ERA ET
saintement populaire, il prétendait faire pénétrer plus avant dans l’intime de ces quinze Mystères, où se résume la vie entière de Jésus et de Marie (1). Qu'est-ce à dire, sinon qu'il voulait mettre de la doctrine où plusieurs n'avaient guère songé qu'à la piété ? Par là surtout, ce dernier ouvrage se rattache aux précédents, il accuse le même esprit, la même invariable manière, esprit et manière dont il nous reste à fixer brièvement les traits principaux.
Or, nous connaissons déjà le premier. Avant tout, Mgr Gay est docteur, lui aussi, docteur par goût et instinct de nature, mais encore à bon escient et avec la préméditation la plus absolue. Il sait le prix de la lumière et que, si l’on veut émouvoir et déterminer, c’est elle tout d’abord, c'est la vérité, qu'il faut rendre splendide, éblouissante. Hors de là, rien que velléités, feux de paille, amusement de l’imagination et des nerfs. Religieuses ou mères chrétiennes, fidèles des deux sexes, enrôlés ou non en confréries : peu importe; le besoin est universel, la loi universelle. Mgr Gay enseignera toujours. Et comme il traite les autres, il a commencé par se traiter luiihôme Dans les Ælévalions, vrai miroir de sa spiritualité personnelle, qui donc fait la pensée haute, profonde ou ingénieuse, le sentiment noble et fort ou délicat et tendre? L'âme, sans doute, mais comment? En continuant sans relâche à s’instruire, à sonder les insondables richesses du Christ, à s’enfoncer, avec labeur et délices tout ensemble, aux profondeurs de Dieu. C'est qu'il faut voir avant de sentir, de vouloir et de faire. Vérité banale, ou nouveauté à rappeler, presque à découvrir sans relâche: lequel des deux?
(1) Préface.
dé.
NU LMBIR Es JR
Comme tout docteur de bon aloi, Mgr Gay a l’esprit synthétique, il aime à unir ce que d’autres ont peut-être le tort de diviser, d'éparpiller, de frag- = menter outre mesure. Qu'il s'agisse de morale commune ou d'ascétisme, d'état séculier ou religieux, qu’il faille tracer les grandes lignes ou descendre aux menues applications ; toujours il müintient sur notre horizon le principe, qui est le dogme, et ce dogme, lui-même, il le voit constamment dans son unité à la fois transcendante et populaire, en Jésus- Christ, le centre, l’'exemplaire, le tout pratique de notre vie surnaturelle, comme il en est le réparateur (1).
Enseignement très élevé, par suite, et qui, invinciblement, nous élève. Mais en cela même, ne passet-il pas les bornes? D’aucuns ont paru le croire. D'autres, témoins impartiaux de son grand succès, ont mieux aimé y reconnaitre un signe démonstratif et consolant de la hauteur où l'âme baptisée, l’âme consacrée surtout, ne demande qu’à se laisser conduire. Me trompé-je ? Parmi ses maitres d'office, tandis que les uns présument trop de son savoir, les autres n’ont-ils pas une trop basse ou du moins, une trop timide opinion de ses aptitudes? Ainsi les premiers oublient de l’instruire, commune erreur et déplorable ; les seconds appréhendent, semble-t-il, de l’instruire plus que de raison, de lui donner trop de lumière. Or, que la direction individuelle, intime, s’ajuste discrètement aux capacités, c'est pure sa-
(1) Avec l’école scotiste, il pense, on le sait, que le Verbe se fût incarné, même sans le péché originel. Opinion permise et qui n'est pas pour faire ombrage, car il a soin de la présenter comme une opinion, et il n'a garde d'y suspendre toute sa doctrine. Il est synthétique et non systématique : marque d’un esprit mesuré, large et loyal.
ne ee USE PET Le
gesse; mais l'enseignement publie a-t-il si mauvaise grâce à les éveiller, à les stimuler, à les provoquer hardiment? Certes, chez notre auteur, ni le détail pratique n’est absent, ni la doctrine abstruse en soi ou trop complaisamment spéculative. Mais luimême l’a justement dit: « Les théories bien exposées font les pratiques faciles. Loin d'effrayer, la lumière attire et anime. La vérité ne décourage jamais. Il n’est pas bon de cacher, même au grand nombre, les cimes du Christianisme, il suffit de les éclairer. Dieu ne prétend nous gagner qu’en se manifestant, et ce n'est pas en le diminuart qu'on élargit les âmes (1). » Non, la pratique familière et la haute spéculation ne sont pas deux ennemies; la seconde est le fondement de la première, elle en fait la noblesse et le soutien. Pour le fidèle, pour le religieux et la religieuse, le grand besoin est de se relever cent fois le jour au-dessus des apparences chétives et mesquines. Si simple soit-il, le devoir devient d'autant plus engageant qu'on en voit mieux les relations divines, la hauteur, la beauté.
