AUTRE LA RER
gieux. L'auteur y mettait en forme définitive ses conférences à plusieurs communautés de femmes, de. carmélites surtout. Mais, à part de légères nuances, que de lumières pour le religieux pareillement établi dans la sphère supérieure des conseils ! Quels secours pour le prêtre, guide des âmes, homme du surnaturel, voué lui-même, dans une large mesure, aux obligations dé la vie parfaite ! Allons plus loin : pour le croyant qui vit dans le monde,quel élargissement de vues, quelle élévation de courage! Il se nuirait grandement si, rencontrant ce livre, il pensait: « Voilà qui n’est pas pour moi. » Chrétien, comment se faire un privilège d'ignorer l'idéal pratique du Christianisme? Peu glorieuse, à tout prendre, cette profession d'ignorance n'irait pas d’ailleurs sans injure, car elle impliquerait le dédain ; mais encore n'irait-elle pas sans péril. Comme, pour entrainer le soldat aux vertus moyennes de son rôle, … ce n’est pas trop de l’héroïsme dans les chefs; de même pour hausser et maintenir les âmes au niveau
de la sainteté commune, indispensable, rien ne vaut
le spectacle de la sainteté consommée, de la perfection.
Mais l’auteur a bien raison de passer outre et d’estimer que son livre, « s'ils daignaient le lire », pourrait n'être pas inutile aux incrédules même (1). N'y a-t-il pas, dans le nombre, des esprits moins révoltés que prévenus, calomniateurs involontaires de la vie chrétienne et religieuse, noblement curieux, d’ailleurs, et d'assez bonne foi pour avouer le bien et le beau? Quelles surprises, quelles découvertes leur offrirait ce monde inconnu, si la curiosité l'empor-
(1) Préface.
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tait un our sur le préjugé qui les en éloigne, qui le leur figure, à distance, comme une région d’amoindrissement moral, tout au moins de rêve et dé chimère :
Croyants et incrédules y verraient tout d'abord l'identité substantielle de la vie chrétienne ordinaire et de la vie parfaite. Ils apprendraient de plus l’étroite liaison de notre morale, à ses deux degrés, avec le dogme dont parfois on la sépare. Ce dogme lui-même, où tout commence el qui porte tout, comme le fondement porte l'édifice, ils ne pourraient se défendre d'en admirer la cohésion hors de pair, et cette majesté, à la fois éblouissante et accessible, qui constitue en sa faveur un premier signe, une grave présomption de vérité, de divinité.
Qu'est donc la vie religieuse ? Le titre même le dit : rien que la vie chrétienne poussée à sa perfection suprême, perfection, non pas obligatoire comme d’aucuns ont feint de le penser (1), mais offerte à qui veut, mais, en soi, deux fois logique, étant le dernier mot de la sagesse et de l'amour. Qu'est, d’ail-
-leurs, la vie chrétienne ? Participation suffisante à la
vie divine, union surnaturelle à Dieu, ayant pour type transcendant l'union personnelle des deux natures en Jésus-Christ, et pour exemplaire imitable la vie terrestre de l’Homme-Dieu. Tout suit de là en s’appropriant à notre condition mortelle, en se mesurant aux deux états qui se partagent les âmes : l’un nécessaire, l’autre surérogatoire; l’un régi par les seuls préceptes, l’autre ennobli par la pratique
(4) Tel contemporain, par exemple George Sand en ses Mémoires, affecte de croire que l’ascète est le seul chrétien conséquent, loyal avec lui-même. Libre penseur ou moine : pas de milieu.
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stable des conseils. Le religieux n'est autre chose
que le chrétien à l’état de perfection; le simple chré-®
tien, autre chose que le religieux à l'état de germe ou d'ébauche. Et l'on n exagérerait assurément pas de considérer le monde laïque dans le christianisme comme un grand tiers-ordre affilié par la nature des choses aux .Congrégations proprement dites, non assurément pour dépendre de leur autorité, mais pour marcher à la lumière de leurs exemples dans la direction du même but, Foi, crainte de Dieu, humilité, espérance du ciel, charité : voilà ce que Mgr Gay préchait à ses Carmélites; mais quel chrétien en a dispense, ou peut prétendre à s’en passer ? L’ascète parle des tentations : le séculier n'a-t-il pas les siennes? Mortification, ‘pauvreté, chasteté, obéissance (1) : tout cela, du moins, semblerait fait pour l'élite seule ; mais la foule n'a-t-elle absolument rien à y voiret à y prendre? Autant vaudrait la dire exempte d’imiter Jésus-Christ, étrangère à la vie de Jésus-Christ, à cette vie surnaturelle et divine qui est, en fin de compte, la religion même. Non vraiment, le premier livre de Mgr Gay n'est pas à reléguer sans plus d'examen dans les bibliothèques monastiques. Le croyant laïque en peut tirer un large profit; et qui sait si tel incrédule n’y trouverait point son chemin de Damas?
