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Bien parfait. Quoi qu'on en dise, notre nature n’en est pas mutilée; elle s'épure seulement, elle s'ennoblit jusqu’au sublime dont elle est, par elle-même, incapable. Il a fallu la Révélation, la foi, pour mener à son dernier terme l'élan de notre esprit vers le vrai ; pour achever la défaite de l’égoïsme et consommer l'union de nos cœurs au Bien suprême, il faut de même un secours d'ordre supérieur, il faut la grâce, il faut Jésus-Christ. Rencontrant cette échelle des êtres tant de fois décrite et que le ratio nalisme arrête arbitrairement à l'homme, Gratry, après bien d’autres penseurs chrétiens, mais avec un éclat de poésie qui lui est propre, la montre couronnée par le Personnage théandrique, le Verbe incarné. En Lui, la création revient, pour ainsi dire, à sa source, puisque l’homme, qui la résume tout entière, devient ici personnellement Dieu. Ainsi donc le « sens divin » appliqué à l’ordre moral, l'instinct naturel d'un bien supérieur, du Bien suprême, a commencé à nous détacher des créatures, puis de nous-mêmes ; la grâce fait le reste et, par Jésus-Christ, nous soulève jusqu'à l'amour effectif de Dieu. C'est l’ascension morale de l'âme ; c’est le titre et le gage de son immortalité dans la joie. Tout à l'heure on essaiera même d’en conjecturer le lieu, de situer pour ainsi dire le paradis, et alors, il faut bien l'avouer, le philosophe abdiquera devant le poète; mais jusque-là, le poète n'aura fait que le bien servir.
I! lui aura dicté d’admirables pages, il aura donné aux parties indiscutables de la doctrine une élévation, une splendeur, une vie communicative qui en augmentent singulièrement la force. L'alliance est donc possible entre le philosophe et le poète, mais
elle est difficile, et Gratry, cette nature d'élite, nous prouve l'un et l’autre tour à tour. Je l’ai dit et j'y insiste, puisque c’est le mot pratique : périlleuse aux débutants, son œuvre philosophique est faite pour les esprits déjà murs et fixés, capables de l’indispensable triage entre les certitudes fermes et les conjectures aventureuses. Ceux-là ÿ trouveront, aux bons endroits, avec les plus vives jouissances d'art, une irrésistible impulsion vers l’enthousiasme du vrai, du bien surtout, un magnifique entraînement, non pas de l'esprit seul, mais de toute l'âme. Ils y verront que la philosophie, la philosophie assurée tout d’abord en son fond par la méditation abstraite et sévère, peut, dans sa forme définitive et publique, exprimer d'une part et saisir de l’autre toutes les puissauces de l’homme à la fois. Le penseur trop enclin çà et là au rêve, le spéculatif parfois hardi jusqu'à la témérité, leur donnera cependant ou leur rappellera, par toute sa manière, un enseignement
plus précieux encore : c'est que la pensée ni la spé-
culation ne sont pour elles-mêmes ; que, comme elles doivent commencer par une suffisante épuration de l'âme, c’est à l'élévation de l'âme qu’elles doiventaboutir. Dans cette région, moins explorée d'or-: dinaire par ceux qui ont mis enseigne de philosophe, région où la doctrine et le sentiment pratique se touchent et arrivent, pour ainsi dire, à se compénétrer, on rencontrera des aperçus, on entendra des appels étranges, peut-être, à l'impression première, mais suggestifs et entrainants à miracle. Je n'en voudrais pour exemple que les derniers chapitres de la Connaissance de l'âme où le déclin de l’âge apparait comme un fécond recueillement de l'être intel-
lectuel et moral qui se replie et se concentre en.
