‹ Dix-neuvième siècleChapitre 33 sur 63 · FEUX · texte numérisé non relu

FEUX

ns

car vous volez à Jésus-Christ la nature, sa conquête. — Apostasie ou infidélité personnelle, incompatible, en tout cas, avec le baptème, vrai paganisme par conséquent. — Humiliation enfin, amoindrissement pour cette pauvre intelligence humaine dont le naturalisme se prétend le chevalier. Est-ce que la foi, tout au contraire, n’affermit pas et ne complète pas la philosophie? Est-ce que, dans les limites du dogme, la raison ne garde pas une large liberté, un vaste champ de travail? Est-ce peu que de recevoir etde vérifier les titres historiques de la Révélation divine, de sonder respecteusement le mystère luimême, d'en étudier le sens, les relations, les harmonies? Pour tant de gloire, on ne lui demande que de s’avouer bornée, c’est-à-dire de confesser que l'homme n’est pas Dieu. — Belle et simple doctrine, que l’évêque de Poitiers verra plus tard adoptée et sanctionnée presque littéralement par l'Église universelle.

Cependant, parmi ces combats de pensée, les événements marchaient, le mystère d’iniquité se poursuivait (1); les Antéchrists de toutes nuances (2) avancaient leur œuvre dans les faits comme dans la doctrine ; on les eût dits jaloux d’attester la conpexion, la solidarité, tant niée par eux-mêmes, de la doctrine avec les faits. Aussi, tout en défendant, et avec quelle force! la royauté temporelle du Pape, Mgr Pie ne perd pas un moment de vue les erreurs théoriques; c'est en pleine « question romaine » (1862, 1863), que paraît la Troisième instruction synodale, chef-d'œuvre théologique et littéraire, mais

(1) Mgr Pie, t. IV, p. 145.

(2) Ibidem, p. 585.

LE CARDINAL PIE RPRT 195 encore plus intéressante comme le grand effort de la lutte contre le naturalisme. Après de beaux combats, voici la grande bataille engagée sur toute la ligne et poussée à fond.

Avant tout, l'ennemi est reconnu, ses bataillons dénombrés. — Voici d’abord ces demi-transfuges qui s'appellent, en ce temps-là, « catholiques sincères et indépendants. » (Gens pratiques, gens avisés, ils somment poliment l'Eglise de se retirer desaffaires humaines; ils évincent respectueusement Jésus-Christ de la vie sociale. C’est le naturalisme politique. — En seconde ligne et d’une allure plus décidée, marchent les émancipaleurs, les sécularisateurs. Ceux-là se passent du surnaturel comme d’un accessoire de luxe; ils lui épargnent l’injure, mais ne l'honorent même pas d’une discussion. Derrière eux, les déistes rationalistes le rejettent bravement comme faux etimpossible. — Enfin l’arrière-ban, si ce n’est plutôt l'élite, se compose des panthéistes, des matérialistes, des athées de toutes armes. Telle est, en ses quatre corps principaux, la grande armée du naturalisme, l'armée de la dernière et radicale hérésie, l’armée de Satan, n’en déplaise aux dupes innombrables qui font nombre et qui auraient horreur de leur chef.

Et maintenant il faut combattre. Or, pour la vérité, combattre, c'est avant tout se montrer. Les

dogmes attaqués sont donc, tour à tour, mis en

lumière : Dieu tout d'abord, Dieu dont le naturalisme laisse tôt ou tard périr jusqu'à l’idée : preuve manifeste que la raison, si elle prétend se suffire, ne sait pas garder les premières vérités de raison. Et comme on ne défend pas froidement l'existence du Bien suprême, après quelques pages vraiment

Rusis =

‘De, CAR 1°

splendides empruntées au Concile provincial d'Agen, la confession solennelle d’une foi inébranlable, « irrémédiable », jaillit du cœur de l'évêque en hymne d’adoration et d'amour.

Mais le champion de Dieu et du surnaturel est aussi, dût-on s’en étonner, le vengeur de notre nature humaine. S'il lui refuse d’égaler Dieu par ellemême, il lui reconnait une aptitude surnaturelle d'union à la divinité, soit dans la gloire de l'identité personnelle, soit dans la gloire de l'adoption. Le premier mode se réalise en Jésus-Christ seul; le second, dans cette multitude de frères dont Jésus- Christ est l'aîné ; il se réaliserait dans tous leshommes si tous les hommes voulaient y entendre. Voilà le fait, le grand fait religieux, chrétien, qui porte en soi et constitue le Christianisme, la religion tout entière; voilà le fait capital, obstinément rejeté ou négligé par le naturalisme; le fait que la Synodale va déployer dans une exposition grandiose comme lui-même.

