‹ Dix-neuvième siècleChapitre 34 sur 63 · PAS · texte numérisé non relu

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des plus odieux personnages de l’histoire. » Encore Mgr Pie n’avait-il pas tout à fait la primeur de ce rapprochement en hypothèse. Dans le Correspondant du 25 octobre 1859, antérieur de trois mois à sa pastorale, il avait pu lire, sous la signature de Montalembert : « Qui voudrait être le Pilate de la papauté ? (1) » Son mérite propre était d’avoir porté le moten chaire et de l’avoir entouré d'un commentaire d'autant plus accablant qu’il était plus calme. dans sa gravité (2). Du reste, on n’a là que le trait final, et l'ensemble du mandement n’est pas moins fort. — Qui accuse le Pape d'entêtement? Un écrivain qui s’entête lui-même à des plans politiques cent fois condamnés par le bon sens. — Qui taxe la papauté d’ingratitude? Un avocat de la dynastie impériale. Oublie-t'il donc, et ce qu'a fait Pie VII pour les Bonaparte détrônés, et ce qu'a fait Pie IX pour celui quirègne aujourd'hui en France ? Imaginez Napoléon III lisant cette lettre, comme il l’a certai- nement lue. Son esprit rêveur et sa cervelle trouble l’auront-ils empêché de sentir la justesse et la wvigueur des rétorsions qui l'atteignaient, lui, à travers le scribe dont il avait emprunté la plume? Et pour-

(1) Montalembert, Œuvres polémiques, t. II, p. 674.

(2) Il avait sacrifié une première rédaction où la femme de Pilate intervenait conformément au récit évangélique. Or, on n'ignorait pas les anxiétés de l’Impératrice à propos de la « question romaine », et l’allusion sautait aux yeux. Notons, Sans pouvoir autrement la garantir, une tradition locale que l’'éminent biographe n’a pas connue ou jugée assez certaine. Ce serait la mère du Prélat qui, ayant recu communication du manuscrit, aurait obtenu la suppression du passage où l'Impératrice devait se reconnaître. On voudrait l’anecdote bien authentique; il ferait beau voir la Souveraine ainsi délicatement protégée par la veuve du cordonnier de Pontgouin.

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.. n'y eut-il pas alors vingt ou trente évêques à

Jui parler de ce ton? Pourquoi n’en a-t-il pas cru

les quelques voix courageuses qui lui dénonçaient l’abime ? J'ignore les secrets de Dieu; mais est-on sûr que, si elles avaient prévalu, le filleul de Pie IX ne s’appellerait pas aujourd'hui Napoléon IV? L'évêque avait dit vrai : le temps n'était pas encore venu pour les dynasties de durer.

On le figurait en ennemi, en irréconciliable. Ca-

. lomnie officielle. S'il fut légitimiste de conviction et

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d’attrait, l'homme de l'Église, le docteur du surnaturel ne s’est jamais ravalé aux mesquineries de l'opposition politique; il avait mieux à faire, il avait l’âme plus haute aussi. On le vit bien quand vint l’agonie du règne, quand le naturalisme révolutionnaire commenca visiblement à déborder ceux qui avaient eu l’effroyable imprudence de le servir. Alors, sans rien abandonner du vrai, la parole épiscopale se fit discrète, prudente, mesurée. Eût-il été généreux d'ajouter aux embarras de la situation, d'accabler des adversaires qui, par ailleurs, étaient déjà des vaincus (1,? L'empire tombé sur une dernière concession à la révolution italienne (2), l'Evêque eût failli à son mandat s’il n’eût dégagé de ce désastre la lecon providentielle. Par ailleurs, quel noble respect pour les coupables punis! « Mes lèvres sacerdotales, qui ont trouvé autrefois des accents énergiques, non pas contre le pouvoir ou la personne, mais contre les actes pernicieux du po-

(1) Mgr Pie, lui-même s'en explique noblement et spirituellement devant ses prêtres réunis en synode (juillet 1868, t. VI, p. 210).

(21 Le retrait de la brigade française qui, depuis Mentana, protégeait encore les restes du domaine pontifical.

tentat couronné, ne laisseront pas tomber de paroles blessantes sur une majesté déchue. Mais, pour l'instruction de ceux qui sont debout plutôt que de ceux qui sont à terre, comment ne pas reconnaître la puissance fatale des foudres de l'Eglise » (1)? L'histoire la reconnaîtra, si d'aucuns semblent perdre aujourd'hui la force de comprendre ou même voir. Elle est donc généreuse et digne, la vérité supérieure, celle qui s'éclaire pleinement de la lumière surnaturelle et ne la perd jamais des yeux. Mais qu’elle est fière aussi, et plus que jamais à l'heure de ses défaites apparentes ! Quand la spoliation est consommée, quand la croix de Savoie est entrée à Rome et que le Christ est prisonnier dans son Vicaire (2) ; quand les âmes de peu de foi, toujours complaisantes au fait, penchent à croire la question tranchée et la cause perdue; c’est alors que la vérité se redresse de toute sa hauteur, qu'elle retrouve ses plus mâles accents contre la violence triomphante et ses chants les plus enthousiastes pour le captif du Vatican, pour ce vaincu du naturalisme qui, en résistant au siècle, a ravi l'admiration du siècle, pour ce vieillard, le dernier homme et le dernier roi de l'époque (3), pour cette Rome tou ours fidèle, tombeau d'un mort que ne contiendrait pas le monde (4) sépulcre où dort la vie attendant la résurrection (5).

