‹ Dix-neuvième siècleChapitre 40 sur 63 · ER DR CR EU, CES RE | ES LE PÈRE GRATRY · texte numérisé non relu

ER DR CR EU, CES RE | ES LE PÈRE GRATRY

toujours la puissance ; qu'entre ces belles facultés l'équilibre se rompt parfois. L'imagination, le sentiment ont des impétuosités mal contenues; la foi même incline çà et là, au mysticisme, dit-on, à l'illuminisme dirai-je plutôt, j'entends au goût des rêves grandioses et à l'illusion de je ne sais quelles impulsions surnaturelles. C'est le faible de cette âme si grande par plus d'un côté. De là, quelques témérités dans la doctrine, quelques chimères dans ‘à l’optimisme, dans la conduite aussi quelques écarts.

L'homme. — Précocité singulière. — [magination inquiétante. — Foi perdue et recouvrée. — Vocation et formation providentielles. — Strasbourg. — Le Collège Stanislas. — L'Ecole Normale. — L'Oratoire. — Le P. Gratry, Oratorien IN hors cadre. — Malheur des dernières années. — Pieuse

mort. — « Grand espril et noble cœur » (Léon XII).

De sa biographie ne prenons que ce qui fait sail- 2e lir le caractère. & Tout d’abord on s'étonne, on pourrait même s'in- “2

quiéter déjà, de sa précocité d'esprit. Né à Lille Er en 4805, il n’a que cinq ans, lorsqu'un jour la ré- ECS sistance d’une porte qu’il ne peut ouvrir lui donne soudain la conscience réfléchie de son être personnel, mais encore l’idée universelle de l'Étre, et cette 55 is idée le jette presque en extase. « Je répétais avee Re transport : Je suis. Être! Être! Tout le fond reli- & gieux, poétique, intelligent de l'âme était, en ce moment, éveillé, remué en moi... Une lumière pénétrante, que je crois voir encore, m'enveloppait :

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je voyais que l’Être est, que l’Être est beau, bien- … heureux, aimable, plein de mystère! (1) » Et cetétrange éclair métaphysique, c'était, pense-t-il, une soudaine lumière de Dieu. — Lumière naturelle, je suppose, lumière que je ne songe pas à contester, mais assurément bien rare à cet âge. Étienne Pascal s'était effrayé de voir son fils Blaise deviner, à douze ans, quelque chose de la géométrie «avec des barres et des ronds ». N'y avait-il pas là de quoi s’effrayer. plus encore ?

A douze ans, Alphonse Gratry fit mieux, il fit une première communion fervente. Signe bien authentique, celui-là, d'une prédilection divine d'autant plus singulière que ses parents, excellents d’ailleurs, s'en tenaient à la religion naturelle, que lui-même, vingt ans plus tard, communia son père pour la première fois.

Il se félicite, non sans raison, semble-t-il, de n'avoir pas été jeté trop vite dans un collège. A Tours d'abord, à Paris ensuite, ses études furent d'autant plus brillantes qu’elles avaient été moins hâtives. Mais à Paris, au Collège Henri IV, les écoliers vivaient alors dans un « cloaque », le mot est de lui. Alphonse y perdit la foi avec l'innocence. Dieu veillait pourtant sur cette nature d’exception et il commenca à la ressaisir en s'adaptant à elle : n'est-ce pas sa facon ordinaire? En 1822, un soir d'automne, le rhétoricien, écolier brillant, déjà lauréat des concours géneraux, composait en idée som avenir ; avec une étrange lucidité, il en voyait les détails, tous magnifiques : haute vie intellectuelle,

(4) Souvenirs de ma jeunesse, 6e édition, p. 2 — et Connaissance de Dieu, t. 11, p. 168.

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succès, fortune, gloire, amour, « tout le bonheur possible de la terre (1). » Mais là-dessus planait soudain une grande ombre : le temps que rien n’arrête, la mort pour les siens, pour lui-même. Était-ce donc là le dernier mot, le tout des choses? Et le jeune homme, alors sans foi positive, mal assuré même dans son vague déisme, s’écria, de concert avec une autre voix mystérieuse qu'il sentait crier en lui : « O Dieu! O Dieu! Lumière! Secours!