Quand on alu ces pages de maître ; quand on a vu la vérité, forte d’elle-même encore plus que du talent de son interprète, monter à la facon des grandes eaux; quand on s’est laissé avec bonheur emporter à ce mouvement magnifique; on se retourne vers les adversaires, et l’on se demande tristement : « Que feront-ils? » Hélas! beaucoup refuseront même delire, ou, si quelque curiosité les y pousse, ils diront ne pas comprendre. Après tout, que leur veut-on? Ils sont laïques, ils sont philo= sophes, ils ne sont pas théologiens. Incompétents s’il s'agit des preuves, leur compétence ne va qu'à la négation, au blasphème. Et ils nieront et ils.blasphèmeront, se répétant sans trêve, ne daignant prendre

ae RCE , RS: À ; CUUTÉ CARDINAL PIE Le 5 DT garde à la doctrine qu'on leur présente; les uns s'étant faussé et comme tordu l'esprit jusqu’à se rendre incapables de la concevoir; d’autres la concevant juste assez pour la prendre en haine et vouloir la détruire, sachant d'ailleurs la puissance désespérante de la répétition inepte, mais obstinée.

L’évèque ne désespère pas cependant, il les argumente, il les gourmande, il les presse en toute patience et doctrine. Il rappelle le droit de Jésus- Christ, droit suprême vainement insulté par leurs fins de non-recevoir. Il détruit la fausse hypothèse où s'appuie toute leur sophistique : celle d’un état primitif de nature pure, où il doit être loisible de se borner et possible de se tenir. Non, l'élévation obligatoire à une doctrine surnaturelle est un fait primordial, contemporain de la créalion même ; et de ce fait, joint à celui du péché originel héréditaire, une loi ressort, universelle, partout vérifiée : en pratique, le surnaturel est indispensable au maintien de la nature; désormais, la nature se tient inévitablement ou au-dessus ou au-dessous d’elle= même. Qu'est-ce à dire? Que, sans la révélation et la grâce, nous ne savons ni bien garder les vérités même qui tombent sous notre puissance naturelle de connaître, ni constamment pratiquer les vertus qui pourtant ne dépassent à aucun moment donné . notre naturelle puissance d'agir. Ainsi, de fait, nous ne pouvons rester à notre légitime niveau d'hommes, sans l’action surnaturelle du Dieu-homme. Ainsi, de fait, la vérité naturelle, la loi naturelle, la religion naturelle, tout ce qu’on peut appeler d'un mot. la nature, ne subsiste qu’englobé, encadré, dans l'ordre supérieur où Dieu nous avait merveilleuse-

NE PAT D A 09, EE OC A RP PO RL tr > s | Mi ARE

ment établis dès l'origine et nous a rétablis plus merveilleusement en Jésus-Christ.

L'apologiste chrétien peut se taire; il a dit le dernier mot, touché le point vital. Vienne le Concile du Vatican : Mgr Pie aura la joie de retrouver dans l'enseignement suprême, infaillible, tous les traits de son enseignement privé (1)

II. — En étudiantle grand évêque, impossible d'esquiver l’éternelle « Question romaine. » Bornonsnous du moins à l'indispensable, aux traits originaux par où il trancha sur ses égaux en vaillance, les Gerbet, les Plantier, les Dupanloup.

Or, ici comme ailleurs il enseigna, il jugea, ce fut sa manière de combattre. Par tempérament, par habitude, il allait comme invinciblementaux profondeurs des choses, ou, si l'on veut, à leur sommet. Pourquoi changer de méthode? Il resta donc luimême, l'évêque docteur, le professeur de surnaturel. 2).

En 1862, il essayait d'apprendre à un ministre de Napoléon III le vrai sens de la question, sa vraie portée. « Vers quel but le monde nouveau fait-il hautement profession de tendre, sinon vers une

(1, Instruction synodale sur la première Constitulion du Concile. Juillet 1871. Œuvres, &. VII, p. 117 et suivantes.

{2) A qui eût préféré le voir un peu journaliste, il répondait : « Je ne blâme aucun de ceux de mes Vénérables Frères qui ont été dans la nécessité de faire de la sorte. Maïs, pour ma part, je n'ai pas jugé à propos de quitter ma chaire épiscopale pour me jeter, en simple citoyen dans ces luttes ardentes. J'ai regretté, et je l'ai dit tout haut, que le gouvernement de l'Empereur ait cru devoir interdire aux journaux la reproduction des mandements et autres actes épis- Copaux... Mais, en regrettant cette mesure, j'ai mieux aimé m'y soumettre et en subir les inconvénients, que de quitter mon rôle propre d'évêque et de me faire publiciste. »

