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conde force de l’évêque député, la plus admirable en soi et la meilleure gardienne de l’autre. Si, dans la tempête des interruptions, parmi les clameurs et les injures, la pensée va droit devant elle sans vaciller ni gauchir, faites-en honneur à l’âme qui se possède et se gouverne avec une indomptable maitrise. Dès le premier jour, il en avertit ses adversaires : « Je suis Alsacien et je représente des Bretons. C’est vous dire que j'apporte ici une double ténacité dont vous ne viendrez pas à bout. » — « Vous ne m'intimiderez pas, dit-il ailleurs, vous ne me lasserez pas ». Et on l’intimide si peu, qu’il garde sous l'orage, non seulement sa présence d'esprit, son sang-froid, mais un fonds de bonne humeur, voire de jovialité naturelle. Ses ripostes sont parfois excellentes, il le sait et il en jouit un peu, ce qui est un bien mince péché d'amour-propre (4). D'ail-. leurs, ni mépris, ni fiel, ni rancune. Je m’assure que plusieurs de ses honorables collègues lui font souvent quelque pitié; mais il ne leur en veut ni ne se fâche, et l’on se doute bien que, dans les couloirs, il ne refuserait pas de leur tendre la main, sans même les obliger à baiser son anneau pastoral, D’aucuns veulent qu'il ait aimé la lutte pour la lutte. Peut-être. Je ne nie point qu'il y ait eu dans sa nature un coin belliqueux; et du reste, on aime
(1) Je l’ai entendu lui-même rappeler avec complaisance un bout de dialogue soutenu pendant son discours sur la qualité de fonctionnaires attribuée aux évêques (22 novembre 1883). « Monsieur Germain Casse, vous m'’interrompez beaucoup... Et cependant permettez-moi de vous dire que, malgré tout, on a toujours besoin d'apprendre quelque chose... — Pas de vous: — … car, ayant été exclu de toutes les facultés de droit de l’université de France, vous avez nécessairement des lacunes dans vos connaissances juridiques. » (OEuvres polémiques, t. VI, p. 245-246.)
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ce que l’on fait bien; c’est la règle. Mais qu ‘il faille 5 expliquer par là dix ans de persévérance intrépide à chez un combattant vaincu d'avance et qui s’en doute : non vraiment, ce long courage sans espoir ne s'explique plus assez, ni parle plaisir de batailler, A ni même par la double ténacité alsacienne et bretonne. Après sa première année parlementaire, Mgr Freppelécrivait à sesélecteurs de Brest : «Quand on à pour soi le droit et la raison, il ne faut jamais cesser de combattre. » (1) Affaire de conscience et de foi. Mais quelle patience n'y faut-il pas pour LA rebattre sans cesse des thèmes déjà rebattus, pour “À revenir quatre et cinq fois en dix ans sur l’immunité des clercs, par exemple, ou le budget descultes, pour ressasser les même arguments à l'encontre des mêmes sophismes! L'Église est l’éternelle recom- menceuse, a dit un homme que Mgr Freppel a bien souvent rencontré en face, Paul Bert. Éloge incons- cient, admirable de vérité, de profondeur involon- | taire. L’évêque d’Angers le mérite pour sa part; il est bien homme d'Église en cela.
