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OZANAM ET LES HISTORIENS CATHOLIQUES %37
géliser la Germanie indépendante. Ce sera la mission | de la race celtique d’abord, puis de la race anglo- 1 saxonne. Après que saint Colomban, l'Irlandais, aura couvert l'Austrasie de monastères, ses disciples entameront victorieusement l’Allemanie, la Bavière,
la Thuringe ; puis viendra le plus grand des missionnaires d'alors, l'Anglais Winfried, saint Boniface
plutôt. Ozanam conte avec amour cette admirable vie
pleine de labeurs, de triomphes et couronnée par le témoignage du sang. a
Or, l’apôtre des Germains a trouvé le temps de veiller sur l'Eglise d’Austrasie compromise par A Charles-Martel ; puis, de concert avec le Pape, il a ? inauguré la seconde dynastie franque en sacrant de ses mains Pépin le Bref. Les jours de Charlemagne sont venus.
En trente et un ans (772-803), la Saxe est réduite,
la Saxe, dernier boulevard du paganisme allemand. Irrité par des trahisons et des parjures sans nombre, le vainqueur a pu s'égarer deux fois: punir de mort, à Werden, près de cinq mille hommes en un 4 jour (782), et, trois ans plus tard, édicter le même : châtiment contre le refus du baptême. Dans son ensemble, cette longue guerre n’en reste pas moins « une croisade » (1), et Charles, un homme grand de toutes les grandeurs qui ne sont pas l’absolue sainteté. [l accomplit, il incarne, pour ainsi dire, la triple mission que l'Eglise avait pressentie chez les Francs : il exalte le christianisme, il achève d'assurer l’indépendance pontificale; — au sud, il contient l'invasion de l'Islam ; au nord, il arrête pour jamais celle de l’idolâtrie germanique ; — il restaure enfin,
(1) Ozanam : Etudes germaniques, t. II, p. 282.
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ou plutôt laisse les Papes restaurer en sa personne, la monarchie des Constantin et des Théodose, devenue le saint Empire romain. Patrices et Césars au petit pied, les derniers Mérovingiens, dans leur sphère étroite, n'avaient eu, de l'imperium, que la présomption et le faste (1). Charles en a la réalité, mais il garde le bon sens, premier caractère du génie. Romain par le titre et la culture, il tient à rester Germain de costume, de goûts, d’'habitudes. Voilà bien, dans son type éminent, l’homme nouveau, le barbare, fils et pupille de l'Eglise, recevant, comme par surcroît d’héritage, tout le bon de la civilisation ancienne qu'elle conservait fidèlement pour lui.
Dans les £'tudes germaniques, le récit — par moments on pourrait dire l'épopée — s'arrête à ce sommet rayonnant, à cette heure natale de la chrétienté, du moyen âge. Suivent trois grands tableaux, où s'achève, pour nous, l'idée de l'Europe nouvelle, de la Germanie chrétienne en particulier. — C'est l'Eglise d’abord, le Pape, l'évêque, le prêtre célibataire, prêchant de parole et d’action les vertus sociales; le moine bienfaiteur et fondateur, car bien souvent la ville se groupe à l'ombre du monastère et plus tard la commune s’inspirera de la communauté, Mais la société vaut ce que valent les individus, et l'Eglise est la grande institutrice des âmes, de toutes les âmes ; elle forme l'esprit par la prédication, la conscience par la législation morale et pénitentielle, tout l'homme enfin, par la prière privée mais surtout publique, autour de laquelle se réunissent tous les arts. — Après l'Eglise, l'Etat : la monarchie chré-
(1) IL est notable que, selon Ozanam, cette affectation de romanisme avait largement contribué à leur renom de fainéantise, à leur discrédit.
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tienne, lent chef-d'œuvre de l’action ecclésiastique, la royauté sanctifiée par le sacre, justiciable de Dieu et, dans une certaine mesure, du peuple même en vertu d'une sorte de contrat bilatéral; fortifiée d'ailleurs par ce qui semblerait la restreindre et ne fait que la garder contre ses propres excès; puis l'aristocratie, que l'Eglise n’a point créée, mais qu’elle discipline et christianise de son mieux comme tout le reste; enfin une certaine part de démocratie représentée par les assemblées populaires et les franchises municipales dont l'évêque est le défenseur quasi habituel. — Reste l’école, dont Ozanam refait amplement l’histoire : école romaine du sixième siècle ; école barbare du septième, déjà florissante sous les Mérovingiens, notamment dans cette « Chapelle du palais » où, près de jeunes candidats aux dignités de l'Eglise, grandissent les héritiers des nobles races; école carolingienne où brille d’un rayon nouveau la gloire du prince batailleur qui, dans l'intervalle de ses chevauchées, ne dédaigne pas de se faire disciple et parfois maitre; également passionné pour les lettres latines et la poésie germanique ; sinon père des universités futures, du moins puissant auxiliaire d'un mouvement intellectuel du ne s'arrêtera plus.