| Dieu, attendant et préparant ainsi l'heure de le rejoindre. Aucun De Senectute n'égale ces pages et surtout l'hymne final à la vieillesse et à la mort (1).. IL. — Non certes, le P. Gratry n’a rien du spéculatif amateur, uniquement jaloux et heureux de « caresser sa petite pensée » (2). Lui qui a si bien dit son fait à Renan (3), je m'assure que, chez le personnage, rien ne le révoltait comme ce dilettantisme odieux, cynique. Apôtre dans l'âme, dès l’époque de ses grands travaux philosophiques, c’est avec un naïf transport de joie qu'il sortait de la théorie pure et courait à l'application utile. Plus tard il écrivait : « J'ai horreur de la métaphysique abstraite et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes ». (4) Rappelez-vous comment, à l'Ecole polytechnique, violemment éprouvé, il reprenait cœur à la pensée de servir et de se dévouer. Rappelez-vous cette cité idéale, toute de paix et d'amour, dont il avait alors la vision précise et habituelle. Sur la fin de sa carrière, tout cela se re- trouve et aboutit. Manifestement il n’a philosophé que par zèle, tout comme par zèle il s'était improvisé mathématicien. Désormais une préoccupation : dominante l’attache aux questions sociales, au soulagement de l'humanité. Elle inspire, soutient et remplit ses deux principaux ouvrages de l'époque : — la Paix (1859), — la Morale et La loi de l'histoire (1868); elle éclate bien des fois dans son Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu (1863) où l’on se trompe-
(4) Connaissance de l'âme, livre VI, t. Il, surtout p. 393 et suivantes (5e édition).
(2) Renan. S
(3) Les Sophistes ef la Crilique. — Voir un peu plus loin, page 203.
(4) Les Sources, p. 137. Troisième édition, in-18,
rait fort de chercher ce que paraît annoncer le titre, une paraphrase méthodique de l’auteur sacré (1). Or, ce qui hante et désole l’âme du Père, ce n'est point seulement la question économique, l'inégalité excessive des fortunes, la misère faisant contraste avec l’opulence. 11 s’émeut de toutes les formes d’injustice et de douleur ; il en souffre, nous dit-il, jusqu’à en être malade. Dans ce haut cabinet plein de lumière et propice aux belles exaltations de l'âme, en face de ce globe terrestre surmonté d'une croix — c'est sa meilleure image de piété, — il médite passionnément les voies et moyens de la paix universelle, de la justice universelle ; il convoque à grands cris toutes les bonnes volontés, il les presse de concourir à fonder autant que possible cette cité d'amour dont l'image lui redevient présente. Effort glorieux, touchant par la bonté, par le zèle, par l’optimisme ardent, obstiné, candide à ses heures. On l’admire, on l'en aime, on lui résiste à regret; mais encore faut-il se l'avouer : là plus qu'ailleurs, le philosophe pratique se laisse mener loin par l'homme d’imagination et de désir. ; .
Arrêtons-nous un moment au second des ouvrages nommés plus haut : la Morale et la Li de l'histoire : il contient l’autre, pourrait-on dire, et même ille répèle par endroits. Or, qu'y a-t-il sous ce titre que l’on voudrait plus parlant, plus explicite? Il me semble y voir trois choses de valeur assez inégale. Tout d'abord les principes, indéniables en soi, les seuls vrais, féconds, nécessaires. L'auteur même
(1) A vrai dire d’autres écrits paraissent en même temps, mais moindres en étendue, œuvres de circonstance, diversions obligées à la pensée principale. Ainsi la critique de la Viede Jésus (1864) et la notice funèbre de l'abbé Perreyve {1866).
dira, par une heureuse transformation de son titre :
« La morale est la loi de l’histoire » (4); lamême loi de conscience régit l'individu et la société, si bien que la morale sociale ne progresse qu'avec et par la morale individuelle (2). Et où la trouver, cette morale unique, partout suffisante? Dans la parole de Dieu, de Jésus-Christ, sul législateur de la société comme de l’âme. Garder, accomplir cette parole : c’est la condition indispensable du progrès, du progrès que Dieu veut, où il a mis largement du sien en faisant à l'humanité de magnifiques avances. Reste que l'humanité y réponde en supprimant les obstacles : la fraude, la spoliation, l’homicide, tous les
.vices. — Quoi de plus vrai?
Ce qui suit l’est moins peut-être. Dans la Parole souveraine, l’auteur a lu trois devoirs imposés à l’homme : dompter la nature, organiser le monde humain d’après la vérité et la justice, nouer avec Dieu même d'intimes relations. À la bonne heure! Mais ces trois devoirs lui apparaissent comme successifs ; mais encore, à son gré, leur succession naturelle marque et fait les trois périodes nécessaires de l’histoire. Les hommes commencent par dompter la terre, ensuite s'organisent entre eux et se consti-
(1) Résumé de la première partie, chap. xv. — 2e édition, in-18,t. [, p. 297.