Mais j'y reviens et j'y insiste. On n'est pas si fort contre l'adversaire, sans l'être tout d'abord contre soi, sans refouler des révoltes intérieures bien légitimes, presque saintes. Un homme apporte devant quelques centaines de ses semblables une conviction faite de toute sa logique, de toute son honnêteté, de fout son patriotisme, de toute sa foi religieuse, de
toutes ses lumières, ses énergies et ses noblesses. 8 Conviction, non pas académique, bonne à discuter je entre amis et au coin du feu, mais toute pratique, 5 mais portant sur des intérêts majeurs, parfois sur nee 4 (1) Œuvres polémiques, t. II, p. 403. “À
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des questions de vie ou de mort pour un pays, pour. une société, pour des millions d'âmes. Le nombre, le chiffre, étant aujourd’hui la loi vivante, il s’agit de la faire adopter, cette conviction, par un peu plus de la moitié des écoutants. Raison, justice, éloquence : rien ne vaudra, dans le train extérieur des choses, que par et pour ce résultat de fait, ce triomphe brut. — Vous êtes cet homme, vous occupez la tribune, vous avez en face l'auditoire qu'eut, entre 1880 et 1891, Mgr Freppel. À droite, un groupe, une minorité, d'esprits accessibles à la conviction, parce que les âmes sont riches de principes et de bon vouloir. Au centre — et il va sans dire que le par'age n’a rien de mathématique — au centre, dans cette masse qui donnera ou refusera la victoire, peu de vraies et hautes lumières, encore moins peut-être de liberté; peu de chose, rien souvent, pour contrebalancer l'intérêt, la frayeur de n'être point réélu, la consigne de parti, le serment maçonnique. — À gauche surtout, bien des intelligences faussées et tordues par l'instruction au rebours et la longue habitude du sophisme; l'esprit de secte, l’aveuglement voulu, haineux, content de lui-même, prêt et résolu à braver toutes les évidences. — Et maintenant, parlez, heurtez-vous à ces résistances inertes ou passionnées, interrogez, sollicitez de votre regard franc, honnête et sympathique, ces masques insouciants, impassibles, ces faces ricanantes ou furieuses qui disent si clairement : «Sois logique, sois éloquent, aie pour toi la vérité, le bon sens, la justice : que nous importe? » Revenez à la charge dix fois, vingt fois, avec l'assurance toujours croissante de ne pas déplacer un vote, de ne rien faire, de ne rien pouvoir. Ne sentirez-
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vous pas bientôt vous monter au cœur ou le dégoût ou la colère? N’aurez-vous pas la tentation d’abandonner la tâche ingrate, de sortir de la carrière en secouant la poussière de vos pieds sur ces gens, non sans leur dire une bonne fois leur fait? Je me trompe, ou il faut louer grandement l'évêque d'Angers d’avoir maîtrisé dix ans une tentation qu'il devait ressentir plus que personne : c'est là surtout qu'il se montre fort.
Et il sait l'être, au besoin, contre ses amis. En 1883 et 1884, quand il s’agit de sanctionner l’expédition du Tonkin, puis d'en maintenir les résultats par une occupation définitive; presque toute la droite ne songe — Dieu lui pardonne! — qu’à faire échec à un ministère justement odieux. Seul ou presque seul, Mgr Freppel se résigne, pour une fois, à recueillir les applaudissements de la gauche, parce que, pour une fois, la gauche a le sens de l'intérêt national.
Ame vraiment grande jusqu’au bout, il porte allègrement son rôle de vaincu perpétuel. Il l’est dans son patriotisme d’Alsacien français; il l’est dans ses espérances de restauration monarchique, dans ses efforts pour fléchir, en ce point, la sévère sagesse de Léon XIIL. À ne regarder que l'aspect humain des choses, il l’est encore et surtout dans sa lutte pour la liberté de l'Eglise et l'avenir religieux de la France. Or, il défaille si peu qu'il meurt à la peine, quelques jours seulement après ses deux derniers discours qui sont encore deux défaites. Mais il est des défaites triomphantes à l’envi des victoires, et ni Dieu, ni la postérité catholique ne lui reprocheront d’avoir été quasi toujours un vaincu. Par ailleurs, si le caractère fait la plus belle moitié du
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génie, du talent, de l'éloquence, il aurait déjà de ce. 1
chef un noble rang parmi nos orateurs politiques, et nous savons de reste que les autres parties ne lui manquent pas.
Le comte Azsert pe Mux. — Vocation et noviciat oratoire : les cercles catholiques d'ouvriers, la « Contre-révolution faite au nom du Syllabus ». — M. de Mun député, orateur. — Connaissances, habileté. Sa logique et celle de Mgr Freppel. — Elévation, fier courage, énergie, véhémence; mais
toujours un fonds d'élégance native et d’eurythmie. — Belle.
docilité envers l'Eglise. — De Mun et Montalembert.
