‹ Dix-neuvième siècleChapitre 29 sur 63 · OU 1 PONT OT CPR · texte numérisé non relu

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fini leurs classes, comme Ahernr les bonnes gens d'Avranches au temps du docte Huet. De là, d'après un des meilleurs conseils de l’abbé Lecomte, la

- Sainte Écriture devenue le thème d’une étude inces-

sante, l'aliment et comme la substance de la pensée, du style. De là, l’antiquité ecclésiastique largement possédée, ingénieusement rapprochée des temps nouveaux, abondante, pour eux, en consolations comme en lumières. De là, les Pères et docteurs passés du rôle de maîtres à celui de familiers et d'amis, si bien que le prélat moderne deviendra presque un de leurs pairs, à force de leur prendre l'idée, le ton et, nous le verrons, jusqu’à l'appareil extérieur de l'enseignement. Voilà ce que j’appelais savoir sareligion. Ainsi la savait Bossuet, ainsi l’étudiait-il sans relâche, estimant ne jamais la savoir assez. Je ne prétends pas établir ici une égalité, je note une ressemblance.

Chose plus enviable encore, plus rare peut-être : cette religion que le jeune évêque de Poitiers savait déjà si bien, il l'avait dès longtemps conçue au vrai, dans toute sa largeur et sa hauteur, dans son unité incomparable, marque de son origine surhumaine, dans toute sa rigueur aussi, dans toute son intransigeance doctrinale. L'ordre surnaturel, celui de nos

destinées célestes, englobant, dominant et soutenant

tout à la tois l’ ae de nature; l'alliance deux fois gratuite, contractée par Dieu avec la race humaine en Jésus-Christ, centre et nœud universel, perpétuée dans l'Église où Jésus-Christ se continue et se complète; Dieu, Jésus-Christ, l'Église, une même chose en trois noms, un seul droit sous trois aspects et, pour ainsi dire, sous trois visages : cette synthèse magnifique, cette vérité une en soi, infinie dans ses

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rayonnements, c'est-à-dire dans ses conséquences :

Édouard Pie en avait mieux que beaucoup d’autres la vue claire et toujours présente, la conscience paisible et fière, l'enthousiasme expansif et jaloux tout ensemble. Expansif, il n’aspirait qu'à tout échauffer de son feu; jaloux d'ailleurs et intraitable, il ne permettait jamais la moindre altération de la doctrine, l'atteinte la plus légère aux droits divins de Jésus- Christ, de l'Église. Le sacre avait fait Mgr Pie évêque; ce tour d'esprit et d'âme allait le faire docteur.

À Poitiers, dès ses premières paroles, on connut tout son programme. « Qui êtes-vous »? se demandait-il à lui-même, comme autrefois les Pharisiens à Jean-Baptiste ; et il répondait avec saint Hilaire : « Episcopus ego sum. Je suis évêque. Ce mot dit tout. » De fait, il disait par avance toute sa manière d’être, son attitude invariable à travers le chaos des circonstances et parmi les diversités infinies de son ministère. Que d’autres se lancent en soldats dans la mélée, qu’ils agitent l'opinion, qu'ils soient brochuriers et journalistes; ils en ont le droit, on les loue d'en user. Constatons seulement que l'héritier de saint Hilaire préfère une autre allure. S'il enseigne, s'il combat, s’il condamne, ce sera toujours en évêque, mitre en tête, pour ainsi dire, et crosse en main.

Par ailleurs, l'enseignement lui apparait comme la forme éminente et le premier devoir de la charge pastorale. En cela, il est dans la vérité pure et rien ne lui manque pour s’y tenir. Ses trente années d'épiscopat seront, avant tout, un cours ample et grandiose d'instruction religieuse. En temps ordinaire et relativement paisible, dans le feu de la

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« question romaine, » ou parmi les désastres de « l’année terrible, » aux prises avec les sophismes de l’incrédule ou les amoindrissements du sens catholique chez le croyant, il ne cessera d'enseigner ; toute sa raison, toute sa foi, tout son zèle l’avertiront de concert que la lumière est la première force de l'âme. Il sera donc en tout l’évêque docteur, et l’on pourra s’en apercevoir à l'appareil même dont il entourera sa parole. Jeune prêtre, il prêchait à la facon de tout le monde, debout dans sa chaire, comme à la tribune ou sur un char de bataille et dardant la vérité sur l'auditoire. Evèque, il y siège, il y trône, paré de tous ses insignes, il parle ou lit, tenant ouvert sous ses yeux l'Évangile ou le missel. La chaire est bien rendue à sa destination primitive, siège du professeur de Christianisme, tribunal du juge de la foi. Il y a là une surprise et presque une déception pour les curieux d'éloquence voyante, bruyante, quasi athlétique. N'y aurait-il pas avantage pour l’éloquence propre de l'emploi?