(2) Vérité de premier ordre, mais pourquoi le Père semble-t-il dire (chap. x) qu'on l'ignorait jusqu'à nos jours? Au seizième siècle, un digne gentilhomme demandait à saint Pierre d'Alcantara comment on arriverait à réformer le monde, et le saint répondait en souriant : « Eh! monsieur, je tâche de me réformer moi-même et les religieux qui m'obéissent. Faites-en autant pour vous, pour vos enfants, pour vos serviteurs. Quand le grand nombre fera de même, le monde sera tout réformé. » Or, on s’en était avisé bien avant saint Pierre d’Alcantara et le seizième siècle.
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tuent selon la justice; enfin ils s'unissent plus étroite … ment à Dieu. Et qu'advient-il une fois la série épuisée ? Elle recommence, toujours avec un moindre effort et un plus beau résultat. Et aujourd’hui, où en sommes-nous? — Au terme de la première tâche, au seuil de la seconde. La science nous a conquis la nature ; l'heure vient d'établir entre nous la justice; de là nous prendrons vers Dieu un essor nouveau. — Hélas! cette imitation, cette prétendue rectification de Vico n'est-elle pas, en grande partie, conjecturale, systématique, désavouée par l'histoire même (1)? L’essor des âmes vers Dieu n’a-t:il point sensiblement diminué à mesure que la terre nous était plus soumise? Et si les sociétés modernes pré- . sentent aux yeux certaines formes extérieures moins
imparfaites, moins éloignées même, à quelques
égards, de l'idéal évangélique, n'arrive-t-il point,
par une lamentable coïncidence, que les pensées et
les mœurs vont s'éloignant de ce même Évangile où
remonte, malgré qu’on en ait, le progrès des institu-
tions ? Phénomène étrange, désolant. Dieu me pré-
serve de l’estimer fatal! Mais il s'impose en fait et
l'on est fort empêché de l'accorder avec le sys-
tème.
Qu'est-ce donc, au fond et avant tout, que la Morale et la loi de l'histoire? « C’est, dit l’auteur, un effort pour introduire une science nouvelle et bien. nécessaire aujourd'hui, savoir : la science de l’espérance (21. » Quoi donc ! Science nouvelle et encore à
(1) Vico voyait se suivre et se renouveler indéfiniment, dans unordre invariable, ce qu'ilnommait l'âge divin, l’âge héroïque, l'âge humain. Le Père a confiance d'entendre et d'expliquer ce dont Vico n'avait qu'un pressentiment confus.
(2) Tome I, p. 4.
| iroduire ! N'y a-t-il pas des siècles que, selon le mot du poète :
Une immense espérance a traversé la terre?
Et si la science d'espérer nous fait aujourd’hui si grand besoin, n’en pourrions-nous inférer que les motifs de crainte abondent? Nous sommes aux premières lignes de l'ouvrage, et déjà se laisse entrevoir l'optimisme du cœur en lutte avec les embarras de l'esprit. Spectacle curieux, un peu triste, que toute la suite mettra en vive lumière. Chrétien et apôtre jusqu’au fond de l'âme, le Père nous tiendra fortement attachés à ce principe, à cet axiome : point de progrès, point d'espérance individuelle ou sociale, que dans le retour à l'Évangile. Est-ce donc bien ce retour que la situation actuelle annonce et prépare? Question pleine d’angoisse à
l’époque où s’écrivait le livre; mais combien plus “aujourd'hui, après quarante ans! Dès lors et malgré lui sans doute, l’auteur était bien éloquent à décrire les motifs d’alarme : spoliation, esclavage, homicide, vice presque partout régnant (1). Par moments, il ne pouvait se défendre d’en trembler lui-même. Était-il aussi fort à justifier les chances meilleures, à fonder, comme il l’ambitionnait, la science de l’es- & poir? — Le monde est libre, donc il peut revenir à . l'Évangile. — Eh! qui en doute? Mais paraît-il incliné 14 à le vouloir? Le Père se travaille à le montrer, à le à croire peut-être. Sur la foi de quels signes? La nature domptée par la science, les communications = plus aisées qui font de l’univers un seul peuple ou, comme il le dit dans sa langue originale, qui, par
(1) Première partie, chapitres v, vi, VIT, vit, x.
l'unité de lieu, préparent l'unité d'action : autant de: choses moralement indifférentes, capables de servir au mal comme au bien. — Leslois sociales sont plus étudiées. — Le sont-elles mieux? — L'instruction est plus répandue. — Laquelle (1)? — La spoliation est moins cachée, mieux connue; le cri public la dénonce, — Arrive-t-il à la diminuer? — Les petits ont le moyen de s'unir contre elle. — Oui, la grève, et quelle arme à deux tranchants! Maïs ne suivons pas l'auteur sur le terrain de l'économie politique, où Bastiat, qu'il vient de lire, l’entraine et l'enchante; pas même sur celui de l'histoire de la révolution francaise, par exemple, dont les débuts lui semblent tout évangéliques, absolument comme si Rousseau n'avait jamais existé (2). Combattre l’optimisme est chose pénible, ingrate; mais avouons-le, celui du Père n’a pas de quoi nous convaincre, et nous doutons qu'il parvienne à le convaincre lui-même.