On a dans ce dernier mot un troisième caractère et, j'ose le croire, une troisième excellence de la spiritualité qui nous occupe. La grâce ne détruit pas la nature; le théologien, le docteur, l’ascète, n'ont pas étouffé le poète, l'artiste; en montant si haut dans le surnaturel, le maitre n’a cru devoir lui sacrifier ni sa distinction, ni sa délicatesse, ni son élégance natives ; par suite, il n’a pas craint de satisfaire, d’aviver chez nous ces nobles appétits de l’âme. Sans doute il risquait d’étonner, d’effaroucher
(1) Vie et vertus chrétiennes. Charité envers le prochain, DJ p.492.
Ne 10
“0 di Le :
À CREME AA Er.
PR RE Ve te me D PS I NOR
même un peu, quelques esprits graves, habitués à entendre la perfection chrétienne parler un autre langage. Mais quoi! doit-elle se faire sèche et triste, = sous peine d’amoindrir son crédit, de compromettre sa solidité, sa dignité, sa vigueur? Mgr Gay pensait le contraire; il n’était pas le premier. L'espace nous manque pour lui chercher des pairs et des modèles; mais à coup sûr, ni saint Bernard, ni saint François de Sales, ni Fénelon, ni Bossuet même, la gravité faite homme, ne $e refusent, en parlant spiritualité, le cri du cœur ou même l'éclair de poésie.
On a pensé voir dans le brillant littéraire de notre auteur une concession, charitable ou inconsciente, à l’état des âmes contemporaines; on a même auguré que ses écrits spirituels vaudraient surtout comme indice et document psychologique, laissant l’immortalité à d’autres ouvrages moins vivement empreints de l'effigie d’une époque, plus sévèrement conformes à l’éternelle vérité. C'était, je crois, tirer d’un fait à demi exact un présage qui l’est moins peut-être. Si Mgr Gay parle pour son temps, s’il le reflète, s’il en est lui-même dans la mesure qui sied à l’homme de Dieu; ne le condamnons pas trop vite, de ce chef, à passer avec son temps, à n’intéresser l'avenir que comme une médaille ou une relique. Après tout, en matière de spiritualité, notre époque diffère-t-elle si fort des autres? La piété contemporaine — la vraie et légitime, s'entend, non ses con-. trefacons et parodies sentimentales — fait volontiers appel à toutes les ressources de la nature, et même de l'art, y compris l'imagination pittoresque; pour atteindre finalement à son unique but, qui est de mieux aimer, de mieux. vouloir et de mieux faire, elle n’a frayeur ni scrupule de se laisser ravir au beau,
ARE 7 1 -" ns ff “ ot
a | MONSEIGNEUR GAY SeATL
de s'ouvrir à toute impression juste et saine, de sourire, de chanter, de crier, où il le faut, ses admirations et ses ardeurs. Or, ce n’est point là chose si absolument nouvelle. Notre temps y incline plus que d’autres, soit; mais faut-il s'en plaindre comme d'une menace, peut-être même d’un échec à la vigueur mâle de la vie chrétienne et parfaite, à son « incompréhensible sérieux »? Contenue et dirigée comme, bien entendu, nous le supposons, cette tendance ne pourrait-elle, au contraire, accuser un certain retour à l’état pleinement régulier de l'âme dans ses élévations les plus saintes : état de dilatation complète et d'activité universelle, où tout vit et sert, où tout est gouverné, exploité, où rien n’est mutilé ou même contraint, de ce que Dieu fit naturel en soi et légitime ? À ce compte, pareil état ne serait ni exceptionnel, ni transitoire; ceux qui le réalisent aujourd'hui en eux-mêmes et le favorisent dans les autres, ne seraient pas condamnés, par le fait, à passer comme des météores d’un jour.