À peine est-il besoin d'en dire autant des Conférences aux mères chrétiennes (1877). En voyant là ce que Dieu demande à la mère de ses enfants, l'époux chrétien y apprendrait beaucoup pour lui-même, et l’incroyant de cœur droit, le seul de qui l'on puisse
(1) On a dans cette double énumération celle des traités dont se compose l'ouvrage.
espérer quelque chose, gagnerait fort à connaître, à
respirer une des belles fleurs de la religion pratique, la famille selon Jésus-Christ. Car ici encore tout est plein de Lui, tout en procède; c'est Lui qui transparait dans ces deux prototypes maternels créés par
Lui-même : la très sainte Vierge d'abord, puis cette
autre mère collective qui est l'Église. Que l’auteur commente avec une magnifique ampleur le portrait de la femme forte (t. I), ou que, suivant l’ordre liturgique, il adapte aux devoirs et aux épreuves de la maternité la lecon des principaux mystères (t Il); il enseigne toujours, et Celui-là même qu’il faut enseigner sans relâche, Celui qui fait tout dans la famille et qui se prouve Dieu en le faisant avec une perfection si manifestement surhumaine. Aussi un évêque a-t-il pu appeler ces Conférences « la somme théologique des foyers chrétiens ». Mérite premier, immense, mérite de tous les temps, mais combien appréciable au nôtre! Tandis qu'il faut défendre
contre une vaste entreprise de perversion la femme .
chrétienne et francaise (1), n’entend-on jamais tomber de la chaire, à son adresse, je ne sais quelles fadeurs vagues, sentimentales, quasi-romanesques parfois? Ce n’est pas avec cela qu'on fait une mère.
Mais les Zlévations sur la vie et la doctrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1879), ces méditations eteffusions personnelles, intimes, oserons-nous les estimer pareillement accessibles à toute âme quelque peu cultivée? Et d’abord, convenait-il de les offrir au public? Mgr Gay se le demandait, mais
(1) On se rappelle, à ce propos, le bel opuscule de Mgr Dupanloup. Voir plus haut, p. 99,
Afué 6 ie
on lui répondait par deux raisons décisives (1). S'il
pouvait y avoir là étonnement, peut-être scandale, pour la tiédeur et la pusillanimité de quelques-uns, d’autres y trouveraient, avec le goût et le secret de mieux connaître Jésus-Christ, un objet à leur activité surnaturelle, un repos à la faligue des discussions et chicanes doctrinales, un aliment à leur appétit du beau, du bien, de la vie ardente et saine du cœur. Au reste, parce que le blasphème public ne connaissait plus de bornes ; parce que — chose plus triste encore — le sens chrétien allait s'émoussant dans un bon nombre d’âmes encore croyantes ;
parce que tels apologistes d'office croyaient bien’
faire d'amoindrir, de « naturaliser » le surnaturel pour lui obtenir grâce devant le siècle ; n’était-il pas d'autant plus opportun, voire nécessaire, de l’affcher tel quel et tout entier, de « monter sur les toits pour y exposer au grand jour ce que Dieu confie à son Église de plus intime, de plus élevé, de plus saint, de plus divin... la foi avec ses fiertés, ses énergies royales... l'amour avec ses libertés, ses audaces, ses tendresses »? Mgr Gay eut cent fois raison de le croire, et nous devons à cette conviction définitive un bel ouvrage, le plus éclatant peutêtre et le plus varié, utile, en tout cas, à l’égal des autres. Résignons-nous à ne point l’étudier à part ; aussi bien, dans ces quelques lignes-de la préface, l’auteur vient de nous le décrire en abrégé.
Les Entretiens sur les Mystères du saint Rosaire (1887) ferment la série de ses œuvres spirituelles. En reprenant, après tant d’autres auteurs, ce thème
(1) Elévations… Préface. Cette préface est admirable de délicatesse et de hauteur.
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