Quand le Comte de Mun, député de Pontivy, parut
pour la première fois devant la Chambre (24 mars 1876), Gambetta, l'homme qui pouvait dire alors : « l'Etat, c'est moi », salua dans sa personne un autre Montalembert, mais conclut à invalider son élection. La république « athénienne » — d’aucuns l'appelaient alors ainsi — traitait le nouveau venu comme Platon, les poètes; elle le bannissait en le couronnant. Cet honneur avait, je ne sais trop pourquoi, manqué à Mgr Freppel. M. de Mun l’eut encore en 1878. Quatre ou cinq fois élu par la ténacité morbihannaise, il s’en vit abandonné en 1893, et ce fut, hélas! pour sa franche soumission aux directions politiques du Pape alors régnant. Un an plus tard, l'arrondissement de Saint-Pol-de-Léon le renvoyait à l’Assemblée où il siège encore. Peu d'hommes auront eu la même peine à conquérir Ja
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tribune, et ce n’est pas banalité de le dire, peu
l’auront illustrée à ce point.
Mais il faut chercher plus haut l’origine de sa vocation oratoire. Vocation authentique et légitime s'il en fut jamais, car l’axiome est toujours vrai qui fait l’éloquence fille du cœur, et c’est bien de là qu'est née la sienne, lui-même l’a conté (2).
Né en 1841, appartenant par sa mère à cette sainte famille des La Ferronays que le Aécit d'une sœur nous a fait connaître, Albert de Mun ne semblait promettre qu'un soldat. Officier de cavalerie en Afrique, puis à l’armée du Rhin, prisonnier à Aix-la-Chapelle, il eut occasion de lire avec un ami (2) le livre de M. Emile Keller : l'Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789. Dans ces deux âmes loyales, croyantes, mais jusque-là plus ou moins éblouies par le mirage des « immortels principes », cette lecture sépara les ténèbres de la lumière. La lumière, c'était la doctrine sociale de l'Eglise, l'Encyclique du 8 décembre 1864, le Syllabus tant honni, préface ou programme des graves et péremptoires enseignements de Léon XIII. Les ténèbres, c’étaient les soi-disant principes, disons mieux le principe fondamental de quatre-vingt-neuf, l'esprit, l'âme de la Révolution française : l'humanité collective substituée à Dieu, l'athéisme pratique imposé à la société par le déiste Rousseau (3). Les
(1) L'Association catholique, première livraison, 15 janvier 1876, — reproduit dans les Discours du comte A. de Mun, t. I, p.1et suiv. Poussielgue, 7 vol. in-18.
(2) M. le Comte de la Tour-du-Pin Chambly.
(3) Taine écrivait le 2 janvier 1882 à M. A. Leroy-Beaulieu: « Si j'avais Le plaisir de vousrencontrer, je tâcherais d'obtenir de vous une définition de ces fameux principes de 89 si vagues. Comme toutes les abstractions de ce genre, ils ont le sens
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deux officiers captifs comprirent alors ce que, parmi nous, quelques-uns refusent encore de comprendre (1). Ils virent dans leur ferme droiture que, si la Révolution est le poison dont se meurt la France, la France ne peut revivre que par la Contrerévolution. Qu'est-ce à dire ? Non certes une résurrection pure et simple de l’Ancien Régime avec ses
qu'on leur veut donner; mais si l'on cherche le sens exact dans lequel ils ont été pris par leurs promulgateurs, on trouve qu’ils se ramènent tous au dogme de la souveraineté du peuple entendu au sens de Rousseau, c’est-à-dire à la doctrine la plus anarchique et la plus despotique ; d'une part, au droit d'insurrection de l'individu contre l'Etat le mieux gouverné et le plus légitime; d'autre part, au droit d'ingérence de l'Etat dans les portions les plus intimes de la vie privée. » Que cette doctrine soit un athéisme pratique, Taine malheureusement n'en a cure. Au moins ne doute-t-il pas qu'elle soit le fond de 89 et qu'elle ait empoisonné la France, car il ajoute : « Nous sommes infectés jusqu'aux moelles de ce vieux poison. » (Cité dans la Revue des Deux Mondes, . 15 avril 1905.)