(1) Mandement annonçant la suspension du Concile œcuménique, 31 octobre 1870,t. VII, p. 10 — Mandement du #4 décembre sur l’Encyclique de Pie IX concernant la dernière invasion (ibidem. 36):

(2) « Je vois dans Anagni entrer la fleur de lys, et le Christ être prisonnier dans son Vicaire. » (Dante.)

(3) T. VII. p. 480.

(4) T. VII, p. 362.

(5) T. VIH, p 504.

En 1871, au lendemain de nos désastres et de la violation de Rome, les ardents, L. Veuillot, par exemple, et quelques Prélats, sollicitaient de l'assemblée de Versailles une démonstration menacante en faveur du pouvoir temporel abattu. Le plus romain des Evêques céda moins à l'indignation et à la douleur. Il voyait trop bien l'impossibilité d’une nouvelle guerre et, par suite, le péril, le ridicule même, d’une diplomatie comminatoire que tout le monde alors nous savait incapables de soutenir. Il le disait nettement à Mgr Donnet, son métropolitain (1). C’est que la vérité est aussi sage que fière, qu’elle espère en Dieu et n’aime pas à le tenter. Autre chose, du reste, est la protestation diplomatique : — elle ne se fait bien que la main sur la garde de l'épée; — autre chose la protestation religieuse, épiscopale, avertissant les consciences que le droit est toujours le droit et le crime toujours le crime. Pour celle-là, Mgr Pie l’envisageait comme un devoir, et, en ce point, qui l'accuserait de s'être manqué à lui-même ?

(4) Lettre citée par Mgr Baunard: Histoire du Cardinal Pie, t. 11, p.431. À ce propos, on a cru voir le grand Evêque en contradiction avec lui-même, reprochant publiquement à l’Assemblée une sagesse qu'il approuvait dans sa correspondance particulière. On comparait à la lettre précitée deux fragments d'une homélie prononcée en la fête de sainte Radegonde, le 13 août 1871. Or, il se trouve que, par suite d’une inadvertance manifeste, on transposait les deux fragments, ce qui changeait la portée, la signification même de l'ensemble. Remettez-les à leurs places respectives et il ne restera plus trace d’une attaque à l’Assemblée de Versailles. Qui voudra s'en convaincre n'a qu'à relire la courte homélie du 13 août (Mgr Pie : Œuvres, t, VII, surtout p. 289 et 290), Le grand Evêque n'avait pas accoutumé de se contredire, encore moins avait-il deux langages, l’un pour la chaire, l'autre pour l'intimité.

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II. — Il ne manqua pas davantage à son attitude réfléchie, voulue et si parfaitement épiscopale, de: docteur. L'enseignement, la lumière surnaturelle, avec laquelle d’ailleurs concourent celles de la raison, de la conscience humaine, de l’histoire admirablement sue et comprise : telle avaït été son arme pour la défense de la royauté pontificale ; tel fut, après 1870, le remède qu'il offrit sans relâche à la France vaincue, démembrée et déchirée, mais impuissante à se refaire, parce que le naturalisme régnant l’a mise au point de craindre encore plus le médecin que la maladie, l'Église que la Révolution. Parmi les horreurs de « l'année terrible », il prodigua sa parole comme ces grands Évêques d’'autre- fois qui soutenaient l'âme de leur peuple envahi par les barbares ; il compatit, consola, encouragea, mais en enseignant toujours. Etait-ce habitude invincible, quasi inconsciente ? Ou plutôt ne le savait-il pas? Il n’est consolation niforce morale, sans une conviction nette et profonde, sans une foi précise et lumineuse. Là même où les circonstances prêtaient moins à d’amples exposés de doctrine, il enseignait encore, par son art singulier d'interpréter l'Écriture, de nous y faire lire nos erreurs, nos fautes, notre chatiment et nos périls, mais aussi nos espoirs et nos chances, le tout exactement figuré, on dirait presque raconté, bien des siècles avant nous, sous la dictée du Saint- Esprit. Quelle lecon et quel réconfort! Ainsi, rien de nouveau sous le soleil; toujours le même fond humain de misère, de superbe et d'impuissance; toujours la Providence ne châtiant que pour sauver; toujours les mêmes voies ouvertes au repentir des individus ou des peuples. Dans nulle bouche contemporaine, la Bibie n’a si bien prouvé son éter-

LE CARDINAL PIE 139 nelle jeunesse ; jamais elle n’a rendu d’oracles plus saisissants, plus actuels, que dans ces homélies de 1870, 1871, 1872, où l’évêque docteur suivait pas à pas les incidents journaliers de la guerre, de la sédition, de la politique. Ea les lisant, on se rappelle ce mot écrit par les Machabées aux Spartiates : « IL suffirait à notre consolation des Saints Livres qui sont dans nos mains » (1). Plüt à Dieu qu'ils fussent plus souvent dans les nôtres! Mais certes aucun moderne, depuis Bossuet, ne nous apprendrait mieux à nous en servir.