Faites-moi connaître la vérité et j'y consacrerai ma vie entière. (1) » Était-ce la conversion ? Pas encore. Du moins était-ce une grâce de choix déjà secondée par un admirable bon vouloir. Quelques mois après, un nouveau venu, un jeune maître d’études, le décidait à se confesser. Alphonse Gratry se retrouvait chrétien et pour toujours ; il venait d'éprouver en lui-même ce qu’il devait enseigner avec tant d'insistance : que la lumière de l'esprit suppose, avant tout, la pureté de l’âme, des mœurs.

Ayant désormais la vérité, il n'oublie pas son serment d'y consacrer sa vie entière. IL y sacrifie tout d'abord et la musique, une de ses grandes joies, et un attachement légitime qui lui tient fort au cœur; puis, s'’avisant qu'il lui importera de démontrer l'accord des sciences avec la foi, il se jette dans cet ordre d’études absolument nouveau pour lui. En queïques mois, par un véritable tour de force, il conquiert sa place à l'Ecole polytechnique où il va passer les deux années réglementaires (1825-1827), travailleur acharné, fervent catholique, d’ailleurs agité de mille orages, puis calme, consolé, soulevé par la pensée de se dévouer au bien de ses frères.

(1) Souvenirs de ma jeunesse, p. 32 et suiv.

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Ici intervient une de ces visions singulières dont on commencerait à le croire coutumier. Il a devant les yeux, non pas encore le ciel, mais une cité terrestre où la volonté de Dieu s'accomplit comme au ciel. même, « une ville dont tous les habitants s'aiment... On n’a pas vu cette ville. Moi je l'ai vue (1). » Oui, vue avec la même netteté qu'autrefois son propre avenir. Edifices, rues, habitants, jusqu'à un groupe de pauvres femmes devant une petite et humble maison du faubourg : tout lui est présent et, pendant deux ou trois mois, presque sans intervalle, il vit, à la lettre, dans ce paradis de la terre. De fait, . rien n’en effacera l’image; dans quarante ans, elle le hantera manifestement quand il écrira La Morale el la loi de l'histoire. Voilà pourquoi j'ai relevé ce … trait de jeunesse. Ne décèle-t-il pas une imagination prodigieuse ? On l’admire et, cette fois encore, on en a presque frayeur.

A cette époque, en dépit de la foi reconquise et des sacrements fréquentés, le jeune homme gardait une bizarre aversion pour le prêtre. Et pourtant Dieu le voulait prêtre lui-même. La vocation fut exceptionnelle comme la nature. Sorti de l'Ecole dans un rang médiocre, Alphonse Gratry avait un autre idéal que « l’épaulette d'or » de l’artilleur (2). Au grand déplaisir des siens, il brisa tout d’abord sa carrière et se mit en chambre garnie, vivant de quelques lecons, mais dans une étroite pauvreté. Six mois plus tard, Dieu lui montrait sa route; quelqu’un lui faisait connaître ce qu'on peut nommer l'école de Strasbourg.

(1) Souvenirs de ma jeunesse, p. 116.

(2) Souvenirs de ma jeunesse, D'1193;

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C'était, à l’autre bout de la France, quelque chose comme la Chesnaie, alors dans sa gloire. Là quelques jeunes hommes, pleins du même feu sacré (1), s'étaient réunis auprès de Bautain, le professeur de faculté devenu croyant, puis aspirant au sacerdoce, mais surtout auprès de la personne extraordinaire qui avait converti le maître lui-même et restait, pour tous, « la sainte », la mère. Jeune fille sous la Terreur, mademoiselle Humann (2) y avait rempli les mêmes fonctions que Tarcisius aux Catacombes, portant la sainte Eucharistie aux prisonniers. Depuis lors, toute à la prière et aux bonnes œuvres, elle exercait autour d'elle une sorte de magistrature spirituelle; situation rare sans doute, mais dont l’histoire de l'Eglise offre d'illustres exemples.