(1) Si M. le comte de Mun assistait naguère à la réception académique de S. E. le cardinal Mathieu (7 février 1907), il a entendu, non le vénérable récipiendaire, mais le directeur chargé de répondre, se plaindre, tout au rebours, de ceux « qui, à la Révolution écrite avec un grand R, voudraient opposer la Contre-révolution écrite avec un grand C ». « Peu s'en faut, continuait l'orateur, que ces écrivains n’emboîtent le pas derrière Joseph de Maistre et ne considèrent avec lui la Révolution comme une œuvre satanique. » (Réponse de M. le comte d'Haussonville.\ — Je m'assure que M. de Mun n'était point visé dans ces paroles, mais il n’a pu faire autrement que de se sentir atteint. Lui aussi, depuis 1871, est de ceux qui écrivent Révolution avec un grand R, parce que, dans ce fait historique, local, assurément « complexe » et d’ailleurs fort mal compris par bon nombre de ses auteurs ou partisans, il voit le dogme de Rousseau, l’athéisme social, chose « satanique » au premier chef. Lui aussi estime, avec laine, que nous avons dans les moelles le poison de Rousseau et que nous ne guérirons pas sans le contrepoison infaillible, unique, sans la Contre-révolution écrite par un grand C.
abus criants, mais un franc retour au premier principe de tout régime sensé, régulier, viable, une reconnaissance et une profession intégrales du droit de Dieu, unique fond substantiel de ceux de l'homme el de l'idée même de droit. Or, comme les classes dirigeantes ont inoculé au peuple travailleur le virus révolutionnaire, ils estimèrent justement qu'elles doivent s’employer à l'en guérir. Comment naquirent de là les cercles catholiques d'ouvriers, d'autres l'ont dit et le diront. Il nous suffit que le comte de Mun en ait été le créateur, le missionnaire, et que cette mission l’ait fait ou révélé orateur.
On aimerait le suivre pas à pas dans cette croisade si pleine au débutd’espoir et d'enthousiasme, partie, le 10 décembre 1871, de l'humble cercle Montparnasse, puis promenant à travers la France et même au delà, son franc et fier programme, son cri de guerre à la Révolution et de fidélité aux enseignements de l'Église, s’affirmant elle-même, sans réticence ni peur, « une contre-révolution faite au nom du Syllabus » (1). Les formes sont diverses, mais toujours nettes et hardies; le fond ne varie point. Paris l'entend bien des fois, puis le Havre, Chartres, Louvain, d'autres villes encore. Éloquente du premier coup, la parole du comte de Mun se fera, en avançant, plus docte, plus puissante, plus magistrale; mais jamais peut-être elle n'aura été plus attachante. En ces premiers temps, sur ce terrain d’une entreprise éminemment sociale et chrétienne, en présence d'âmes croyantes et heureuses de vibrer à l'unisson, elle se déploie et s'épanche à l'aise, ju-
(1) L'Association catholique, première livraison. Discours du comte A. de Mun, tome I, page 41.
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2926 DIX-NEUVIÈME vénile, ardente, chevaleresque, riche d’allusions douloureusement actuelles, pleine surtout de souvenirs militaires, que le soldat conférencier excelle à rendre vivants pour les yeux et concluants pour l'esprit (4).
I s'aperçut vite que son œuvre était trop franchement catholique, au gré du juste milieu soi-disant conservateur, et il s’en expliquait dès le22mai 1875, en clôturant à Paris la troisième assemblée générale des Cercles. Disputer les ouvriers au socialisme, c'élait merveille; mais pourquoi le Syllabus? Et l'orateur n'en proclamait que plus haut un nom si follement redouté (2). Espérait-il que cette hardiesse agréerait du moins à tous ses frères dans la foi? Non, sans doute. Aujourd'hui tels d’entre eux la lui reprochent, ce semble, quand ils la signalent froidement parmi les causes qui ont empêché l'œuvre de tenir loutes ses promesses. Peut-être; mais si le fait est vrai, ne faudrait-il pas plutôt l'enregistrer avec une douleur profonde? Que prouve-t-il, sinon qu'une fois de plus la malheureuse France aura moins redouté le mal que le remède, l'unique remède? Soldat, le comte de Mun n'avait pas appris à mettre son drapeau dans sa poche; catholique avant tout, il ne faisait que son devoir en portant haut le signe de salut.