HI. — Civilisation au cinquième siècle, Etudes germaniques : l'œuvre historique d'Ozanam est tout entière dans ces deux livres. Que n’a-t-il pu y donner suite, nous conduire.encore, ainsi qu'il l’annoncait, de Charlemagne à saint Grégoire VII, de saint Grégoire VII à saint Louis et à Dante (1);
(4) Civilisation au cinquième siècle. Introduction. — Cf. la
lettre du 26 janvier 1848 à M. Foisset. Correspondance, t IL, p. 186.
ne —
DAT DETASTI MEL:
peindre au complet ces grandes époques de foi et de lutte qu'il aimait d’un cœur équitable et ferme, également éloigné de la frivolité romantique et de l’enthousiasme indiscret où s’emportaient quelques eroyants (1)! Cette sympathie grave et profonde pour le moyen âge anime ses belles études sur Dante (2), et son délicieux volume sur les Poètes franciscains. Mais là se montrent surtout le philosophe et le poète. Or, c'est à l'historien que je m'attache de préférence, et je n’ai plus qu’à l’apprécier en quelques mots.
Rien ne lui manque pour ce rôle, ni la longue et laborieuse patience, ni la sagacité, ni la puissance et la largeur d'esprit qui embrassent les ensembles, ni ces autres dons plus immédiatement littéraires : : Fimagination, la sensibilité. Ozanam est la science éloquente : que veut.on de plus? Il sait beaucoup et ne cesse d'apprendre : témoin ses lecons mêmes ou ses notes inédites, qui supposent d'infinies lectures. Science vaste, mais bien distribuée et digérée ; science ferme et résolue, si on l’ose dire, entendez qu'elle n'épargne rien pour atteindre à l'évidence morale, mais que, cette évidence une fois conquise, elle s’en contente, s’y repose et s’y tient. — Science modeste, science pratique, allant au but sans le dépasser. Appliquez à tout l'enseignement du professeur ce qu'il dit de ses £tudes germaniques : point de lente discussion des pièces, point de controverses épineuses ; il ne s’agit pas de fonder une première fois des certitudes, mais de populariser des certitudes
(1) Civilisation au cinquième siècle. Avant-propos.
(2) Dante el la philosophie catholique au treizième siècle, — Le Purgatoire, traduction, — Des sources poéliques de la Divine Comédie.
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déjà faites (1). Ailleurs il professe d'écrire, non pour
les savants, mais pour le public lettré (2). Nommezle vulgarisateur, si cela vous plait, mais au plus noble sens du mot. Dans la pensée de saint Thomas, qu'était la Somme, ce grandiose monument théologique ? Une œuvre de vulgarisation, un abrégé fait pour le commun des théologiens. Ainsi, toute pro+ portion gardée, les travaux historiques d'Ozanam. Si les longues discussions manquent, si l'érudition ne s'étale pas, les documents abondent, la sagesse critique est manifeste et la probité du maître; on sait son labeur, on voit son âme, et la confiance ne peut se refuser.
Le charme suit, invincible; car celte âme n'est pas seulement probe, elle est aimable de tout point : à la fois élégante et simple, poétique et sérieuse, vaillante et douce, ardente et mesurée. Encore doitelle à une excellente culture littéraire l'avantage de se produire au naturel, comme elle pense et comme elle sent. Dans sa chaire, dit-on, le professeur, d'abord hésitant, gêné, arrivait peu à peu à l’entrain, souvent à l’éloquence, étonnant d'ailleurs l'auditoire par la correction habituelle de son style, alors même qu'il improvisait. Libre de toute impression timide, maitre de sa plume comme de sa pensée, l'écrivain mériterait un honneur aujourd’hui prodigué à des indignes, celui de compter parmi les classiques de son époque. Le lire est un agrément, parfois un délice, pour qui sait goûter la bonne et belle prose du milieu du dix-neuvième siècle, encore nette et loyale, comme chez les vieux maîtres, mais un peu plus
(1) Etudes germaniques, préface, t. I, p. 8.
(2) A. M. Foisset, lettre du 26 janvier 1848, déjà citée.
chaude, alerte et colorée. — Pourquoi semble-t-il oublié par l'Université dont il fut la gloire? Est-ce à raison de sa foi ?
Car elle est l’âme de son âme, et il revendique magnifiquement le droit de s’en inspirer dans son métier d’historien comme dans sa vie d'homme. Nous voilà loin des gens qui confondent l'impartialité avec le scepticisme et récusent d'avance toute conviction, surtout religieuse, comme une chaîne à l’indépendance du savant. « Je n'’aspire point, dit Ozanam, à cette triste indépendance dont le propre serait de ne rien croire et de ne rien aimer (1). » Ne lui demandez que deux choses : une croyance libre, intelligente, et le christianisme n’en veut pas d’autre ; — «une exacte probité qui ne néglige ou ne dissimule aucune vérité, si embarrassante même qu'elle paraisse. » Tranquille dans la possession des vérités
révélées, le chrétien sait d'avance que nulle certitude,
naturelle ne peut les tenir définitivement en échec; il compte sur l'avenir pour lever les obstacles qu'il
n'aura pas su lever lui-même. L'histoire, la simple.
et indéniable histoire évangélique, a fondé rationnellement ses croyances; dès lors, ses croyances éclairent de plein droit tout le reste de l'histoire humaine, qui leur renvoie, d'ailleurs, un nouveaw témoignage, un nouvel éclat. Juste et bel échange de lumières : l'esprit droit n’y saurait voir un préjugé, un postulatum hasardeux, moins encore un: vice de raisonnement.
La foi est donc, pour Ozanam, le flambeau des siècles et, s'il les raconte, c'est au bénéfice de la foi,
(1) Études ger maniques, préface, D'AODe 18. — Que ne puisje citer ici tout le morceau qui est admirable!
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