L'ex-polytechnicien courut en Alsace, il y vécut douze ans. Abrégeons cette histoire, mais cueillons-y deux traits significatifs. L'abbé Bautain ne jugeaitil pas bien le néophyte brillant qui, d’ailleurs, se livrait peu et se sentait « opprimé » par son maitre? Il lui dénoncait, comme écueils à fuir, une certaine présomption de la science, la naturelle indiscipline de l'esprit, le manque de régularité extérieure, un je ne sais quel encombrement de doctrines et théories fausses. D'autre part, la sainte s’abusait-elle quand elle lui conseillait, en 14829, de renoncer à la science même et de se donner pour la vie aux Liguoriens de Bischenberg? Y aurions-nous perdu quelques beaux ouvrages? Y aurions-nous gagné un saint? Du moins faut-il noter, à la gloire du jeune

(4) Ainsi, Théodore Ratisbonne, Goschler, Henri de Bonnechose qui devait mourir archevêque de Rouen et cardinal.

(2) Sous la monarchie de Juillet, son frère fut ministre des finances.

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homme, qu ri obéit, Cha tout son idéal de lutie savante pour la foi. Cette « volonté d'enfant » savait être héroïque à ses heures. Elle n'eut que le mérite” du sacrifice. Au bout d'un an, Bischenberg était fermé, le novice redevenait libre et, comme fruit de l'épreuve, il rapportait à Strasbourg une vocation sacerdotale bien arrêtée. Il étudia la théologie et devint prêtre en 1832. Ici s'achève la préparation providentielleet caractéristique; désormais nous pou= vons.courir. |

En 1841, l’école de Strasbourg, ou Société de Saint-Louis, ayant à peu près cessé d'être, l'abbé Gratry, redevenu Parisien, accepta la charge du collège Stanislas. Brillante par le côté religieux et intellectuel, beaucoup moins au regard du temporel et des finances, l'administration du nouveau supérieur dura cinq ans, après quoi nous le trouvons sur … le théâtre de sa grande influence, à l'Ecole normale dont Mgr Affre le fait aumônier. Situation difficile : parmi les élèves, nombre d’incrédules, Taine, About, Francisque Sarcey, beaucoup d'autres; une poignée de catholiques, Heinrich, Charaux, Cambier, Adolphe Perraud, le futur cardinal évêque d’Autun ; — à la direction des études, un hégélien déterminé, M. Vacherot. L’aumônier fit merveille, imposant à tous par l’'éminence du talent et du savoir, prêchant cette jeunesse avec une éloquence originale et sans apprêt, soutenant et munissant, dans leurs discussions interminables, les quelques normaliens catholiques, dirigeant leurs âmes et les poussant au plus haut, docteur et apôtre tout ensemble. Un peut dire que ce fut là son beau temps.

Il ne dura que cinq années, tout comme la direction de Stanislas. Vacherot continuait alors son

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Histoire critique d2 l'école d'Alexandrie; là, il guer-

royait de plus en plus ouvertement contre le christianisme, dernière fleur de l’hellénisme, à l'en croire; il enseignait le panthéisme hégélien. L'abbé Gratry se tint obligé en conscience à lui répondre publiquement {1). Dès lors, la cohabitation devenait malaisée ; l'aumônier résigna son titre et comme, à cette époque, le pouvoir n’admettait pas que la religion füt attaquée dans l’enseignement officiel, le directeur des études fut mis en disponibilité par ordre supérieur.

Un an après cette rupture, se passait un événement considérable dans l'Eglise de France : Dieu ressuscitait la Congrégation de l'Oratoire. Il y employait deux ouvriers principaux : l'abbé Pététot, curé de Saint-Roch, et l’ancien aumônier de l'Ecole normale, grand vicaire, depuis quelques mois, de l'évêque d'Orléans. Chacun des deux apportait son

idée maitresse : l’un, la sanctification du clergé par une vie pauvre et demi-claustrale; l’autre, la mise en commun des forces intellectuelles au bénéfice de la foi, l’unilé des sciences en Jésus-Christ (2). L'Oratoire naquil donc une seconde fois, en novembre 1852, recrutant, dès la première heure et depuis lors, nombre de beaux talents et de nobles âmes. Désormais et jusqu’en 1870, nous ne connaitrons plus que le P. Gratry (3).

(1) Une étude sur la sophislique contemporaine, ou Lettre à M. Vacherot, 1851.

(2) Gratry : Discours sur le devoir intellectuel des chréliens el sur la mission des prélres de l'Oraloire, publié avec la troisième édition des Sources.

