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OZANAM ET LES HISTORIENS CATHOLIQUES
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L'œuvre historique. — Le plan: une histoire littéraire du moyen âge. — Comment comprise. — L'idée dominante : l'Eglise sauvant l'esprit humain. — Deux parties réalisées. — I. Civilisalion au cinquième siècle. — L'Église adopte et consacre tout le bon de la civilisation romaine. — 11. Éfudes germaniques... La Germanie, Rome et le Christianisme. —
Les Francs, de Clovis à Charlemagne. — L'Église, l'État, l'école. — III, Ozanam historien. — Travail immense, talent complet, âme belle et aimable. — La science éloquente. —
Foi courageuse, apostolat d'intention et de fait.
À quinze ans, l’écolier rêvait déjà une démonstration du catholicisme par l'antiquité des croyances historiques, religieuses, morales. Devenu maître, s’il se donna une autre tâche, il ne changea pas d’ambition. Écrite ou parlée, son œuvre serait toujours une apologie de la vérité catholique, mais par le rôle de l'Église dans la formation des peuples modernes. — « Je me propose d'écrire l'histoire littéraire du moyen âge, depuis le cinquième siècle jusqu'à la fin du treizième el jusqu'à Dante, à qui je m'arrête comme au plus digne de représenter cette grande époque. Mais, dans l'histoire des lettres, j'étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur et, dans la civilisation, j'apercois principalement l'ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc de montrer comment le christianisme sut lirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces
ruines, une société nouvelle, capable de posséder le
vrai, de faire le bien et de trouver le beau. » — On
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est libre de croire que le plan n’avait pas, dès 1841, apparu précis et complet au jeune suppléant de Fauriel. C’est dix ans plus tard et assez proche de sa fin, qu'Ozanam enfermait dans ce cadre, et ses travaux antérieurs, et ceux qui auraient dû suivre (1). Cadre vaste, cadre parfaitement rationnel pour un esprit
érieux et croyant. Bien frivole qui chercherait dans l'histoire des littératures autre chose que celle des : âmes, de la vraie civilisation, pour tout dire. Bien aveugle qui ne verrait pas dans l'Église la mère de la civilisation moderne, de l'âme moderne, au sens légitime et glorieux.
Tel était donc le plan d'Ozanam. Il n’en a pu réaliser que deux parties. La Civilisalion au cinquième siècle et les Études germaniques nous mènent de Théodose à Charlemagne : c'étaient les premières assises de l'édifice. Dante et la philosophie catholique au treizième siècle figure l’esquisse ou l'ébauche du couronnement projeté.
I. — L'auteur était mort depuis deux ans, quand parut la Civilisation au cinquième siècle, éditée par son ami Jean-Jacques Ampère. L'année suivante (28 août 1856), l'Académie couronnait l'ouvrage posthume, et lerapporteur Villemain disait : « Savantet naturel, dominé d'une même pensée et rayonnant de mille souvenirs, exactet plein d'illusions charmantes, ce livre, formé de vingt iecons et quelques notes, est une œuvre éminente de littérature et de goût (2). » En vérité, l'œuvre excelle par bien d’autres mérites encore. Histoire et apologie, double et saisissant
(1) La Civilisation au cinquième siècle, premières lignes de. l'avant-propos. Elles portent la date du Vendredi-Saint, 18 avril 1851.
(2) Cité à la fin de l'ouvrage, 4° édition, in-18, t. II, p. 499.
tableau : — d'une part, la société antique s’en allant |
en ruines; — de l'autre, la jeune et immortelle Eglise conservant de ce passé tout ce qui mérite de vivre, tout ce qu’elle emploiera bientôt à l'éducation des sociétés nouvelles, de l'avenir. Ces larges vues d'ensemble ont une beauté grave et qui attache. On dirait volontiers de certaines pages : « C’est du Bossuet, un peu moins majestueux, mais encore plus coloré peut-être et plus entraînant. » Quant aux « charmantes illusions », Villemain oublie de les marquer en détail et, sans doute, les voit-il où je ne les verrais point quant à moi. Comme Gratry par exempleet comme beaucoup d’autres, Ozanam excède en glorifiant au passage « l'admirable élan de 1789, qui fut détourné de sa voie, mais qui ramenait les peuples aux traditions du droit public chrétien » (1). N'est-il pas encore et tout ensemble trop peu précis et trop absolu, quand il fait de la liberté politique une condition de la haute inspiration littéraire (2)? La forme, l'esprit même du gouvernement, n'ont sur les lettres qu'une action indirecte, et dans la mesure où ils peuvent modifier l’état moral d'un pays. Le despotisme retardera l'apparition de certaines œuvres; mais n'arrivera-t-il pas qu'il les aide à naître, plus vigoureuses et vengeresses d’autant? Voyez Tacite ou André Chénier. Le despotisme peut réduire, un temps, l'âme à se taire : l’'empêchera-t-il de s’exalter et de tressaillir? Aussi bien, quoi d’étonnant si le mirage libéral éblouit parfois le grand esprit, l'honnête homme que nous avons vu colla-
(A) Civilisalion au cinquième siècle, t. T, p. 85.
