ACTE
TRE à CREER 142 - DIX-NEUVIÈME SIÈCLE :
premier de tout droit, de tout devoir, de tout pouvoir? Je dirai, avec le biographe de Mgr Pie, que, s’il y eut là quelque illusion, elle était certainement généreuse et patriotique (1); j’ajouterai de mon chef qu'elle ne saurait faire, ni du prince un illuminé, rêveur de miracles, ni de l’évêque un intransigeant
aveugle, un utopiste insouciant des réalités. Par-
dessus tout, je m'assure qu'ils ne se trompèrent pas . en assignant comme condition indispensable à notre relèvement une franche et complète abjuration, non pas, encore un coup, de toutes les institutions et mesures de quatre-vingt-neuf, mais de l'esprit fondamental de quatre-vingt-neuf. Car, en dépit des illusions d’alors et de celles d'aujourd'hui, c'était le dogme de Rousseau, le naturalisme social, l'athéisme social, la souveraineté absolue, illimitée, vraiment divine, de l'homme collectif, du nombre, de la majorité.
IV. — Par tempérament peut-être, mais beaucoup plus par conviction d’un grand devoir, Mgr Pie fut de ceux qui ont moins égard aux personnes qu'à la vérité. En cela, du reste, il avait conscience de bien entendre et de bien servir le premier intérêt des personnes mêmes. En se résignant à en froisser quelques-unes, que faisait-il que d'assurer à toutes, y compris celles qu'il lui fallait combattre, la lumière intégrale, premier patrimoine du chrétien? Ce pa-. trimoine sacré, intangible, ils’en estimait justement gardien et responsable ; il y veillait avec la sainte jalousie du dépositaire qui doit compte aux âmes comme à Dieu. Que si, par là même, sa mémoire est demeurée importune à quelques-uns, elle reste
(1) Mgr Baunard, t. II, p. 513.
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‘d'autant plus vénérable et chère à qui sait le prix de l'orthodoxie et préfère en tout le droit de Dieu à l'indépendance de l’homme. Aussi bien, comme la sagesse élémentaire craint moins les attaques du dehors que les divisions intestines, la sagesse catholique s'inquiète moins des incrédules qui nient la vérité, que des croyants qui la laissent diminuer en eux-mêmes et s’affadir. Elle saura donc toujours gré au vigilant docteur d’avoir fait bonne guerre, — dirai-je, à ces doctrines ou à ces tendances? — qui s’enveloppaient alors sous le nom vague de libéralisme catholique. Qu'on me permette de renvoyer à ce que j'en disais dans mon étude sur Montalembert (1). Je n’entends y joindre qu'un bref rappel de l'attitude prise et soutenue en cette affaire par l'évêque de Poitiers.
A prendre ce libéralisme dans ses rares formules doctrinales, mais surtout dans ses appréciations historiques et ses revendications pratiques, il y voyait un essai, fort inconscient mais non moins réel, de transaction, de concordat, — parlons comme lui — « un mauvais mariage mixte »,entre l'esprit chrétien et l'esprit révolutionnaire, entre l'indépendance de l’homme et la souveraineté de Dieu. C’est dire que toute sa foi, toute sa raison, toute sa science de la théologie et de l’histoire, tout son sens des droits imrauables de Jésus-Christ et des vrais périls de l'époque, se soulevaient à l'encontre. L’ennemi entrait donc dans la place; par le côté de la politique religieuse, des relations de l'Église et de l'État, le naturalisme se glissait parmi les glorieux champions du surnaturel. Assez sagace pour l'éventer dès.
(4) Au tome IV de cet ouvrage, page 211 et suivantes.