Car si elle est volontiers magistrale et majestueuse, ne l’imaginons pas condamnée par là même à la froideur. Quand un grand esprit s'est concentré et comme unifié autour d'une pensée maîtresse; quand, d’ailleurs, cette pensée est la plus haute et la plus belle en même temps que la plus vraie ; impossible qu'elle ne se tourne point en passion. Or, ici, la pensée maîtresse nous est connue; c’est le surnaturel, c’est Jésus-Christ, roi du monde comme de l'âme individuelle; c'est l'Église, en laquelle nous possédons Jésus-Christ; d'un mot, c’est le grand dessein de Dieu, son grand amour, sa grande passion, oserait-on dire, si Dieu, la sérénité infinie, était accessible à une passion. Or, voilà bien le fond

d'esprit de notre évêque docteur et, du même coup, le feu sacré dont son âme est pleine. Voilà qui fait la double puissance de son enseignement : puissance d'unité, puissance de vie. Au reste, dans cette continuité d’un même effort, l'esprit et le cœur à la fois sont avivés, soutenus et comme guidés par l'effort immense qui se fait en sens contraire. Parcourez celte œuvre épiscopale de trente années. D'une part, vous y prendrez sur le fait le naturalisme croissant, la prétention de la nature à se suffire, par suite, la négation toujours plus radicale d’un ordre et d’un pouvoir qui la dépassent, du règne de Dieu, de Jésus-Christ, surtout de son règne social, de son droit à inspirer les institutions et les lois. De l’autre, vous verrez éclater le surnaturel, le droit de Jésus-Christ revendiqué par une affirmation incessante, variée comme les circonstances et les adversaires, toujours identique au fond, toujours chaleureuse d’accent parce qu’elle jaillit de toute l'âme. Entre 1853 et 1880, le mot du siècle était déjà bien celui des révoltés de l'Évangile (1) : « Nous ne voulons pas que Celui-ci règne sur nous. » Et quelle meilleure épigraphe aux œuvres de l'évêque de Poitiers, que le cri passionné de saint Paul: «Il faut qu’il règne ? » (2) À son peuple, à ses prêtres, aux sophistes, aux puissants, à qui a voulu l’entendre, Mgr Pie n’a pas dit autre chose; il le dit encore à qui prend la peine de le lire; de ce chef, qui l'estimerait trop peu actuel?

On me citait naguère, et comme venant de Poitiers même, une parole étrange : « Que restera-t-il

- (1) Nolumus hunc regnare super nos. (Luc, xix, 14.) (2) Oporlet autem illum regnare. (4 Cor., xv, 25.)

du cardinal Pie? » (1) — Vraiment! Mais n'y eüût-il pas dans les dix volumes du grand évêque un fidèle tableau du chaos intellectuel et moral où la France continuait de s’enlizer, n’y eût-il pas une application saisissante de la vérité éternelle aux choses modernes ; il resterait cette vérité même, enseignée trente ans avec une profondeur et un éclat que personne n’a égalés au dix-neuvième siècle, personne en France depuis Bossuet. Serait-elle passée de mode? Aujourd'hui, parce que le naturalisme triomphe et nous écrase, aurions-nous moins besoin d'entendre affirmer avec cette maîtrise le surnaturel, le droit intégral de l'Église, de Jésus-Christ, de Dieu? Si rien ne devait nous rester du cardinal Pie, où en serait donc parmi nous le sens catholique, le sens chrétien?

Non, la vérité divine communique à toute œuvre où elle est supérieurement traitée quelque chose de son impérissable vie. Pareille œuvre n’est pas de circonstance, ou, si l'on veut, elle l’est toujours, comme son objet. L'Église, mère des renommées vraiment immortelles, garde cette œuvre pour s’en prévaloir et s’en servir; elle l'estime d'autant plus précieuse et chère qu'elle s’y reconnaît, qu'elle s’y mire en quelque sorte, retrouvant là toute la pureté, toute la splendeur de son esprit à elle.

Or, le cardinal Pie a cet honneur. Chez lui, la grande pensée du surnaturel a été si nette et si puissante, qu'elle a pu se soutenir durant trente ans, libre d'hésitation, pure d’alliage, assez sûre parmi

(1) Je suis ici d’autant plus à l’aise que j'ignore le nom de l’auteur. Quant à la parole même, elle rappelle assez bien cette jolie naïveté d’un critique universitaire (Paul Albert) : « On a vite fait le tour des idées de Bossuet. »

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ses applications multiples, pour n’avoir jamais à se reprendre, à se redresser. Mérite hors ligne, ou plutôt grâce de choix. Dans ce vaste enseignement épiscopal, tout un demi-siècle est contenu, compris, analysé, jugé; mais surtout l'Église y est aussi, toujours suivie, devinée quelquefois et devancée. Non certes que nous entendions glorifier ce prélat d'avoir, à certaines heures, conduit le catholicisme et régenté le Saint-Esprit. En présence de la vérité divine et de l’autorité seule infaillible, ces attitudes de précurseur, d’inspirateur, ne conviennent à personne, et l’évêque de Poitiers y eût répugné plus que tout autre; il n'avait rien d'un Lamennais.

Mais voici l'incontestable. Juge particulier de la foi, .

il n’a dû réformer aucun de ses jugements. Quelques-uns des plus solennellement rendus contre les principales erreurs de l'époque, ont même eu cette glorieuse fortune d'être adoptés, sanctionnés, quasi en propres termes, par l'autorité définitive et irréformable. Nous ne disons pas autre chose, et, parmi ceux qui l'ont lu, personne n’y contredira. Singulier mérite, encore un coup. Il suppose, avec la hauteur de l'intelligence et le sens vrai des réalités actuelles, une théologie vaste et sûre ; il suppose et la droiture de l'intention surnaturelle, et la passion du vrai, et le courage de n’en rien sacrifier ni rabattre. Voilà pourquoi le cardinal Pie ne peut que grandir avec le temps.

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