(2) Lecon VIT, les lettres et la poésie. — Ailleurs il attribue à J. de Maistre le tort de fouler aux pieds la raison. — Simple boutade, je suppose.
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borer à l'£re nouvelle? Son œuvre d'historien en reste encore moins compromise que les Moines d'Occident par le libéralisme courroucé de Montalembert (1).
Gibbon, au dix-huitième siècle, s'indignait de voir des moines fouler les grandes ruines de Rome et cette colère lui inspirait son Aistoire de la décadence de l’Empire. Ozanam entreprend de raconter la marche du progrès à travers cette décadence même ; il veut glorifier l'Eglise d’avoir « sauvé l’esprit humain ». En Occident, à la veille de l'invasion barbare, il voit deux civilisations en présence : l’une païenne, l’autre chrétienne. Très enraciné, très vivace, le paganisme finira par céder, non sous les édits impériaux, mais sous le lent effort de la controverse qui ébranle les esprits, et surtout de la charité qui ravit les âmes. Au reste, la civilisation antique ne périra pas absolument ; on peut même dire qu’elle survivra tout entière, dans son double élément bon et mauvais. Le mauvais, c’est le paganisme d’instinctet de fait, immortel en nous comme la concupiscence, Protée qui, malgré l'Eglise, renaîtra sans fin et sous mille formes, dans les doctrines, dans les arts, dans les mœurs, à l'ordinaire en hostilité ouverte avec la foi, souvent même travaillant à s’y glisser pour la corrompre, déguisé en hérésie savante ou en superstition populaire. Le bon, c’est la part de vérité, de justice naturelle, conservée, comme l'or dans la gangue, par le monde païen, plus riche assurément et plus noble, malgré sa misère, quene pourrait être un monde athée, apostat ; c’est tout ce qu il y a de sagesse politique,
(1) Voir le tome IV de ces Esquisses, p. 262.
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#0 sociale, religieuse même, dans les institutions anciennes, dans celles de Rome surtout. Ici, que fait l'Eglise ? Plus sage encore et d’une sagesse toute maternelie, elle traite l'établissement romain comme elle traitera bientôt les ébauches de civilisation que lui apporteront les barbares. Dieu ne lui a pas donné le goût de briser et de détruire, mais bien plutôt le droit et la mission de reprendre, où elle le trouve, le bien qui est à elle, étant à Lui. Voilà pourquoi, loin de faire table rase du passé, elle en revendique tout ce qu’il a d’éternellement valable, d’éternellement bon; elle tolère, conserve, élève par une consécration divine tout ce qui n’est pas incompatible avec le dogme et les mœurs. Combien se trompent les « myopes », comme disait Joseph de Maistre, qui accusent l'Eglise d’avoir tué la civilisation antique, achevée et comme resplendissant dans l'Empire romain ! L'Empire! De grands chrétiens, Tertullien par exemple, en exagéraient l'admiration jusqu’à le croire nécessaire et indéfectible comme l'Eglise même, tandis que, plus discrète, elle se contentait de prier pour qu il durât. Quant à la civilisation antique, elle en conservait le nerfet la fleur, au bénéfice des jeunes nations qu'elle allait former et qu'elle ne prévoyait pas encore. C'est la grande vérité qui brille dans les lecons d’'Ozanam.