« J'ai tout puisé, dit l’auteur, dans les paroles du Christ » :3), et ailleurs : « Je n’ai d'autre mérite que d'avoir médité, selon mon devoir, l'Évangile pendant toute ma vie et d’en avoir compris quelques versels (4) ». Qui en doute? Mais cà et là, quelles interprétations étranges! Le présent livre abonde en exemples; n’en citons qu'un. « Si vous restez pratiquement fidèles à ma parole, vous serez mes vrais disciples et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous fera libres. » (Évangile de saint Jean, vir, 32). Oui
(1) Manifestement le P. Gratry espère qu'elle sera chrétienne. Que dirait-il aujourd'hui s'il voyait, en France, la puissance publique bander tous ses ressorts pour rendre cette instruction impossible ?
(2, Ici le Père ne suit plus Bastiat, mais Tocqueville.
(3) La Morale et la loi de l'histoire, t. I, p. 21.
(4) Zbidem, p. 296.
De PR ER CT OP Se PRE TS Le DE EC MT = PAPERS
LE PÈRE GRATRY > 201 certes, pour atteindre le vrai ou pour y avancer, il n’est que la préparation loyale du cœur; mais quelle vérité nous promet ici le divin Maître ? Est-ce propre-
ment la vérité naturelle, scientifique? Et cette liberté, qui doit s’ensuivre, est-ce proprement la liberté politique ou même civile? On n’y prend garde et, dans la même préoccupation d'esprit, si l'on entend saint Paul dire aux Galates : « Vous êtes appelés à la liberté, mes frères » (v, 13), on nommera bravement cette Épiître « l'Épitre de la liberté ». Or, qu'a voulu dire saint Paul? « Vous êtes affranchis du Judaïsme », pas autre chose. Le Père ne l’ignore point sans doute, mais il ne le voit plus; il faut que tout plie à l'idée qui le hante présentement etle passionne.
Or, dans cet abus fréquent et parfois énorme de l'Écriture, il n'y a point qu'obsession et enthousiasme d’une idée chère ; impossible de n’y pas voir, comme dans bien des pages du livre, une éclipse . partielle, transitoire, du pur sens chrétien et surna- 1 turel. Peut-être aurais-je craint de le dire si la re- 3e marque n’était déjà faite par un critique bienveil- 5e lant et acceptée par le biographe même du P. 8 Gratry (1). De vrai, comme l’avouait Montesquieu, ht
par exemple, « la Religion chrétienne, qui ne semble = avoir pour objet que la félicité de l’autre vie, fait à encore notre bonheur en celle-ci ». Mais cette effi- " cacité indirecte, conséquente, secondaire, semble R passer au premier plan chez l’auteur. A l'entendre, ; on dirait que le christianisme nous doit et nous pro- ‘A
met une sorte de paradis social en ce monde, quelque
(1) La remarque est d’Amédée de Margerie. Voir le R. P. Chauvin : le Père Gratry, p. 320.
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" DIX-NEUVIÈME SIÈCLE a è “ chose comme la cité de son rêve, la cité toute de À paix et d'amour. Oui encore, le christianisme y tend nu par nature et nous n'aurions qu'à nous y prêter sans réserve pour qu'il fit de la terre un vestibule du. ciel. Mais dix-neuf siècles d'expérience nous donnent à croire qu'il n’en ira jamais de la sorte. Le Père se demande quelque part pourquoi le monde ne finirait pas par un état de perfection : c'est oublier que Jésus-Christ même a formellement prédit le contraire. :
De tout le livre ne retenons que deux choses : une affirmation énergique de ce fait, que l'Évangile est l'unique espoir des sociétés comme des personnes, et un magnifique appel à toutes les bonnes volontés pour étendre le règne de l'Évangile. Le reste est problème, voire, par instants, chimère d'une âme belle et bonne, mais qui en croit trop naïvement sa propre bonté.