(3) Le nouvel Oratoire, dit de l’Immaculée Conception, rompait tout d'abord avec les souvenirs jansénistes et gallicans du premier. Gratry lui-même a tenu à le dire. (Con-

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À vrai dire, l'union des vues ne dura pas long- ‘ temps entre les deux fondateurs. Gratry voulait sur-” tout une réunion d'écrivains, « un atelier apologétique »; il en tenait déjà les éléments, il en était l'âme ; et voilà que le supérieur général, ayant accepté la charge d’un petit séminaire (Saint-Lô), disloquait forcément le groupe d'élite. Aussi bien, à Paris comme à Strasbourg, cette ardente originalité ne se pliait guère aux exigences de la vie commune, et le P. Pététot, non plus que l’abbé Bautain, ne trouvait en son subordonné toute la souplesse désirable. On en vint, après neuf ans, à une demi-séparation ;. le P. Gratry, toujours Oratorien de titre, habita seul, rue Barbet-de-Jouy, dans ce haut appartement tout ensoleillé, qu'il a décrit plus d'une fois et qui favori-. sait l'essor poétique de ses méditations. Isolement fâcheux. De plus en plus livré à sa gouverne personnelle, l’admirable spéculatif se jeta passionnément dans les questions sociales pour lesquelles il n’était peut-être pas aussi bien fait. La période précédente avait vu l’éclosion de ses œuvres philosophiques et quasi apologétiques {1). Sans abandonner

naissance de Dieu, préface de la seconde édition, reproduite dans la huitième, t. 1, p. vi, vi.) Deux siècles et demi plus tôt (1611), le jour même où se constituait la première communauté oratorienne, le plus en vue des Jésuites d'alors, l’ancien et populaire confesseur de Henri IV,le P: Cotton, apportait à M. de Bérulle et aux autres un embrassement tout fraternel. (Houssaye : Vie du Cardinal de Bérulle.) En 1852, ce fut mieux encore. Les hésitations du P. Pététot avaient cédé à l'influence du P. de Ravignan, « et c'est à cet homme de Dieu, pour le dire en passant, que l'Oratoire doit de s’être relevé en ce siècle ». On me permettra de remercier respectueusement, pour ces deux lignes, le biographe du P. Gratry. (R. P. Chauvin : Le P. Gratry, p.150.)

(1) La Connaissance de Dieu (1853); la Logique (1855); l& Connaissance de l'âme (1858). 2

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- tout à fait cette veine {1), il s'occupa fort d'un projet de pacification universelle (2), et, dans son dernier grand travail, la Morale el la loi de l'histoire (1868), il parut, lui toujours prêtre et apôtre au fond de l’âme, décliner quelque peu vers les utopies bumanitaires. En même temps, il se laissait engager en de fâcheuses compromissions.Iladhérait d'enthousiasme à cette Ligue de la pair qui mena grand bruit en 1869, et où l’on vit parfois catholiques et protestants se confondre en des effusions de sympathie qui semblaient faire trop bon marché de la doctrine même. Publiquement désavoué, à cette occasion, par le supérieur de l’Oratoire;, le pauvre Père allait être encore moins heureux l’année suivante. Malgré ses confrères et amis, entrainé par d’autres influences (3), avec l'illusion d’un devoir de conscience, d’une sorte de mission providentielle, il se jeta imprudemment dans la lutte qui se livrait alors autour de Concile et de l’infaillibilité. Campagne déplorable, où rien ne le préparait d'ailleurs. Avec le repos, il y perdit le meilleur de son prestige personnel et jusqu’à son titre d'Oratôrien. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se soumit à la définition par lui combattue, effacant — le mot est de lui — tout ce qu'ilavait pu écrire à l'encontre. Peu après il mourait pieusement en Suisse (7 février 1872), et, pour l’assister du moins au dernier passage, l'Oratoire était là, représenté par les PP. Adolphe et Charles Perraud.

Léon XII l’estimait « un noble cœur non moins

(4) Philosophie du Credo (1861): Les Sophisles el la Critique (186%). ?

(2) La Paix (1854).

(3) R. P. Chauvin : le Père Gratry, p. 430 et note. Tout le chapitre qui a trait à ce douloureux épisode est écrit avec une délicatesse et une fermeté infiniment remarquables.