ùZ

" " Te 1e à AE RE , LE CARDINAL PIE

complète sécularisation, ce qui veut dire, dans le langage actuel, vers la rupture absolue entre la société et le principe chrétien ?.. Et comme notre siècle est hardi à tirer les conséquences, voici que l'alliance du pouvoir civil et de l’orthodoxie est attaquée dans son dernier représentant et sa suprême personnification, qui est le Roi pontife. La démolition radicale et raisonnée de ce qui reste de la chrétienté européenne, voilà le fait et la théorie qui se dressent en face de nous (1). »

Et qu’avouait autre chose le plus actif et le plus intelligent des conspirateurs, le comte de Cavour? Ne dénoncait-il pas, comme le vice essentiel de la royauté pontificale, la subordination du temporel au spirituel, de la nature au surnaturel, pourrait-on dire? Ainsi ce qu'on voulait faire disparaitre, c'était, non pas uniquement et finalement l'union des deux sceptres dans la même main et des deux couronnes sur la même tête, condition singulière, exceptionnelle, de la royauté papale; c'était l'alliance régulière du temporel au spirituel, de l'État à l'Église,

seule condition normale de toute société chrétienne,

si laïque soit-elle. Voilà bien la position qu'il s’agissait d’'emporter, en attendant l'heure favorable pour s'en prendre au cœur même de la place, au pouvoir spirituel lui-même, au fondement visible de la religion. Voilà ce que les soldats de Lamoricière ont défendu par le sang, comme d’autres par la parole ; mais nulle part, durant cette crise, la parole épiscopale, ne fut plus lumineuse et plus profonde qu'à Poitiers.

Les œuvres de Mgr Pie sont là, racontant au jour

(1) Lettre à M. de Persigny. Œuvres, t. IV, p. 527.

DE De.

le jour ses efforts, ses luttes, parmi les menues persécutions soulevées par les rancunes du pouvoir et aggravées par le zèle gauche des subalternes. Curieux détails, et de quelle valeur pour l'histoire! Isolé dans son palais où les fonctionnaires ont ordre de ne plus paraître, suivi, devancé même, dans ses tournées pastorales, par l’œil inquiet de la police, épié dans sa chaire, « sa seule tribune » (1), menacé de voir démembrer son diocèse (2), interné d'ailleurs dans ce même diocèse par la crainte de n’y pouvoir rentrer s'il s’en éloigne (3), malgré tout, Févèque docteur ne perd jamais la grave sérénité de son rôle, on croira même sans peine que ses tribulations aient fait « sa meilleure joie » (4). La gloire, non plus, n’est point pour ses adversaires, et tel puissant d'alors ne devra guère qu'aux écrits du prélat une immortalité d'ailleurs peu flatteuse. Les grandes situations ont leurs épines ; l’homme du monde sans théologie fait assez triste figure quand les circonstances le mettent aux prises avec un théologien de cette force. Que si, d'aventure, le théologien a, par surcoit, beaucoup d'esprit, l'homme du monde fera

(4 Tome IV, p. 576. Le plus curieux fait d'espionnage officiel se passa le 30 juin 1861, en la solennité de Saint-Pierre. L'évêque lui-même en a très spirituellement fait l'histoire dans une réponse au ministre Billault, qui avait cru devoir porter, plusieurs mois après, l’affaire aux Chambres. L'affaire, … c'était l’allusion « manifeste » que le prélat s'était permise en notant que le persécuteur de l’apôtre était, non pas « Hérode l’Ascalonite », ni « Hérode Antipas », mais « un troisième Hérode, Hérode Agrippa ». — Hérode IT, Napoléon IT : selon. le ministre, l'intention sautait aux yeux. (Voir D IV, pages 251, 388 et suivantes.)

(2 ) Tome V, p. 216.

(3) Tome IN, p. 458.

(4) Tome VIII, p. 248.

sagement, comme Billault, par exemple, de décliner toute controverse épistolaire (1). Mais ne sourions

pas. On inclinerait plutôt à une pitié grave pour ces

dignitaires d'alors, si hautains envers l'Eglise, sisûrs d'eux-mêmes et de l'éternité du régime qu'ils servaient.

Que sont, d’ailleurs, les personnes, au prix des questions en litige? Ces questions, l'évêque de Poitiers excellait à les dégager, à leur rendre leurs vrais contours, leur pleine lumière. Dès 1856, parlant à ses prêtres de Rome considérée comme siège de la papauté (2), il avait tout dit sur l’histoire, sur le droit, sur les objections des politiques; mais surtout il avait posé le principe inflexible. Rome est, de par Dieu, le siège de la primauté ecclésiastique, primauté nécessairement indépendante et, par suite, régulièrement souveraine. Pas d'intérêt légitime qui soit incompatible avec cet ordre de choses; nulle difficulté de détail qui puisse infirmer ce droit.