J'ai nommé la politique. A cette orageuse époque, on n'y échappait guère; mais l’évêque de Poitiers entendait bien s'y commettre le moins possible et n’y toucher que de haut. Ainsi refusa-t-il par deux fois une candidature à l’Assemblée et plus tard un siège au Sénat. Sa tribune, à lui, c'était la chaire de sa cathédrale; sa politique, l'affirmation du droit social de Dieu vivant en Jésus-Christ etdans l'Église. Remettons Dieu en sa place, ou nous ne remonterons pas à la nôtre : voilà le thème principal, intarissable, varié comme les circonstances qui le ramènent, et tout à la fois immuable comme la force des choses et leur loi. Remettre Dieu à sa place : loi suprême en effet, essentielle, à édicter la première, et où rapporter les autres. Posons donc cette pierre angulaire, puis, avant d'organiser, constituons; avant

de légiférer sur le détail, donnons-nous un gouver-

nement quiait chance d'honneur et de vie. Lequel? Au gré de Mgr Pie, le doute même n'existait pas. On ne pouvait que rajeunir le pacte huit fois sécu-

(4) Nos, cum nullo horum indigeremus, habentes solatio sanctos libros qui sunt in manibus nostris.. (1 Machab., xnx, 9).

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laire, que renouer la vieille tradition monarchique, et d'autant qu'elle était là, présente et vivante, dans une personnalité hors de pair, dans un prince qui entendait en pur catholique les relations du surnaturel avec la nature, de l'Église avecl'État. En chaire, l’évêque docteur ne pouvait apporter que des allusions discrètes; mais, ne suffisait-il pas, même à ses espérances politiques, d'inculquer sans relâche le grand principe social avec lequel, par une rare fortune, cadraient si bien les visées personnelles du comte de Chambord? — En dehors de son ministère officiel, l’évêque patriote pouvait assurément donner un plus libre cours à ses vœux, à ses espérances. : Car en 1873, il ne paraissait nullement chimérique d'espérer, d’escompter même une restauration prochaine. À Rome, où il se trouvait pour quelques Jours, Mgr Pie pouvait, sans présomption ni outre= cuidance, tracer pour le roï futur les grandes lignes de la reconstitution nationale (1). Simple crayon, qui cependant fait penser à la Politique sacrée de Bossuet Il la dépasse même, étant pur de tout gallicanisme, ne réduisant pas l'Église au silence pour laisser la conscience royale maïtresse de parler ou de se taire. On pense encore aux Z'ables de Chaulnes, à cet autre plan derègne esquissé par Fénelon pour son élève devenu dauphin. En 1873, comme centsoixante et un ans plus tôt, ni les plans ne devaient aboutir ni les espérances. Le royal prétendant refusa

(4) Rien de plus ferme, mais rien de moins despotique, rien de quoi ne se puisse accommoder un libéralisme raisonnable. (Voir Mgr Baunard : Histoire du cardinal Pie, tome II p° 487). En ce même temps, L. Veuillot faisait, lui aussi, son plan de règne et fort semblable à celui du prélat. (Voir t. IV de ces Esquisses, p. 312.)

d'admettre les trois couleurs, et sa cause fut perdue. « On se demande, lisons-nous quelque part, jusqu'à quel point l'évêque a inspiré les pensées du prince (1). » À ma connaissance, aucun indice positif n'autorise la question, et d’ailleurs elle serait tranchée par Mgr Pie lui-même. Sollicité de plaider pour le drapeau tricolore, il écrivait : « Je ne me mêlerai jamais directement aux questions de ce genre, me contentant d’avoir mon sentiment comme particulier, et n'engageant jamais ma personne d’évêque dans la politique active (2). » A vrai dire, son sentiment personnel et spontané cadrait avec celui du prince, et chacun d'eux n’avait que faire des inspirations de l’autre (3). L'un et l'autre estimaient les trois couleurs inséparables de l’idée révolutionnaire. Or, s’il ne fallait qu'essayer un nouveau pacte avec elle, à quoi bon aller chercher l’exilé de Frohsdorff, le représentant du principe contraire? Que devenaient son titre, son droit, sa raison d’être? Que pourrait bien être ce règne, inauguré par une abdication virtuelle, par un véritable suicide moral ? Sans trace de concert préalable, voilà comment le comte de Chambord et l'évêque de Poitiers envisageaient la question du drapeau. Se trompèrent-ils d'y voir tant de choses? J’avouerai simplement que jel'ignore. Eurent-ils trop bonne opinion dela France en la jugeant assez assagie par le malheur pour se reprendre, non pas certes à tout ce qui vient sous le nom d'Ancien Régime, mais au principe essentiel des sociétés chrétiennes, à Dieu même, fondement

(4) R. P. Lecanuet : L'Église de France sous la troisième République 1870-1878, page 189.

(2) Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, tome IT, p. 506.

(3) Voir Mgr Baunard, à la suite.

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