III. — Après le philosophe poète et le sociologue parfois dupe de son cœur, il faudrait étudier, en la personne du P. Gratry, d'autres hommes plus parfaitement sûrs d'eux-mêmes, plus continuellement capables de servir et, par là même encore, plus dignes de survivre, au moins dans leur totalité. Réduit à les indiquer d’un mot, je m'en console en pensant à cette survivance même, et en pressant mon lecteur d'aborder directement cette partie des écrits du Père, moins éclatante peut-être, mais moins sujette à caution et à réserve, plus féconde, si je ne me trompe, en résultats assurés.
Il y a chez le P. Gratry un polémiste plein de nobles colères contre la sophistique renouvelée des Grecs el « recommencant, après deux mille ans, l'essai d'abolir la raison, de rendre fou l'esprit hu-
Lin » &). Je de dis àson tres A MURS dans cette âme débordante de sensibilité, d'indulgence, de zèle passionné pour ses frères dignes et indignes, vitet tressaille une magnifique indignation à l'endroit de cet effort pour luer l'intelligence afin de tuer plus sûrement la foi. La sophistique, telle qu'il la rencontre sur son chemin, s'appelle d'abord Vacherot, en qui l’on entend surtout Hegel et quasi, par circons-
tance, tous les détracteurs de l'Église. Plus tard, elle
s'appelle Renan. L'un et l’autre sont menés battant,
comme ils le méritent, avec une logique incisive el.
une verve inexorable. Vacherot, caractère honorable, mais esprit déformé, tordu par l'habitude du sophisme, garde visiblement l'estime de son adversaire (2). Chez Renan même, je veux dire, dans sa pitoyable Vie de Jésus, le polémiste recueille avec soin, presque avec amour, les quelques parcelles de vérité qu'y à maintenues la force des choses. Mais ni l'équité, ni la charité n’atténuent la vigueur (3). Comparez aux pages du P. Gratry celles qu'écrivait, en ce même temps, l'abbé Freppel (4). Renan ne sort pas moins meurtri des mains de l’un que de celles de l’autre; mais par ailleurs, comme on sent bien la différenceentre les deux natures ! Aux yeux de Gratry, c’est peu de venger Notre-Seigneur; il faut le réta-
blir dans sa physionomie véritable et, dès lors, com-
ment se tenir de le chanter? Renan une fois mis à terre, le champion du Christ jette l'épée, il saisit le pinceau puis la lyre. Trois chapitres suffisent au
(1) Les Sophisles et la Crilique.
(2) Les discussions avec Vacherot remplissent la première partie du volume intitulé Les Sophistes et la Critique (1874). Elles se continuent en 1869 dans les Leltres sur la Religion.
(3) Les Sophistes el la Critique, seconde partie.
(4) Voir plus haut dans ce même volume, page 43,
bi.
Deer nl re.
combat; il n’y en a pas moins de quatre pour la res-. titution de la divine figure et pour l'hymne final. J'aime cette proportion. Le polémiste n'a suivi que le mouvement de son âme et il a été habile sans y prétendre : le triomphe est complet.
IV. — Il faudrait nommer encore l’apologiste. Vous le trouvez un peu partout, mais notamment dans trois ouvrages : la Crise de la foi (1), le Mois de Marie de l'Immaculée-Conception (2\, la Philosophie du Credo. Ecrit pour un ancien camarade de l'Ecole polytechnique, pour Lamoricière, ce dernier travail eut l'honneur d'avancer la conversion du général, comme l'£xposilion, le célèbre opuscule de Bossuet, avait aidé à celle de Turenne. Simple « conversation entre un prêtre et un homme instruit », dit l’auteur lui-même ; dialogisme continu, où l'objection, loyalement formulée, donne ouverture à la doctrine, à la théologie exposée «en langue contemporaine », intelligible, sans initiation préalable, à tout esprit sérieux. L'idée première est excellente, l'exécution ne vaut pas moins; c'est-à-dire que le livre profiterait grandement à plus d'un Lamoricière de nos jours, militaire ou civil, peu importe. Comme bien des pages détachées de l’œuvre entière, la Philosophie du Credo reste un bel et bon instrument d’apostolat.
Or, on n'en peut douter, l'ambition d’Alphonse Gratry allait tout d'abord et finalement à ce genre de gloire. Philosophe, sociologue, polémiste, apologiste, écrivain, poète, mathématicien même, il n’a été ni voulu être tout cela que pour être apôtre. Ni les la-
(1) Trois conférences prêchées à Saint-Etienne-du-Mont (1863).