Vérité, non pas système ; vérité résultant des faits sans nombre et, comme Villemain l'a bien dit, « rayonnant de mille souvenirs ». L'érudit, le travailleur infatigable, va les glanant de toutes parts et, si opulente est la récolte, qu'il faut renoncer à l’étaler en détail. Je veux bien qu'une érudition plus jeune encore y ajoute cà et là quelques épis ; mais elle ne rejettera rien du trésor amassé dans ces
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deux volumes, et le catholique se ferait grand tort &e les estimer hors d'usage. Il y verra l'Eglise, l'Eglise occidentale surtout, adoucir le droit romain, fonder les mœurs chréliennes, restaurer la dignité de l'homme par l'extinction graduelle et prudente de l'esclavage, par la glorification de la pauvreté, du travail ; élever l'idéal de la femme — idéal tout pratique et réalisé mille fois — bien plus haut que ne faisaient la légalité romaine ou la superstition germanique, adoratrice de l'être faible, mais ne sachant guère le respecter. Qui accomplit ces grandes choses ? Le Pontificat, tout d’abord immuable dans ses droits, mais naturellement progressif dans leur exercice ; le monachisme ensuite, l'ascétisme qui, longtemps avant saint Benoît, lève tribut sur les deux sexes, témoin les nobles Romaines groupées autour de saint Jérôme, en attendant de le suivre à Bethléem.
Parallèlement à cette rénovalion morale, s opère, dans les domaines de l'esprit, une révolution toute pacifique. Elle a pour principe l'égalité foncière des âmes; pour conséquence immédiate, la vérité, non plus réservée à une élite, mais tombant dans le domaine commun ; pour triomphe, l'évangélisation des humbles, « Pauperes evangelizantur ». Progrès divin! Serait-il trop chèrement payé, quand même: il y faudrait la mort de l’art antique, de la littérature antique? Or, à première vue, on jugerait impossible d'esquiver pareille rancon. Mais confiance! Avant tout, n’imputez pas au christianisme la décadence des lettres et des arts; il la trouve commencée, ! il ne l’accélère ni én principe ni en fait; après une période inévitable de transition, d’oscillation, de crise, il accepte finalement et nous lègue l'héritage
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critique, mais, à tout prendre, féconde, Ozanam la débrouille avec une érudition sûre et une probité sagace. Voyez plutôt. Une latinité chrétienne, populaire, se crée; de même, une versification nouvelle commence à poindre, où l’assonance, la rime supplanteront la métrique des anciens. Mais cela n'empêchera pas saint Léon le Grand d'écrire en périodes cicéroniennes, ou Prudence de rester fidèle aux errements d'Horace et de Virgile. L’éloquence, réduite aux plaidoyers, aux panégyriques officiels, aux déclamations de rhéteur, n'aura l'honneur de pénétrer dans le temple chrétien qu’à la condition, au moins apparente, de s’humilier et de s’appauvrir. Ne doitelle pas désormais se faire toute à tous? Plus d'action oratoire : l'évêque docteur parle assis. Plus de divisions trop ingénieuses ni d'élocution trop brillante pour la foule : le fond seul importe et la clarté populaire. Bref, la prédication chrétienne semble tuer le grand art. Laissez faire : elle-même ne tardera guère à le ressusciter dans la pratique, voire dans la théorie, dans les discours et les préceptes oratoires de saint Ambroise, de saint Augustin. Et il n’en ira pas autrement pour la poésie, pour l'histoire, pour la tradition littéraire, c'est-à-dire, pour
/Venseignement public. L'école, jusque-là toute
païenne, entre peu à peu dans l'Eglise; l'Eglise, d’abord justement défiante, accueille peu à peu l'école; en fin de compte, les lettres antiques demeurent, mais épurées, établies à leur place, su= bordonnées à la philosophie, comme la philosophie même à la théologie, la science à la foi, la raison humaine au Verbe de Dieu. Théologie, philosophie, littérature : nommer saint Augustin, c’est rappeler
excellemment leur alliance et, du même coup, celle de la culture antique avec l'inspiration chrétienne. Il manque à notre hagiographie contemporaine, déjà riche pourtant, uneample étude sur ce grand homme, ce grand saint. Mais qui voudra la faire en trouvera plus que le germe dans la belle lecon onzième d’Ozanam. 3
En somme, la révolution opérée par le christianisme ést pacifique et noblement conservatrice. Pas de rupture violente dans la continuité des choses et de la pensée. Les dogmes re finissent pas, dit quelque part notre auteur, sans doute en réponse au mot célèbre de Jouffroy. Les dogmes révélés, seuls dignes de ce nom d'honneur, se développent et s'épanouissent dans une permanence immuable. De son côté, l'erreur a beau varier et se contredire ; elle demeure, au fond, toujours la même, comme la passion d'où elle sort. « Ainsi se continuent les deux traditions du bien et du mal; ainsi deux chaînes lient les siècles que les historiens séparent vainement (1). » L'Eglise, mère de tout bien, a lutté dès le premier jour et luttera sans trêve contre le paganisme éternel; mais elle a conservé, pour nous le transmettre, tout ce qu'il y avait de vrai, de beau, de bon dans lacivilisation antique; elle a vraiment « sauvé l'esprit humain » en l’élevant au-dessus de lui-même. Et : cela devait être. Dieu, et Dieu seul, conserve bien, en … l'établissant dans une dignité surnaturelle, notre nature qu'ila daigné faire sienne en Jésus-Christ. IT — Mais voici qu'arrivent les barbares. Au tableau du cinquième siècle font logiquement suite les Etudes Germaniques bien que publiées les pre-
(1) Civilisation au cinquième siècle, t. IT, p. 338.