Mais le droit ne pesait guère dans les balances du naturalisme politique. Et que devenait-il peu à peu dans l'opinion, quand le pouvoir lui-même faisait effort pour la séduire; quand, par ailleurs, il bâillonnait la défense, écrasaitla presse catholique et déniait à l'épiscopat le bénéfice commun de la publicité? Malgré tout, la vérité fut dite, elle demeure. On la retrouve dans l’œuvre de Mgr Pie, encore vivante et palpitante comme au premier jour. Elle avertit, elle dénonce, elle proteste, elle pleure quelquefois, elle prie, car son dernier recours n'est point sur terre ; si elle ne sait pas maudire, au moins a-t-elle

" (4) Tome IV, p. 449, (2) Tome IV, p. 449 et suivantes,

PU PR INA ET TE ME IAL. SEE IT. ENST ES Eee

parfois des éclats vengeurs ou des sévérité calmes qui font trembler. Mais toujours et par-dessus tout, elle enseigne, elle éclaire. Avec une science qui n’est. jamais à court et une patience qui n'est jamais à bout, elle recommence à tout propos les mêmes réponses, les mêmes distinctions, les mêmes explications, élémentaires pour le bon sens que la foi maintient et préserve, trop hautes pour les politiques incrédules qui jouent avec la religion et l’âme sans y rien entendre, aveugles et conducteurs d'aveugles, malheureux de pouvoir tout et de savoir si peu.

La vérité suit et distingue, en s'y adaptant, les diverses phases des choses. D'abord et longtemps à l'avance, elle prévoit, elle s'inquiète. « On dirait que des complots se trament, que de grandes iniquités se préparent. J’aperçois dans un avenir prochain de terribles tempêtes, d’effroyables ébranlements (4). » Il ne s’agit encore ici que du gouvernement sarde ef de sa politique irréligieuse. Que sera-ce quand la France commencera de faire cause commune avec lui? Dans une audience fameuse, l’évêque osera bien dire au souverain lui-même : « Si le moment n'est pas venu pour Jésus-Christ de régner, eh bien alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer (2). » Le souverain passe outre, il bat l'Autriche, il met en feu l'Italie. Dès lors et tandis que les crédules ferment les yeux pour rêver, le docteur catholique voit juste et clair. « Ne nous y méprenons pas : nous sommes arrivés à l'extrême limite des choses. Ce sont là les intérêts les plus intimes, ce sont les questions les plus vitales qui sont

(1) A Bordeaux, août 1854, t. II, p. 133, (2) Audience du 45 mars 1858. (Mgr Baunard : Histoü'e du cardinal Pie, t. I, p.669.)

en jeu (1). » Vient ensuite la lutte ouverte, ardente,

infatigable, contre les événements qui se précipitent

et les attentats qui s'accumulent. La vérité s’émeut et s'indigne, c’est plus que son droit; mais jamais elle ne s’emporte, et ses coups en sont d'autant plus redoutés. Le juge de la foi condamne solennellement les libelles fameux employés alors pour endormir, pour stupéfier et « anesthésier » la foule : le Pape et le Congrès, Rome, la France et l'Italie. Si Rome est, comme il convient, au premier rang dans sa pensée actuelle, il tremble aussi pour l'intelligence francaise, pour la moralité universelle, toutes deux en péril. Voilà pourquoi il crie sans relâche : Ne vous laissez pas séduire; « que le bien soit toujours le bien, et le mal toujours le mal. » Cette préoecupation le hante jusque parmi Les éclats de douleur et d’enthousiasme que provoque en lui Castelfidardo, parmi les indignations trop motivées qui lui font un jour (22 février 1860) accoler le nom de Pilate à celui de Napoléon II. On sait l'histoire de cette pastorale fameuse, l'arrêt du Conseil d'Etat qui la déclara bientôt abusive et « supprimée. » La suppression ne dura pas même aussi longtemps que l'Empire; avant 1870, on pouvait lire dans les œuvres de l'évêque la sentence même, faisant suite et appendice au corps du délit, plus les fortes observations par où le coupable avait, par convenance, tenté de la prévenir (2). En fait, la page dont on voulait

prendre scandale n’était ni une insulte ni une assi-

milation formelle, absolue. Elle disait au maître : « Prenez garde ! n’acceptez pas de ressembler à l’un

(1) 25 novembre 1859, t. IIT, p. 532.

(2) Tome IV, pages 173 et suivantes, 228 et suivantes.

5 ne re + ES PUS th TS AE RE AT ANETT PR

Page 1