(2) Trente et une méditations (1859).
PR RL et, LE PÈRE GRATRY 205
-cunes du savant, ni les éblouissements du spéculatif, ni les erreurs pratiques de l’homme, n’empêchent qu'il y ait largement réussi, qu'il puisse y réussir encore. Beaucoup d’âmes, et non vulgaires, témoignent hautement de son action bienfaisante. Il les a réveillées, détachées des choses basses, entrainées dans son propre essor à la poursuite du vrai, du vrai pratique, du bien, lequel n’est suffisant et
achevé qu’en Jésus Christ, en Dieu. Lisezles Sources,
vous y verrez quel programme intellectuel et moral il osait offrir à qui voulait être son disciple. Rien de plus large, de plus haut. Et pour un bon nombre, ce programme n'a pas été lettre morte, nous le savons.
V. — Le même opuscule nous dit sa théorie d'écrivain, théorie excellente, au fond, et que luimême a noblement pratiquée. Le style n'est point une manière de vernis ou de placage qui s’ajuste après coup à la pensée; il est la pensée même ou il n’est rien. Mais encore la pensée ne procède pas de la seule et pure intelligence; complète et vraiment humaine, elle suppose le concours harmonieux de toutes ses puissances; elle dit et contient tout l'homme, parce qu’elle implique et traduit toutes ses facultés ensemble, parce qu’elle naît de sa raison tout d'abord, mais encore de son imagination et de son cœur (1). C'est la vérité même. On la reconnaitrait moins dans tel passage de la Connaissance de l'âme, où Gratry semble dédaigner, comme étroites
et mesquines, la précision rigoureuse des mots, leur
clarté nettement définie, où il préfère trouver dans les termes je'ne sais quel au-delà poétique et mys-
(1) Les Sources, 3° édition, in-18, p. 13.
cision même (1). Voilà, je l'avoue, un sacrifice auquel je ne me résignerais pas, et je crains que le
a poète n'ait fait ici quelque tort au philosophe, à l’écrivain pratique et désireux avant tout d'agir. Or, le Père n'a pas d’autre but. Il ne caresse pas plus son style que « sa petite pensée », mais plutôt ne seraitce pas tout un ?.. 1] y met bonnement et ardemment son âme entière, son âme d’apôtre. Si le style peut sembler trop éclatant, par endroits, et trop sonore, ce n’est point ambition littéraire; c'est que l’âme est, par nature, poétique et musicale jusqu'au péril d’excès.
De bons juges ont apprécié l'écrivain; en le blä-
e . mant cà et là, ils l’ont hautement admiré dans l'en--
semble (2). Faute de temps pour les citer, notons du | moins qu'ils s'accordent à reconnaitre en lui beaucoup de ce qu’il nous proposait lui-même tout à l'heure comme l'idéal du bien écrire. Dans les | bonnes pages — et elles abondent — dans ce qu'on ; pourrait appeler le bon Gratry, vous entendez à la fois un savant, un philosophe, un poète, qui se servent mutuellement, loin de se gêner; comme le souhaitait Pascal, vous entendez un homme, un homme singulièrement riche en aptitudes, qui les emploie toutes de concert avec une superbe aisance. Voilà pour faire un écrivain supérieur, et notamment | un de nos plus grands poètes en prose. Voilà ce que
tant (26 mars 1868].
Et quant au fond de l'œuvre, il est vrai, tout ne
7e DORE ET TAN 3 €
(1) Connaissance de l'âme, livre Il, chap. 17. (2) Ainsi Nisard, Caro, Saint-René-Taillandier, Ollé-Laprune, etc. Voir le R. P. Chauvin : Le Père Gratry.
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l’Académie a très justement couronné en l'admet-
« ou
mérite pas également de survivre; mais qui saura choisir y trouvera mieux que de vives jouissances É < de goût, j'entends des armes de bon usage, mieux s encore peut-être, la ferveur d'action et de zèle qui ss était le fond de cette belle âme et se communique, malgré qu'on en ait. Ame singulière par certains
côtés, éminente par beaucoup d’autres. Si elle donne
çà et là l'impression d’un brillant météore, elle n’en
reste pas moins une source de lumière et de cha-
lear (1).