(4) Ne pouvant citer, indiquons au moins trois discours types: celui du premier décembre 1872, aux Brotteaux, celui du 22 mai 1875, à Paris, pour la clôture de la troisième assemblée générale des Cercles, — celui du 45 janvier 1876, au Hävre; ce dernier d'autant plus intéressant qu'il suit, à quélues jours près, et discute fort joliment une harangue philosophique de Jules Simon prononcée dans la même ville en faveur d'une œuvre similaire, moins la foi (Discours. t. 1).
(2) Discours. t. 1, p. 96 et suivantes. |
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Disons vite, beaucoup trop vite, comment il le porta devant les assemblées politiques, champion aussi généreux qu'un Freppel et un Montalembert, orateur plus complet que le premier et, si je ne me trompe, égal au second.
Quand même sa mission providentielle ne lui eût pas commandé bientôt le sacrifice de son épée, elle lui eût fait un devoir de l'étude, et il n’y faillit pas. Après cinq ans de noviciat oratoire, il apportait à la Chambre une science déjà profonde des questions économiques, sociales. On a dit, sans nous convaincre tout à fait, que, dans la suite, il ne fut tout lui-même que sur ce terrain spécial, où, d’ailleurs, nous ne saurions l'accompagner, faute de loisir, mais avant tout, de compétence. Le fait est que les autres connaissances lui vinrent à leur heure, sous le feu des événements, et grâce au labeur d’un esprit net, vif, agile, désormais appliqué tout entier aux intérêts partout menacés de la religion et du pays. Il s'en faut, du reste, que, dans la série de ses discours de tribune, le plus grand nombre appartiennent aux questions ouvrières, moins encore à la discussion technique des intérêts ouvriers (1). En ces matières même, son effort va le plus souvent à repousser pour son œuvre personnelle toute communauté et solidarité avec le socialisme, ou encore à démontrer l'insuffisance de toute solution non chrétienne (2). Hors de là, combien d'autres sujets lui sont imposés par les circonstances, par notre politique coloniale
(1) Syndicats professionnels, 12 et 19 juin 1883. — Politique économique du gouvernement, 25 janvier 1884. — Législation du travail, 15 juin 1896.
(2) A propos des attentats anarchistes, 30 avril 1894. —
Législation du travail, 15 juin 1896. — Restriction de la liberté de la presse, 16 novembre, 1892, etc.
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si faible et si flottante (4), par les ombrages mesquins du pouvoir contre les familles royales ou impériales (2), mais surtout par la guerre de détail menée sans relâche contre l'Église, contre la religion! Si le comte de Mun n’a point la longue et méthodique préparation de l’évêque d'Angers, ne craignez rien : il aura vite fait de compléter son ar- Mmement et il saura en user avec une dextérité sûre. Dans la forme, sa logique peut sembler moins rigide, moins anguleuse et accablante que celle de son illustre émule. Quand Mgr Freppel argumente, on se rappelle parfois en souriant Messire de Beauvais ou tel autre prélat féodal jouant de lamasse d'armes à Bouvines. M. de Mun tient l'épée; son escrime st plutôt large, souple, élégante même; cependant les coups portent, ils pénètrent; c'est plaisir pour
qui ne les recoit pas. Je veux dire que, dans sa ma-
nière, la démonstration ou la réfutation aiment à s'espacer davantage, mais la vérité n’y perd rien de sa force ou les sophistes de la lecon méritée; l’orateur gentilhomme a raison comme l'évêque, mais d'ordinaire plus amplement, plus copieusement (3). Solides connaissances, netteté, logique ferme dans sa souplesse, sûreté de coup d'œil à voir et à poursuivre, tantôt la faiblesse lâche des modérés contre les violents qui les mènent, tantôt leur impuissance
(1) Affaires de Madagascar, 24 mars 1884, 27 février 1886. — Expédition du Dahomey, 7 avril 1892.
(2) Discours du 29 janvier, du 10 juin 1886.
