débordèrent, la Loire entre autres. L’évêque fit très simplement son devoir, il secourut les victimes, il ordonna des prières, il parla de Providence, de châtiment. Là-dessus, explosion de risées et de colères, véritable clameur de haro propagée en quelques jours à travers la presse. —

Châtiment! mais de quoi? et d'ailleurs combien aveugle, puisqu'il confondait les innocents avec les prétendus coupables ! — Providence! mais à quoi bon, puisque le désastre s’expliquait par des causes toutes naturelles : déboisement des montagnes et le reste? — Comme si vraiment la Providence n'intervenait que par le miracle et n’avait rien à voir dans le jeu des éléments et du libre arbitre. Tant d'ignorance fait pitié (1).

Belle et triste occasion d’ailleurs pour jeter un nouveau cri d'alarme, et plus vibrant encore que celui de 1863. L’A fhéisme et le péril social est, dansson ensemble, un des maîtres opuscules de Mgr Dupanloup. Cette tempête, élevée soudain contre des véri-

(1) Nous avons déjà touché ce sujet à propos de J. de Maistre et des Soirées de Suint-Pélersbourg, t. 1 de nos Esquisses, 2e édition, p. 207.

; Der l'état dés âmes. Il le constate avec effroi, il y . oppose la sagesse païenne ; mais quoi! lnelieenes

qui apostasie ne tombe-t-elle pas de fait et quasi

toujours au-dessous du paganisme? Il rappelle à

grands traits le dogme, la thèse rationnelle du gou-

vernement divin, et là, je l'avoue, on désirerait un

peu plus de profondeur et d'insistance : l’illustre : évèque n'est jamais assez complètement docteur.

Mais quelle revanche, quand, reprenant et renforçant, par occasion, son Avertissement aux pères de fa- * mille, il dénonce le péril religieux et social des philosophies en cours! Positivisme ici, panthéisme là, matérialisme ailleurs ou morale indépendante; au 3 fond et de toutes parts, athéisme. Athéisme répandu j dans les hautes régions de l'esprit par des journaux et revues, celle des Deux Mondes avant tout — celle d'alors — à laquelle toute famille catholique devrait fermer sa porte (1). Athéisme envahissant la jeunesse des écoles et même les milieux populaires; témoin le récent congrès des ouvriers à Genève, té- : moin celui des étudiants, à Liège, où l’on parlait de crever le ciel comme une voûte de papier. Frasques de jeunes gens, dit-on, et l’on essaie de sourire ; - 15

mais combien n'y avait-il pas de jeunes gens parmi Œ les terroristes de quatre-vingt-treize, et savez-vous ‘4 ce que ceux-là feront demain ? On le sut quatre ans 4 plus tard, sous la Commune, en voyant à l'œuvre tel 4

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de ces « jeunes », un Raoul Rigault par exemple. Or, qu'il y eût là menace grave à la société comme à la religion, il fallait s’aveugler pour ne pas

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(1) Nouvelles œuvres choisies, t. Il, p. 317, 318. — J'aime à relever encore ce fait d'intransigeance. Est-ce merveille, d’ailleurs, qu'un évêque ait le bon sens de sa foi?

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le voir. Toutlerendait Remi : nâture des choses, logique des faits, aveux catégoriques des chefs d'écoles, facilités nouvelles de propagande et de popularité, coïncidence redoutable de l'explosion de ces doctrines avec l'introduction des plus irritantes questions sociales et leur mise à l'ordre du jour. Crier ainsi alerte, secouer l’inertie béate des conservateurs, était-ce donc attaquer la société moderne ? C'était bien plutôt trembler pour la société future, et, en trois pages d’une haute éloquence, Mgr Dupanloup rappelait le beau rêve que lui-même et ses contemporains avaient tout d’abord attaché à ce nom de société moderne ; il accusait les hommes qui changeaient ce rêve « en un affreux cauchemar » (1). — En appelait-il à la force? — Non, mais il déplorait la fatale inconséquence d'un gouvernement qui, par son régime de presse, livrait la morale, tout en s'imaginant défendre la société. — L’évêque spécu-

. Jait-il sur la peur? — Pas davantage. En 1848, on

avait eu, à son gré, trop grand’peur du mal; en 1864,

on n'avait plus peur que du bien. — Cachait-il sous -

cette dénonciation de l’athéisme une sorte de réclame indirecte au bénéfice de la « question romaine »? — Au contraire, c'étaient les spoliateurs du Pape qui, sous leurs prétextes et sophismes politiques, masquaient assez gauchement l’athéisme de fait, la haine à Dieu. Au reste, puisqu'on lui parlail de la « question romaine », l auteur en prenait occasion pour tracer à nouveau une esquisse vigoureuse de la situation faite à Pie IX par la récente convention du 15 septembre.