186 DIX-NEUVIÈME qu'un grand esprit ». Sicette parole n’est point un! oracle, elle est juste et, à ce titre, elle doit faire loi. Oui, grand esprit et noble cœur, servis tout ensemble et mis en péril par deux forces trop souvent exubérantes, l'imagination et l'enthousiasme. Voilà qui apparaît dans sa vie et continuera d'apparaitre dans son œuvre; son œuvre dont la discussion serait immense et dont il nous faut crayonner en quelques pages le caractère et la valeur.

L'ouvrier du vrai et du bien. — I. Le philosophe : Connaissance de Dieu (1853). — Logique (1855). — Connaissance de l'âme (1858) — simples indications, simples questions. — IL. Le « Sociologue » : La Paix (1859) — La Morale el la loi de l'histoire (1868). Principes excellents, part de système, optimisme aventureux. — III. Le polémiste : Les Sophistes el la Critique (1864). — Lettres sur la Religion (1859). Nobles colères contre le sophisme. — IV. L'apologiste apôtre : Philosophie du Credo (1861), etc. — V. L'écrivain: théorie et pratique. Le grand poète en prose. À quels lecteurs le P. Gratry peut être utile.

I. — Parmi les catholiques soucieux de leursgloires contemporaines, tel, venant à parler des philoso-

phes, ne croit pas même devoir nommer Gratry (1);

tel autre affirme au contraire : « C’est lui qui, en France, est, sans contredit, le grand philosophe catholique du dix-neuvième siècle (2) .» Est-il philo-

(1) Un siècle. Mouvement du monde de 1800 à 1900. xv, la Philosophie. .

(2; La France chrétienne dans l'histoire (publication collective), livre X, chapitre premier, par Léon (Ollé-Laprune. —

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sophe? se demandait à la même époque le Cardinal

Perraud (1), et il concluait à lui décerner ce titre. Non que le Père ait inventé un système, une métaphysique nouvelle : lui-même, dans une lettre inédite, s’en défend « avecdes crisaigus ».— Non quesa Logique, sa Connaissance de Dieu et sa Connaissance de l'âme ressemblent, si peu que ce soit, à des manuels de philosophie ou puissent même servir de base à un enseignement régulier. Aussi bien le biographe ne dissimule-t-il rien de ce qui manque au philosophe. Il n’a poussé à fond aucune science ; il n’est pas proprement théologien ; il sait trop peu l'histoire générale, celle de la philosophie et du dogme; ses livres ne sont pas composés ; les redites, les digressions, les effusions y coupent la marche rationnelle des choses et voilent la méthode au point d'en faire douter par instants. Ajoutez quelques applications contestables des mathématiques à la philosophie, quelques conjectures brillantes mais hasardeuses tenant de la poésie ou même du rêve. Excès ou lacunes, voilà qui retient le penseur assez loin de son idéal.

J'ai nommé la poésie,-et d’aucuns poseraient ici une sorte de question préjudicielle. Un poète né, un artiste, un tempérament enthousiaste, peut-il être philosophe? N'instituons pas de théorie et disons

J'exprimerai ici le profond regret de ne pouvoir que saluer

d'une mention rapide ce disciple éminent, plus sûr que le :

maître. — Après celui-là, j'aimerais à en esquisser un autre, philosophe de mérite, lettré de marque, admirable chrétien, M. Amédée de Margerie..… Encore faudrait-il nommer au

moins Félix Mourrisson, ne füt-ce que pour ses belles et vengeresses études sur Voltaire et Rousseau. J'y dois renoncer;

mon cadre est rigide, le temps est court et tout me commande de finir. } (1) Le P. Gratry, sa vie el ses œuvres, 1900, in-18, p. 71. .