(3) Le discours du 29 janvier 1883 contre l'expulsion des princes est un beau type de discussion étendue, grave et finalement vigoureuse. — Citons encore ceux du 23 mai et du 6 juillet 1882, contre le projet Ferry imposant aux chefs d’inslitution libres un certificat d'aptitudes pédagogiques. Et combien d'autres ne pourrait-on pas indiquer!
: Er D RO A | DEUX ORATEURS POLITIQUES PR, ue Ye , LEE misérable à combattre le socialisme, l'anarchie dont ils sont eux-mêmes les parrains; avanttout, leradicalisme des arrière-pensées, la haine inexpiable qui s’essaye encore à l'hypocrisie : voilà, ce semble, comment ce lumineux et noble esprit se montre à la hauteur de sa mission.
Mais on est orateur surtout par l'âme, et, dece chef, que manque t-il au comte de Mun? Ce n’est assurément point la franchise à proclamer sa foi de chrétien, ses convictions d'homme libre. Dès la première heure, et quand son titre parlementaire est contesté, le gentilhomme plaide moins qu'il n'affirme et n'accuse. Il pose nettement, fièrement, le 5 droit du prêtre à intervenir dans les élections “3 (24 mars 1876); Mgr Pie l'en félicite, et nous l'en ES félicitons de même. Deux ans plus tard (16 dé- r cembre 1878), sous la menace d’une seconde invalidation, il ne s'en tient pas à dénoncer les manipula- ( tions électorales déjà courantes, il refait en abrégé £ son célèbre discours du 18 septembre; à cette tri- k bune d’où l'on va l'exclure encore, devant « les trois ea cent soixante-trois » (1), revenus vainqueurs et ar- Mk dents aux représailles, il dit aussi hardiment qu’à À Chartres et dans une assemblée toute catholique : « Je suis la contre-révolution. » Excellente manière de se faire chasser, dira-t-on peut-être. Quelquefois d’ailleurs — et ce fut le cas — sérieuse chance de KE revenir lui aussi. Au reste, à quoi bon revenir, si ce 75 n’est pour redire la même chose et forcer la France à l'entendre ? Peut-elle donc être sauvée tant qu'elle
ne l’aura pas comprise ?
(4) La majorité républicaine, que l’on avait cru écarter par Der la dissolution de la Chambre précédente (16 mai). A
Partout les principes et les situations seront affirmés avec cette nelteté fière. En mai 1877, la gauche exploite perfidement nos doléances en faveur du Pape détrôné, elle feint de croire au péril d’une guerre avec l'Italie. Que répondra l’auteur? « Je ne viens pas me justifier, mais me plaindre. » D'une main, il écarte le spectre de cette guerre impossible ; de l’autre, il arbore le drapeau du droit catholique et pontifical. « Vous riez, dit-il aux opposants, donc vous avez peur. J’attendais ce témoignage de votre faiblesse. » Et tandis qu’on interpelle le ministère sur les prétendues menées ultramontaines, il l'interpelle, lui, sur les injures faites aux croyants. En 1887, c'est l’armée qu'il défend avec la même hardiesse. On la veut démocratique. Chimère fatale. La constitution même de l’armée repose sur deux principes diamétralement contraires à la démocratie telle que, pour notre malheur, nous l’entendons en France; l’armée n’est possible que par la hiérarchie, c’est-à-dire par l'inégalité et l’au torité. — Quoi donc! marchera-t-elle au rebours de la nation? — Il le faut bien; sinon, elle périt, et la nation avec elle. Or, que, sous peine de mort nationale, nous soyons acculés à cette contradiction pratique, la faute n’en est pas au comte de Mun, pas même à la démocratie prise en soi : qui l'empêcherait d’être sage et chrétienne? N’accusons que le faux esprit démocratique, l'esprit égalitaire, bassement superbe et jaloux, celui de Rousseau, pour tout dire, celui de la Révolution. Et ici quel homme sensé, quel patriote n’applaudirait au courage qui attaque en face la plus populaire des idoles ?
Le comte de Mun a donc toute l’audace de ses principes; il a encore, et il leur doit à eux-mêmes,