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mières (1847 et 1849). Laissons l'auteur éclaircir Jaborieusement l’histoire primitive des nouveaux venus, leur origine orientale, au moins probable, leur religion, leurs lois, leur poésie. Hâtons -nous de les voir en contact avec | Empire et l'Eglise.
Rome a déjà entamé leur indépendance; maîtresse
du Rhin et du Danube, elle éblouit les Germains par
le prestige d’une civilisation supérieure; mais elle les révolte par son despotisme politique, par ses lois de fer et son odieuse fiscalité. Sympathie d’une part, haine de l’autre. La première les fait entrer dans l'Empire, soit par troupes et comme soldats, soit homme à homme ét avec des fortunes diverses, quelques-uns même jusqu'à monter aux premiers honneurs. La seconde explique les résistances à la conquête, puis les grandes représailles, l'invasion. La première pousse les barbares au-devant du Christianisme ; la seconde atteste au moins l'impuissance de Rome à civiliser par elle-même des peuples que ses vices désolent et corrompent tout ensemble.
Cependant l'Eglise n’a pas attendu les hommes du Nord. Avant la fin du deuxième siècle, on la voit marcher à leur rencontre sur les trois routes qu'ils prendront demain. — A l'orient, par la vallée du Danube, elle atteint les Goths et fonde chez eux une chrétienté, bientôt livrée officiellement à l'arianisme par le sectaire Valens (1). — Au midi, suivant la vallée de l'Inn, elle pénètre dans le Norique (Autriche, Bavière). — Au nord surtout, par la vallée du Rhin, elle aborde la Germanie déjà soumise ou éncore indépendante. Soldats, colons, prisonniers
(1) Fuyant devant les Huns, les Goths n'obtiennent qu'à ce prix un asile sur les terres de l'Empire (416).
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romains sont les premiers missionnaires ; les prêtres et évêques suivront. Dès le quatrième siècle, saint Maternus siège à Cologne, saint Maximin à Trèves, dans cette métropole germanique, romaine et chrétienne tout à la fois. Au cinquième, les évêéchés se multiplient. Sans bruit et comme à petits pas, l'Eglise poursuit son invasion à elle, l'invasion qui sauve, l'apostolat.
Et pourtant, vers le milieu du siècle, Attila passe comme un torrent. Presque à la même heure toutes les digues tombent, sur l'Occident chrétien roulent des flots de barbares païens ou hérétiques. L'Eglise en est comme submergée, engloutie, jusqu’à cette nuit de Noël 496, où la France naît chrétienne et catholique dans le baptistère de Reims. L'auteur n’oubliera pas les autres peuples, mais on entend qu'il se préoccupe avant tout de celui-ci. Prédilection patriotique, fidélité à l'histoire. En la personne de Clovis, la Germanie commence d'entrer dans la cité sainte ; elle achèvera sous Charlemagne ctla chrétienté européenne sera fondée.
Assurément l'Eglise ne se fait pas illusion sur les rudes néophytes que lui ont donnés Clotilde et le péril de Tolbiac. Mais un instinct providentiel luimontreen eux ses futurs défenseurs, les continuateurs deRome, la barrière vivante qui arrêtera lesinvasions.Delà,ses longs efforts, ses longs espoirs, sa longue patience, parmi les vices et la confusion de l'époque mérovingienne. De là, sur la fin, ses préférences pour l'Austrasie, demeurée plus germaine et plus païenne que
la molle Neustrie, mais, en revanche, plus vigou-
reuse. En ce temps-là, l’épiscopat franc, trop occupé de maintenir et de discipliner les chrétiens, ne peut guère songer à déborder les frontières, pour évan-