Fe VON EE RS
è à (1) Nous avons des Pages choisies du P. Gratry (A. Colin, AE 1899, in-18) et nous en savons gré à celui qui a pris la peine 3 de les recueillir. Mais ne peut-on regretter qu'il suive l'au teur dans telles de ses opinions fort contestables ? C’est trop 6 peu dire; il le dépasse. On lit en note, au bas de la page 76 : … 60 « La voie de déduction ne saurait, il nous semble, prouver 1e Dieu absolument. » Le P. Gratry n’est jamais allé jusqu’à in- à “4 firmer ainsi la valeur du procédé syllogistique, déductif. IL 52 veut seulement que le « procédé dialectique », inductif, se Èc suffise absolument à lui-même, et c'est déjà grand cas. LA ct % | 7
Pendant le second tiers du siècle, rien n’a sur-
j passé, d’aucuns même disent égalé, dans nos parle-
ments, la puissance oratoire d'un catholique, de Montalembert (1). Alors même et depuis, plus d'un
croyant honore, à ses heures, la tribune française: é un Falloux, un Keller, un Chesnelong, un Dupan-
loup, d’autres encore. Sur le tard et parmi les brumes orageuses de la fin, deux noms éclatent, deux carac-
__tères, deux talents hors ligne : le comte de Mun et
Mgr Freppel.
Qu'on fasse leur histoire parlementaire : on aura, : ?
moralement complète, celle de la grande conspiration
irréligieuse, de la conquête maçonnique, de l'apos-
tasie officielle qui monte « lentement et sûrement »
(4) On se rappelle que Désiré Nisard, un neutre, un simple
dilettante, mettait Montalembert au- detre de tous. ne IV de 7
k SRE Esquisses, p. 191, 192.)
CT ER es OO DT PS RTE NC Or
comme une marée. On aura aussi le tableau de l’état d'âme, de la « mentalité » des adversaires. En lisant ces deux œuvres oratoires, prenez garde aux interruptions qui les sillonnent : elles offrent matière à toute une étude ; on y voit à plein jusqu'où l'ignorance et la haine ont pu ravaler l'esprit moderne, l'esprit français. Mais on admire d'autant plus ces deux vaillants, paisiblement obstinés à faire luire la lumière dans cette nuit qui n’en veut pas, qui s'éver-. tue à l'éteindre.
J'ai nommé Montalembert. Quelle différence dans . les situations! Montalembert, c’est le bouillant chef . d'avant-garde, bientôt général d’une armée qu'il recrute, qu'il grossit, qu'il lance aux conquêtes; c'est la jeunesse, l'espérance, l'avenir. Freppel et de Mun combattent pour retarder ou amoindrir une défaite humainement inévitable, pour l'illustrer du He moins et réserver les dernières chances d’un retour de fortune qu'ils ne verront ni l’un ni l'autre, que leur foi seule peut leur montrer. Mais quoi! Ellemême ne le leur assure qu’à demi. L'Eglise militante ne finira qu'avec le monde : ils le savent comme nous; mais le monde reverra-t-il une France largement et hautement chrétienne ? Pour eux comme pour nous, voilà qui relève de l'espérance et non de la foi. Si nous regardons aux conditions plénières. de l’éloquence, Montalembert est encore le mieux partagé, le plus libre de s'élever aux vues générales, de donner l'essor à sa noble et fière nature ; en dépit. des oppositions, la masse de ses auditeurs est capable et digne de l'entendre. Qu'il ne perde rien de: sa gloire! Mais avouons que ses continuateurs ont eu la tâche plus ingrate ; cela est évident.
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« Monsieur le député Freppel. » — Note dominante : la force. — Force d'esprit : connaissances, mémoire, logique, habileté. — Force d'âme : courage, sang-froid, persistance, la lutte prolongée sans espoir. — Eloquence incomplète dans l'absolu, mais bien appropriée au rôle.
Alsacien, mais Alsacien francais jusqu'aux moelles, l’évêque d'Angers entrait dans son diocèse au moment précis où commençaient nos désastres. Un de ses premiers actes fut d'offrir ses séminaristes à tous les genres de dévouement patriotique, voire au port des armes, pour ceux du moins qui n’en étaient pas canoniquement empêchés. Tandis que V. Hugo, le charlatan gigantesque, se donnait le ridicule d'adresser au peuple allemand quelques feuillets de sa prose; avec plus de compétence, de sérieux et de
dignité, le nouvel évêque adjurait le roi Guillaume
de ne point démembrer notre pays. Les élections venues (mars 1871), on voulait Mgr Freppel député du Haut-Rhin; à la même heure, près de cent mille Parisiens lui donnaient leurs voix; mais ce fut neuf ans après seulement, que les électeurs de Brest l’envoyèrent de fait à l'Assemblée. Dans l'intervalle, il avait déjà plus d'une fois parlé en évêque homme
d'État. « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », disait
Gambetla en 1878 dans son célèbre discours de Ro-
mans. Une lettre d'Angers avait aussitôt répondu à
ce cri de guerre; elle remettait fièrement à sa place le tribun dont, faute de mieux sans doute, on allait
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nous faire un grand patriote et un grand orateur (1).