simplement : pourquoi pas? Depuis que la chute ori-

ginelle a rompu en nous l'harmonie première des facultés, pareille alliance est rare, elle est difficile, mais j'oge la croire possible, Le poète ne saurait-il fournir au philosophe des apercus, des intuilions, des pressentiments où n'atteint guère l'intelligence froide, quelque chose comme ces raisons du cœur que la raison n'entend pas (4)? Cela fait, et dans un second temps indispensable, le philosophe devrait congédier le poète, afin de contrôler plus sûrement l'apport de ce brillant précurseur, Après le contrôle, quand, avec une sévère indépendance, le philosophe proprement dit aurait fait son œuvre, quand le moment serait venu de parler, d'écrire, le poète, l'homme d'imagination et de sentiment, aurait tout de nouveau son rôle; dans la parole définitive il mettrait la couleur et la flamme, Ainsi n'entendrionsnous pas seulement une intelligence parlant à la nôtre, mais un bomme complet nous saisissant à la fois par tout nous-mêmes. Est-ce chimère, encore un coup ? Non, c'est plutôt l'idéal, et, sans chercher d'autres exemples, il me semble que le P, Gratry nous met aux yeux, suivant les rencontres, et la possibilité d'y atteindre et la difficulté de s'y tenir,

La tâche serait immense d'approfondir et de discuter son œuvre philosophique. Le lecteur équitable ne peut m'en demander qu'un apercu. Il n'ignore pas du reste au prix de quel travail on peut acquérir

(1) d'avouce, du reste, n'admettre que sous bénéfice d'inventaire le mot de Pascal, Ces raisons du cœur, que la raison n'a pas trouvées la première, encore faut-il que ln raison les entende après coup, pour les accepter en pleine lumière

et les mettre en valeur utile, Que prouvernient-elles sans cela ?

LE PÈRE GRATRY 189 le droit d'écrire, sans trop d'impertinence, quelques pages ou même quelques lignes.

Selon notre auteur, la condition première, indispensabie aux opérations légitimes de l'esprit, c’est la purification de l’âme ; qui cherche le vrai doit tout d’abord, au moins par intention actuelle et sincère, faire l'ordre dans son cœur et dans sa vie. — Chose incontestable, capitale. En tout, quelle chance a-t-on de saisir la vérité, si on ne l'aime par avance plus que ses opinions ou préventions personnelles? Et quand Dieu est en cause, comment aboutir si l’on ne joint à l'amour désintéressé du vrai, le désir loyal et résolu du bien? La bonne foi n’est pas autre chose, et que faire sans bonne foi?

On doit encore, pense le philosophe, chercher la vérité, chercher Dieu, non par l'intelligence pure,

mais par le cœur, par la volonté, par toute l'âme. — !

Assurément, si, d’ailleurs, on soumet à l'analyse rationnelle, logique, les intuitions ou pressentiments spontanés. Par là seulement on les transforme en certitude, on leur donne une valeur probante pour s0:-même et pour autrui.

Après la condition préliminaire, la méthode proprement dite.

. Gratry fait de la connaissance de Dieu le commencement normal et comme le premier pas de la philosophie. Beaucoup d’autres, et j'y inclinerais pour mon humble part, la commenceraient plus volontiers par une certaine connaissance du monde et d'eux-mêmes, puis s'élèveraient de là jusqu'à Dieu; après quoi, forts de cette vérité maîtresse et qu’on ne possédera jamais trop vite, ils redescendraient sur

eux-mêmes et sur le monde, pour se voir, et tout le

reste, dans la lumière qui achève de tout éclairer. st

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Mais encore jusqu'où pousser la connaissance de

Dieu? Sans doute, aussi loin que possible. Or, dans cette connaissance, ou dans « l’intelligible divin », il y a deux degrés : l’un, où Dieu se voit dans son œuvre, à quoi suffit notre puissance de nature; l’autre qui pénètre jusqu'à l'essence divine, et il y faut la Révélation, la foi. Ainsi la philosophie complète passe outre à la raison naturelle et pose au moins le pied sur le terrain propre de la théologie. C'est que, pour le brillant écrivain, elle est, pratiquement, lasagesse intégrale, telle que Dieu nous l'offre, et par le jeu propre de l'intelligence qu'il nous a faite, et par les communications transcendantes qu'il daigne gratuitement y surajouter. — Ne soulevons point ici une question de nomenclature. Tout croyant sait, et notre auteur l’établit en maître, que le der- “nier effort de la raison naturelle, sa plus haute gloire, c’est de nous introduire à la foi, un peu comme Virgile conduit Dante jusqu’au seuil du paradis. Voilà qui suffit, et ceux-là, j'ose le croire, n'amoindrissent rien en fin de compte, qui, sous cette réserve, entendent strictement par philosophie la science des vérités de pure nature, accessibles à la pure raison.