Question délicate et grave. Tout me manque pour la résoudre, mais j'ose croire qu'elle se pose, et peut-être à peu près ainsi. L'élan est-il si difficile à concilier avec la sagesse, la noblesse d'esprit et d'âme avec l'humilité, la distinction avec la simplicité, l'enthousiasme du beau avec la sévère intégrité du vrai et la mâle énergie du bien? Enthousiasme de la beauté, dis-je, non certes de ce charme extérieur et décoratif où s'arrête un Chateaubriand, par exemple ; mais de cette splendeur intellectuelle et morale qui éclate en tous nos mystères, en Jésus- Christ, leur centre, dans l’homme même transfiguré par son union surnaturelle avec Dieu. Jai peine à croire que Mgr Gay lui ait fait tort en s’efforcant, non
PL De TP ARE.
La è à # $ t
DIX=NEUVIÈME SIÈCLE de l'embellir — qui le pourrait? — mais d'y pro- -
portionner son langage. Encore dis-je mal, car ici, rien ne sent l'effort. Point de littérature voulue et” cherchée, mais le son authentique et sincère d'une nature singulièrement haute, vibrante, fine et déli= cate à merveille, les plus sévères disent à l'excès. Par ailleurs, on ne l’accuse pas, que je sache, d’énerver la loi ni les conseils. Qu'il ne détrône donc aucun des ascètes connus et révérés parmi les âmes pieuses. Mais pourquoi ne s’établirait-il point à côté d'eux en émule, en frère, très digne de faire entendre sa note à lui, sa note brillante et musicale, mais très juste et très pure, dans ce concert que les siècles vont chantant au surnaturel achevé, parfait autant qu'il peut l'être ici-bas.
J'indiquais tout à l'heure une critique d'ordre surtout littéraire et, pour être équitable, j'avouerai en finissant qu’elle n’est pas toute gratuite. L'expression, souvent admirable, est parfois un peu tendue, un peu surchargée, soit par surabondance du fond, soit par opulence et prodigalité verbales. Il ne l'ignorait pas et se jugeait loyalement. « Cela me semble bien plein, plutôt trop que pas assez; c’est mon défaut .…. je ne vois pas comment mieux faire ? Cependant, je crois que c’est clair (1). » Oui, toujours, mais, par moments, un peu laborieux à. suivre. Ce qui manque alors, et faute de quoi Mgr Gay, lui non plus, n'est pas Bossuet, c'est un peu plus de familiarité concrète, un peu plus de simplicité, de concision populaires ; il lui arrive par endroits de se.tenir trop longuement dans l’abstrait
(1) Lettre à l'abbé Perdreau, 19 mai 1863. Correspondance,
) LAlL An. 014;
poétisé. On pourrait dire qu'il y a en lui du Joubert, et, en le disant, c’est encore à Joubert, n’en doutez pas, que l’on ferait honneur.
Mais quelle injustice ne ferait-on pas à l’ascète poète, d’exagérer, de généraliser ces imperfections! De quoi ne se priverait-on pas soi-même si l'on s'y aheurtait jusqu'à se dégoûüter du reste! Le reste, c'est la partie la plus considérable sans comparaison ; c’est, en regard de quelques passages plus ou moins surchargés ou miroitants, une foule de pages, des centaines et des centaines, à compter parmi les plus belles de la littérature moderne. Si, pour entrer dans cette manière, dans ce style, on a besoin d'une sorte d'apprentissage et comme de noviciat; en vat-il autrement de bien des maîtres, de saint Augustin, par exemple? Et ici, l'apprentissage est assez prompt et facile, vite et magnifiquement payé par les meilleures jouissances de goût, c’est-à-dire d’es- - pritet d'âme. L'auteur sait sa langue à fond (1); il est lui-même une âme complète, une âme exquise, pleine de Dieu, de sa lumière, de sa flamme :
{1) Encore une critique de détail. Si j'avais eu l'honneur de conseiller Mgr Gay, je l'aurais supplié respectueusement de n’employer pas le mot communier autrement que dans le sens rigoureux, sacramentel. Communier aux pensées, aux sentiments, aux états de Jésus-Christ : autant de locutions qu'il aime, locutions commodes, inoffensives d’ailleurs à qui sait et réfléchit. En tout autre temps, il n'y aurait guère lieu
d'y prendre garde. Mais aujourd’hui, et jusque dans le monde
chrétien, n'arrive-t-il pas que l'on sache ou surtout que l’on réfléchisse trop peu ? A ce compte, ne vaudrait-il pas mieux marquer toujours, et dans le langage même, combien ces adhésions ou conformités, purement intellectuelles et morales, diffèrent de l'union physique, substantielle, qui s’appelle proprement la communion ? Lelécteur le moins attentif ne serait pas tenté de la meïtre, au moins par impression, sur le même niveau que les premières.