Orateur et patriote : ces deux qualités appartiennent beaucoup plus justement au « député Freppel », car c'est le titre sous lequel il fut, le 2 juillet 4880, annoncé pour la première fois à la Chambre par le président. La droite murmura, esti-. mant l'appellation un peu bien leste ; l’évêque protesta contre ces murmures : il ne prétendait nullement qu’en lieu pareil on lui donnât du Monseigneur.
Ur, c'était un rude jouteur qui entrait, ce jour-là, dans l'arène parlementaire. Il y combattit un peu plus de dix ans, jusqu’au bout de ses forces, de sa vie même : son dernier discours est du 47 décembre 1891 ; le 22, il mourait. La Chambre l'avait entendu plus de vingt fois par année moyenne (2), et malgré les colères, malgré les inepties, les grossièretés dont plusieurs le poursuivirent jusqu’à la fin, il avait conquis de vive force l'admiration, l'estime, la crainte au moins, seul hommage que l'on puisse attendre de certaines gens.
Je parle de force. Ici comme partout, c’est bien la note dominante, et toujours il en faut revenir au mot de Mgr Baurard : « Celui-là, c'est l’homme fort. » Non que les autres qualités fassent défaut : la chaleur, l'élan, par endroits, la véritable et haute éloquence (3). IL n’est pas poète, mais si ce fleuron
(1) Lettre du 20 septembre 1878. Mgr Freppel : Œuvres polémiques, t. Il, p. 31.
(2) Dans les dix volumes de ses Œuvres polémiques, on compte deux cent huit discours, plus un certain nombre de questions ou observations parfois prolongées.
(3) Trop à l’étroit pour nous accorder aucune citation, indiquons au moins quelques discours où l'émotion est manifeste. — Exemption militaire du clergé (27 mai 1881, 18 mai 1884). — Désaffectation de l'église Sainte-Geneviève (19 juillet 1881). — Projet Boysset contre le Concordat (7 mars 1882), —
- : DEUX ORATEURS POLITIQUES . 213 manque à sa couronne littéraire de prédicateur, d’évêque, l'orateur politique a bien quelque droit de s'en passer. À cela près, peu de nos contemporains réalisent comme Mgr Freppel le type, l’idée même, de l’orateur d'affaires, de l’homme armé de toutes pièces pour vaincre et convaincre sur le terrain du droit et du fait.
Sa première force est dans son esprit, dans ses connaissances étonnamment vastes, incessamment accrues, dans sa mémoire imperturbable, dans sa logique, dans son habileté à saisir, en chaque question, non les côtés relevés, magnifiques — hélas! combien peu l'y suivraient! — mais ceux par où l’on a chance d'éveiller, chez l'auditeur moyen, un reste de scrupule, de pudeur, tout au moins de sagesse politique et de bon sens vulgaire.
Un jour qu’on lui reprochait de n'être pas intervenu plus vite, il répondit : « Je n'aime jamais à parler de ce que je ne sais pas. » Voilà certes qui l’honore, mais aussi bien était-il rarement pris au dépourvu et, comme on dit, sans vert. Que ne savait-il pas, cet homme d'église et d'école, ou que n’apprenait-il pas au besoin, avec une rare promptitude, avec une süreté plus rare encore et plus précieuse | Politique, droit civil, jurisprudence, histoire ancienne, moderne, contemporaine, anecdotique, finances, guerre même : on le trouvait prêt sur tout, muni de documents et de chiffres, citant les spécialistes et les maniant en connaisseur, comme il eût manié dans une chaire les écrivains sacrés et les docteurs ecclésiastiques. Ses amis l'en
Seconde expulsion des Bénédictins de Solesmes (21 mars 1882). — Abolition du serment judiciaire (22 juin 4882). — Occupation définitive du Tonkin (25 novembre 1884), etc.