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l’'abord, trop sage d’ailleurs et trop mesuré pour le voir où il n’était pas, l’évêque docteur le poursuivit, le dénonca, le démasqua, ou plutôt l'avertit sans relâche et le mit dans le cas de s’avouer à lui-même. Dès 1861 ou 1862, cette croisade à l’intérieur marcha de front avec la « question romaine » dans les actives préoccupations de son zèle. L’œil ouvert sur ces Congrès catholiques, si féconds en noblesfruits, mais que l'indocilité rendrait pour le moins stériles, il releva nettement, mais avec une grave modération, les confusions d'idée et de langage. Bientôt, comme il l'avait annoncé, désiré, demandé même n'était-ce pas son droit? — on entendit parler l'Église, et il se contenta d'adhérer à la parole souveraine. À quoi bon la commenter, du reste? Le: commentaire existait déjà, on pouvait le lire, épars mais moralement complet, dans l'œuvre antérieure du grand évêque. Non, encore une fois, Mgr Pie ne régentait ni ne conduisait l'Église ; il avait eu seulement cette fortune, ce mérite, de marcher toujours droit et ferme dans les mêmes sentiers qu’elle. Ainsi sé trouvait il par avance en parfait accord avec Pie IX et le Syllabus, avec Léon XIIT et les fortes encycliques où cet autre Pape — un Pape docteur — allait rééditer, en forme plus directe et, dès là, plus péremptoire, l'enseignement de son devancier (1). Qu'on ne les oppose donc pas l’un à l’autre sur ces questions où se débattait le libéralisme catholique! Tous deux assistés de l'Esprit qui ne varie pas, ils ne pouvaient que juger de même, et ils l’ont fait; tous deux furent intransigeants en doctrine, mais
(1) Sur la Conslitulion chrélienne des États (1885). — Sur la Liberté (1885).
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quoi! là vérité ne l’est-elle point par nature? Celui- | là ne le fut-il pas, qui était substantiellement la 1 LAS Vérité? Reprocher à Mgr Pie l’intransigeance, l’intolérance doctrinale, serait lui reprocher sa gloire. ; Pour sa modération, pour son équité et sa charité envers les personnes, qui les contesterait n'aurait 2 lu ni sa vie ni surtout son œuvre (1). En matière de libéralisme comme en toute autre, elle est pro- LES fondément vraie, cette parole que lui écrivait le sage ? cardinal Guibert : «La distinction même de votre talent exclut la violence (2). » Oui, distinction du talent, mais plus encore, générosité de l’âme, sérénité supérieure que donne la conscience exacte et paisible du vrai possédé.
On le vit au Concile. Dans cette circonstance où, par frayeur du Syllabus, le libéralisme devait s’allier d’une façon si étrange avec le Gallicanisme qu'il ne professait point, voire avec le Césarisme qu'il abhorrait, l'évèque n’eut qu'àrester lui-même. En France, il ne s’agita pas; à Rome, il ne s’empressa pas. Désigné par voie de suffrage comme un des ouvriers
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a nécessaires de la grande œuvre, il figura le second c dans la Congrégation élective de la Doctrine et de la ee foi. Voilà queile estime en faisaient ses pairs et EM
juges naturels. La grande majorité de l’épiscopat catholique le tenait dès lors pour une des lumières “ de l'Église et n’entendait pas qu'il demeurât sous le 53 boisseau. Ru Tout le monde sait qu'il fut à la hauteur de son Ne rôle, et il est piquant d'observer que, s’il trompa un AE
(1) Voir, en particulier, ses relations avec Eugène Rendu, A avec M. Foisset, avec le P. Gratry après le Concile, s
(2) A propos du mandement où l'évêque avertissait Napoléon II de ne pas ressembler à Pilate. (Baunard, t. 11, p.52.)
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instant l’atlente générale, ce fut par son peu de hâte
à soulever la question brülante, celle de l’infaillibi= lité. Comptant sur la durée du Concile, Mgr Pie le voyait parcourant et éclairant de nouveau, à l’encontre du naturalisme contemporain, tous les grands aspects de la vérité catholique. Dans cette revue majestueuse, l'infaillibilité pontificale serait venue à son tour, dernier couronnement d’un ample chapitre sur l'Église, sa divine origine, sa constitution, ses droits. Aussi ne fut-il pas de ceux qui, le 24 avril 1870, demandèrent l'introduction immédiate. La Providence avait d’autres vues, et personne ne l’ignore, son premier ministre, en cette ren-
contre, fut l'opposition même, l'opposition qui, à.
force de proclamer la définition inopportune, limposa au Concile comme une nécessité morale. Revenu en France, l’Évêque pourra dire à ses prêtres : « Il est hors de doute que lä définition de l'infaillibilité est entièrement due à ses adversaires. » Pour lui, quand elle fut mise en cause, il la servit de tout son cœur et de toute sa science, mais avec ce calme et cette discrétion où se reconnait le vrai serviteur de l’œuvre divine, l'homme de grand caractère et de grande foi.