Sel CT
> s'WnTE,
faut-il autre chose pour faire un maître écrivain ? Il est donc bien vrai ce que nous disions au dé-
but : la même ville a possédé vingtans les deux plus
éminents docteurs du surnaturel à notre époque.
L'un, Mgr Pie, en prouvait la réalité, en exposait la nature, en revendiquait les droits sur l'individu et la société ; l'autre, Mgr Gay, en disait surtout l’action
magnifique sur la vie chrétienne ou excellemment :
religieuse. Tous deux méritent de survivre, et pour avoir été les ouvriers inconfusibles de la vérité qui ne passe pas, et pour lui avoir apporté l’appoint d'une science vaste, d'un talent hors de pair.
Le P. Gratry a eu l'heureuse fortune d'être peint, d'abord à grands traits, puis en détail, par deux maitres, le cardinal Perraud et le R. P. Chauvin de l'Oratoire (1). Est-ce banalité de dire qu'il avait été lui-même son premier peintre ? Cas universel, sans doute, mais rarement aussi manifeste. Partout, dans cette œuvre, l'homme transparaît sous l’auteur, jamais plus peut-être que dans deux opuscules infiniment notables. Les Souvenirs de ma jeunesse (publication posthume) disent au vrai sa nature et sa formation, expliquent toute son œuvre et la contiennent, pour ainsi dire, à l'avance. Les Sources (1862), tout en visant le bien d'autrui, résument fidèlement le programme intellectuel et les tendances morales de l'écrivain (2).
(1) Cardinal Perraud : Le P. Gratry, sa vie el ses œuvres, in-18, 1900. — Le P. Chauvin : Le P. Gratry, 1805-1872, l'homme et l’œuvre, in-8° 1904.
(2) La première partie des Sources est extraite de la Logique, publiée en 1855.
y Re
DE pe RON CL NT ME UP A SIN A PTE
Nature supérieure, exceptionnelle. Plus nous la sentirions différente de nous-mêmes, plus il siérait de n'y toucher qu'avec discrétion. Le droit nous reste pourtant de l'apprécier d’après les grandes lois communes. Dans cet esprit singulièrement étendu et vif, il y a place pour bien des aptitudes ; mathématiques, philosophie, éloquence, poésie surtout : le P. Gratry a bien des brillants à sa couronne. L'âme est ardente, aimante, généreuse, compatissante et communicative à miracle. Livrée de bonne. heure à Dieu. elle a le zèle qui veut tout enflammer, professe hardiment le dessein de « changer le monde » (1), et le poursuit sans relâche avec un optimisme aussi candide à laisser voir ses alarmes, qu’intrépide à espérer malgré tout.
En somme, voilà de quoi faire un génie, un apôtre, un saint. Le saint aura ses lacunes avouées par luimême, et l’apôtre ses illusions. Quant au génie, s’il éclate cà et à en gerbes magnifiques, il reste incomplet dans l’ensemble. L'œuvre qu'il nous laisse étincelle de beautés, mais on regrette de ne la point. trouver partout également solide et sûre; l’entraineur est admirable, mais le guide parfois aventureux. Comme Pascal, le Pascal des Pensées, il peut rendre de grands services à l'esprit déjà fixé par une philosophie sévère ; mais il risquerait d'éblouir et d'égarer les débutants.
Le P. Pététot, son confrère et Supérieur à l’'Oratoire, lui trouvait « la tête d’un homme, le cœur d'une femme, la volonté d'un enfant (2) ». Le fait est que, dans cette opulente nature, l'ordre n'égale pas
(1) La Morale et la loi de l’hisloire, 2° édition, t. Il, p. 4. (2) Cité dans une lettre d’Augustin Cochin à Ernest Naville.
OPEN VAT Fe " Ve ur