Enfin deux voies conduisent au vrai, à Dieu sur-

tout : la déduction qui prend sa forme régulière

dans le syllogisme ; l'induction, le « procédé dialectique » platonicien, qui va droit et conclut immédiatement des faits aux lois, du particulier au général, du réel à l'idéal absolu, illimité, universel, du fini à l'infini. Et cette seconde voie, plus courte assurément, plus poétique, le P. Gratry ne l'estime pas moins scientifique et sûre que la

première ; il dépense à la décrire tout un volume de:

la Connaissance de Dieu; il la retrouve indiquée et glorifiée par tous les génies philosophiques, non sans les plier un peu quelquefois à son idée domi- trs nante, à sa conviction enthousiaste. Qu'est-ce, au A fond, sinon ériger en principe ou critérium infail- 1 lible, suffisant, décisif, cet instinct sourd de l'esprit, cet élan spontané de l’âme, ce « sens divin », ou du divin, qui est bien le fait et l'honneur de notre nature ?

Oui, fait indéniable, glorieux, riche de conséquences. Mais sera-t-il permis d’énoncer à ce propos un regret, un doute, rien de plus? Cette infaillibilité : du « sens divin » en nous, cette force démonstrative # qui en ferait une preuve immédiate et péremptoire de la réalité de son objet, quel dommage que le Père ne mette pas l'effort de son grand esprit à l'établir invinciblement elle-même ! Vous ne trouverez guère chez lui que ce principe : « Les tendances naturelles sont pour aboutir », autrement dit : la nature ne nous trompe pas. J'en suis tout convaincu; mais le serais-je à moins de savoir ma nature droite et véridique en son fond, ce qui la suppose œuvre d’une cause infiniment sage et bonne, bref, à moins L de savoir déjà l'existence de Dieu? Et me voilà 5 quelque peu embarrassé pour faire de mes tendances | naturelles une preuve immédiate et suffisante de Dieu même. Pourquoi donc le philosophe n’a-t-il pas levé plus nettement cet embarras ?

C'est Le regret : voici maintenant le doute. L'eûtil fait sans raisonner, sans recourir au syllogisme, sans soumettre finalement au procédé logique ordipaire ce procédé dialectique auquel il attribue une puissance propre, autonome, décisive par elle-même? Ne lui arrive-t-il pas, j'allais dire ne lui échappe-t-il

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192 DIX-NEUVIÈME SIÈCLE pas, de l'avouer implicitement? Il écrit, parlant du « sens divin » qui, avant tout circuit de pensées, nous = pousse à l'affirmation de l'infini : « Analysées par la raison, cette poésie, cette foi, contiennent la démonstration rigoureuse de l'existence de Dieu et deses attributs (1).» Analysées par la raison : à la bonne heure ! Mais pareille analyse peut-elle aboutir, peutelle même commencer, autrement que par la déduction, par le syllogisme ? Et dès lors ne restons-nous pas maîtres de penser que notre élan spontané vers Dieu, s'il est un indice admirable, un témoignage intime, un germe de la plus haute valeur, ne saurait devenir fécond, scientifique, probant, sans le secours de la logique ordinaire ; que, s’il dit en nous le premier mot du problème, c’est à elle qu'appartient le dernier? Je soumets le cas aux professionnels.

Mais s'ils jugeaient que, dans cette ascension intellectuelle à Dieu, vérité suprême, le poète, l'enthousiaste, si l'on veut, a quelque peu ébloui le philosophe ; ils seraient, je crois, moins sévères à cette autre partie de l’œuvre, au tableau de l'ascension morale du cœur vers Dieu, souverain Bien. Ici encore, même « sens divin » nous pousse, même obstacle nous arrête : l'égoïsme, sous sa double forme grossière ou raffinée, sensualisme et orgueil. Et voilà l'ennemi à combattre. Sortons des choses extérieures pour rentrer en nous-mêmes; de la vie des sens montons à la vie propre de l'âme. Ce n’est pas tout. Sortons de nous-mêmes pour aller à Dieu, de l'amour de nous-mêmes pour atteindre à l'amour de Dieu. Double sacrifice, triomphant du‘double obstacle ; double étape de la marche de l'âme vers le

(1) Connaissance de Dieu, t. I, p. 62, 63, 8e édition.

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