La Bruyère saluait en Bossuet un Père de l'Église. À vrai dire, il n'y en à plus; l'usage réserve ce titre
aux premiers organes de la Tradition, à ceux qui.
ont reçu de plus près et nous ont transmis de plus loin la lumière originale, l’enseignement des Apôtres et de Jésus-Christ. Mais l'Église aura toujours des docteurs, et pour porter officiellement cette auréole, que manque-t-il à Mgr Pie? Une autre auréole plus précieuse encore et que je ne songe pas à lui attribuer, la sainteté dans toute la force du terme. Me
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permettra-t-on de le dire? J’ai eu l'honneur de l’approcher quelquefois, et il m'a semblé prendre cà et là sur le fait les très légères imperfections de l’homme. Mais je le demande, que manque-t-il au docteur ? |
Allons plus loin, figurons-nous l’époque tout autre. Plus de « question romaine », de naturalisme doctrinal, plus de divisions entre catholiques, plus rien de ces contingences, de ces actualités déplorables qui ont, pour une large part, déterminé le rôle de l'Evêque et attiré sur lui tous les yeux. Avec le même talent, les mêmes connaissances, le même tour d’esprit et d’âme, la même allure magistrale, supposons-le évangélisant trente années, en plein moyen âge, un peuple tout paisible en sa foi. Dans ces conditions moins orageuses, moins éclatantes, le docteur serait-il moindre? En le crayonnant à grandes lignes, il fallait bien mettre en relief ses luttes de circonstance ; mais tout n'est pas là. Les dix volumes qu’il nous laisse représentent surtout l'enseignement pastoral de tous les jours, l’exposition courante et régulière de la doctrine chrétienne, Or, sur ce terrain plus modeste au gré du monde, le maître, le professeur de vérité surnaturelle, garde toute sa puissance, toute sa gloire. Ne disons pas qu'il y est plus admirable parce que la matière y est, à première vue, moins riche et réclame une plus puissante originalité. Il eût estimé cette raison un peu bien entachée de naturalisme. Disons au moins qu’il n’y tombe pas au-dessous de lui-même, loin de là; disons encore que, par ce côté, son œuvre s'élève au-dessus du pur intérêt historique, toujours actuelle, toujours jeune comme l’éternelle vérité qu’elle nous propose, toujours utile surtout. Que n’en peut
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LE TR RER ES PATES 148 DIX-NEUVIÈME SIÈCLE tirer le prêtre! — mais nous y reviendrons tout à … l'heure. — Que n’en peut tirer le croyant laïque, si. du moins « l'incompréhensible sérieux de la vie chrétienne (1) » ne lui fait pas trop grand’peur ! Contant un jour à sa fille que Lauzun allait, lui aussi, «en Bourdaloue, » madame de Sévigné disait : «il y apprendra au moins sa religion dont il ne se doute guère. » Füt-il plus grand clerc que Lauzun, l'homme du monde apprenñdrait de Mgr Pie à mieux : connaître ce qu'on ne connait jamais assez. Donc, s'il rencontre sous sa main les œuvres du grand docteur, qu’il ne se prive pas de les feuilleter, d’où lui viendra la tentation de les lire. Il ne saurait trouver, parmi nos contemporains, un maître de religion plus sûr, plus profond, mais aussi plus … agréable ; reste à dire brièvement pourquoi.