Si l’étincelante brochure n’arrêta pas la marche

(1) Nouvelles œuvres choisies, t. II, p. 410 à 413.

des choses, au moins éclaira-t-elle ceux qui res- taient capables et dignes de la lumière. Le soldat est-il obligé de vaincre ? On ne lui demande que de. combattre, et Mgr Dupanloup n'en était pas à son dernier combat. Dans ce triste déclin du régime impérial, l'irréligion ne se contentait plus d’enseigner, d'écrire; elle agissait, elle préparait son triomphe par des organisations et institutions redoutables. Victor Duruy, le plus remuant et le plus bruyant des ministres (1), annonçait, comme par surprise, l'ouverture de cours universitaires pour les jeunes filles, avec examens, distribution de prix et le reste. En faveur du peuple, Jean Macé fondait la Ligue de l'enseignement. N'avions-nous donc jusquelà, en France, ni instruction secondaire pour les jeunes personnes, ni instruction d'aucune sorte pour l'enfance pauvre? Ces messieurs affectaient de le découvrir, et la découverte fit des dupes. Mais que voulaient-ils ? Chez le ministre, était-ce malice réfléchie ou pédantisme candide? Ce qu'on sait du personnage autorise les deux hypothèses. Quant au franc-macon fondateur de la Ligue, il ne pouvait ignorer ce qu'il faisait. Aussi bien tous deux faisaient la même chose, qui en douterait aujourd'hui? Les cours universitaires annoncaientleslycées de filles ; la Ligue menait à l'instruction gratuite, obligatoire et laïque, c’est-à-dire athée non par force des choses, mais dans l'intention et dans le fait. Perversion religieuse de l’enfant et de la femme, apostasie universelle de la France à venir : c'est où l’onallait,etlevigilant évêque ne pouvait nisele dissimuler nis’en taire.

(1) Les plaisants l’appelaient M. Dubruit. On à fait des plaisanteries plus mauvaises.

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1l combattit donc l'entreprise ministérielle. Ses deux Lettres à un évêque (1867) en démontrèrent l’inutilité, la témérité, le péril, l’indécence à plus d'un égard. Puis, fort de quatre-vingts adhésions épiscopales, le polémiste chrétien ramassa tous ses arguments, toutes ses forces, dans sa Dernière réponse à M. Duruy : la femme chrétienne et francaise (1868). Nouveau réquisitoire, par où s'achève et se couronne très noblement son beau rôle d'avertisseur. « À ceux qui prétendent que je parle trop tôt, je

réponds que je n'aime pas à parler trop tard, quand

le mal est fait (1). » Et quel mal allait se faire! Tout d'abord, l'auteur avait beau jeu à déméler, parmi

les communiqués, explications, atténuations ou

mensonges flagrants du ministre, le caractère véritable du projet. C'est, dites-vous, une œuvre decon-

currence, de liberté. — Non, vous faites échec à la -

liberté, en opposant à des institutions libres, suffsantes, la concurrence inutile et oppressive de l'Etat, Dans l’éducation des jeunes filles, vous créez la concurrence de l’homme contre la femme : création désavouée par les convenances, le sens commun, la nature même. Et qu’on ne m'accuse pas de commencer une campagne contre l'Université. « Je résiste à une campagne commencée contre la religion, contre la femme chrétienne et française (2). » Cette campagne, ou mieux, cette conspiration, toutprouve que le ministre del’instruction publique en est l’instrument ou l’auxiliaire. D'une part, la presse impie appelle hautement la déchristianisation de la femme: de l'autre, elle porte aux nues le projet en question.

(1) Nouvelles œuvres choisies, t. II, p. 61, 62. (2) Ibidem, p. 109.

gardent bien de la désavouer. Lisez, du reste, les

ouvrages personnels de M. Duruy professeur d'his-

toire. Voilà, sans doute, l'esprit de l’enseignement

même à s'en dre les feuilles universitaires se

que M. Duruy ministre entend faire distribuer aux . |

jeunes filles sous son patronage officiel (4).

Peu de choses dépassent en beauté la troisième partie de la brochure, le plaidoyer direct en faveur de la femme chrétienne et française. Tous les tons s’y rencontrent, toutes les cordes y résonnent, toute l'âme y éclate. Ame douce et grave, quand il faut peindre cet être délicat, modeste, sacré, telque l'ont fait et la religion et les traditions nationales; — âme fine et forte à débrouiller les sophismes dont s’enveloppe le projet du ministre; — âme indignée, véhémente à flétrir l'attentat, le sacrilège que l’on médite contre le chef-d'œuvre du christianisme et du bon sens francais. Il y a là certains coups droits à l'adversaire, certains arguments ad hominem, qui sont de la plus fière éloquence. Dès le début, l’au-

teur avait dit : « Je vous résiste pour vous conserver … des compagnes meilleures que vous. » Sur la fin, il

pousse encore plus vigoureusement la pointe du

is

glaive. Vous vous plaignez des couvents? Mais o

outre que vous n'avez rien à y reprendre, c'est vous

(4) Eh! oui, sans doute, répliqua naiïvement /a Revue de

l'instruction publique, l'Université en corps n'entend pas

l'histoire autrement que son grand maitre. Et Mgr Dupan- Joup de répondre: « S'il en était ainsi. les évèques n'auraient plus qu'une chose à faire, qu'une chose à dire aux parents

chrétiens qui tiennent à conserver la foi dans leurs familles:

Retirez vos enfants de l'Université. » (Les Alarmes de l'épisco-

pat justifiées par les faits, même volume, p. 324.) — Que …

dirait-il aujourd'hui?

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