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Mgr Pie écrivain, éloquent professeur de surnaturel — Sous plesse, con lescendance, à propos. — L'Évêque docteur veut et sait se faire tout à tous. — Genres très divers traités avec un égal mérite. — Mgr Pie et la Bible : quelques rares jeux d'esprit, admirable commentaire dans l’ensemble, — Mgr Pie et Bossuet, ressemblance et inégalité, — Belles lecons pratiques aux prédicateurs. j
Thiers le voulait de l’Académie, le tenant pour un écrivain rare, et surtout à raison de sa clarté bien française. Est-ce encore Thiers ou quelque autre qui disait : « J'aime à lire l'Évêque de Poitiers, parce
(1) Bossuet. ,
M 7 LECAROINAD PIE 449 qu'il écrit finement et que toutes ses phrases ne commencent pas par je pour finir par moi(l). » Oui certes, le grand docteur fut écrivain, et, comme tout style de franc et bon aloi, le sien reflétait son âme au naturel. Ame puissante et bien équilibrée en ses puissances ; intelligence nette et pénétrante, esprit fin, prompt et volontiers joyeux; imagination vive, teinte aux couleurs bibliques, sobre d’ailleurs ét de goût sûr; sensibilité très réelle, très mobile, mais contenue et forte, comme il sied à l'homme sérieux, au prêtre, à l'évêque plus encore. Prenez garde que, le talent natif étant donné, le prêtre véritable et qui se connaît trouve dans la hauteur, la pureté, la sérénité habituelle de sa pensée, un riche appoint à cette valeur littéraire qu’il ne cherche pas.
Celui-ci a, d’instinct et par nature, le goût de la distinction, de l'élévation, de la grandeur en toute chose. Fils du peuple, il a, si je lose dire, l'esprit aristocrate, l'esprit grand seigneur, entendez le véritable et le légitime, impliquant la simplicité comme note essentielle ; rien de compassé, d’enflé, de guindé, rien qui sente la pose, la morgue du parvenu. Et là encore, ce n’est pas merveille. Si Dieu a mis dans un tempérament cette distinction, cette élégance originelle; d’ailleurs, pour l’élever encore et, du même coup, l’assurer contre elle-même, rien n’est tel que le commerce familier avec Dieu et les
choses de Dieu. Qui est né gentilhomme d'esprit et
(A) de tiens ce mot de Mgr Pie lui-même. Si, dans le fait de me le redire, on trouvait un peu de complaisance personnelle et une malice à l'adresse du prochain, je répondrais que, à mon souvenir, c’est là précisément le type le plus net de ces menues faiblesses humaines dont j'’osais parler tout à l'heure. On voit ici jusqu'où elles allaient; on voit moins qui serait en droit de jeter la première pierre.
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de cœur, le sera de plus en plus, et au meilleur sens + du terme, s’il vit, comme disait saint Francois de Sales, avec des pensées généreuses et magnifiques ; si, comme parle saint Paul, son entretien préféré, sa
conversation ordinaire est dans le ciel (4).
Notre évèque docteur est enfin une âme complète, souple, capable de tous les sentiments, de tous les tons. Aussi quoi de plus varié que son œuvre, si une pourtant dans son fond, si continuellement ecclésiastique, épiscopale ? Les dix volumes qui la composent ne se partagent pointen genres et catégories. Ample ou brève, grandiose ou gracieuse, chaque pièce que l'auteur a jugé bon de nous conserver, prend son rang chronologique sans se préoccuper des entours. Il s’en suit des voisinages imprévus, : des disparates, des contrastes, mais rien pour dérouter personne, chacun restant maître de détacher et de suivre au besoin, à travers plusieurs volumes, les questions de son choix. Par ailleurs, elle offre au lecteur moins pressé un repos, un charme quelquefois piquant, cette mosaïque ainsi composée au jour le jour, image naïve d'une vraie vie, d’un vrai ministère d'évêque, en un temps où, plus que jamais, l’évêque doit se faire tout à tous.
Se faire tout à tous : chef-d'œuvre du cœur, triomphe de la charité; mais là encore, si l'esprit, si le talent ne suffisent à rien, ils peuvent servir et beaucoup. Ils donnent, par exemple, le sens fin des Situations, l’à-propos qui s’y ajoute, le tact qui les utilise avec une habileté loyale et, si on l’ose dire, avec un doigté prompt, souple et sûr. Nous n’avons
(1) Nostra aulem conversatio in cœlis est. (Aux Philippiens, xt, 20.) *