PRES LAPRADE
en 4852. Les trois autres groupes se tiennent par une
inspiration commune, par le sentiment de la nature,
et le progrès de l'âme y est intéressant à noter. $ Que Laprade n'ait jamais professé le panthéisme, | voilà qui ne fait pas doute; mais la nature est une redoutable enchanteresse. Par l'afflux des sensations qu'elle nous prodigue, par le mirage de je ne sais | quelle vie universelle, attachante et vague tout en- | semble, elle nous incline au rêve el à la volupté dont le panthéisme s’accommode si bien. Sensible comme k personne aux grands spectacles de la création, amoureux des bois et des montagnes, habitant avec | délices les Alpes ou les hautes collines de son Forez, | notre poète se garde tout d'abord assez mal contre 1 cette magie enivrante de la nature. Me trompé-je même de croire qu'il l'a voulu personnifier dans Hermia, la vierge mystérieuse, plus vive à sentir 2 l’âme des choses que celle de l'homme? Æermia n’a qu'un ami, celui-là même qui nous la fait connaître. Il devient amant, et elle meurt de sa première caresse. Qu’y a-t-il dans cette énigme, sous cette poésie opu- \E lente,redondantemême par endroits? Si Hermiafigure | l'idéal, au moins faut-il avouer cet idéal bien impré=
L cis, passablement voluptueux et panthéistique d’au-
à tant. — Vous ne le trouverez ni plus mâle ni plus vrai dans le Poème de l'arbre. L'auteur vous semblera
| trop modeste de n’oser se préférer à un chêne, voire
? de lui porter envie :
à Salut! Un charme agit et s’échange entre nous.
Arbre, je suis peu fier de l’humaine nature ;
Un esprit revètu d’écorce et de verdure
Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux... Le chêne a le repos, l'homme a la liberté.
Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines!
PPT Tatin 7.
Obéir, sans penser, à des forces divines, C’est être dieu soi-même et c'est la volupté...
Pourquoi s'amuser à ce paradoxe ? Tous les chênes ne valent pas un cœur d homme. Laprade le sait bien et, dès ce premier recueil (Odes et poèmes), la nature ne lui suffit plus. Il lui faut un ami pour augmenter, en les partageant, ses joies d'artiste (Aux absents); il lui faut même la religion, mais une religion encore assez mêlée et passablement illusoire. S'il refait seul, auprès d'Aix, une ascension faite jadis
avec son plus cher camarade d'école, il dit quatre”
fois le Pater en s'adressant aux quatre points cardi-
naux; mais, prenez-y garde : cest, au fond, la
nature qu'il prie, dont il veut faire passer tous les.
effluves dans l'âme de celui qui n’est pas là (/nvo-
calion sur la montagne). Bientôt il les renverra «
encore, en idée, au compagnon de sa jeunesse, mort
cette fois (Adieux sur la montagne). La pièce est
admirable de poésie, mais combien plus le seraitelle, si le poète affirmait plus nettement la foi, la foi précise que l’homme n’a pas abjurée, Dieu merci!
C'est fort bien fait de canoniser en espérance les.
âmes qu'on pleure; mais encore faut-il savoir où les mettre, et la vague immortalité que promet le déisme ne vaut point le Paradis, même en vers:
Les Symphonies (1855) marquent, ce semble, un
premier pas vers le légitime sentiment de la nature.
Non qu’elles soient encore pures d’accents voluptueux. oulégèrementpanthéistiques (Symphonie des Saisons, la Source éternelle). Je n'oserais, quant à moi, signer,. sans amendement, telle affirmation passionnée où. la créature etle Créateur se touchent jusqu'à se con
fondre presque :
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Crois-en donc à l'instinct qui t'y fait sentir Dieu : La nature est vivante ;
L’infini coule en elle et t'abreuve, en tout lieu, De joie et d’épouvante.
Oui, c’est Dieu qui circule en cetimmense corps.
Du moins la lutte apparait-elle entre la fantaisie
Ë périlleuse et la réalité plus saine. Dans la Symphonie
du torrent, deux prêtres le font parler tour à tour. La nature est tristesse, lui fait dire le premier; le second croit entendre qu'elle est joie, et l'impression dernière va plutôt contre la mélancolie rêveuse; il y a progrès. À vrai dire, l'âme ne se détache qu’à regret des belles chimères. Devant un vieillard aveugle — sans doute Homère en personne — deux pâtrés encore chantent la nature (Les deux Muses). Admète, le Grec, le païen, la vante comme la grande conseillère d'amour; Erwynn, le barde du Nord, lui prête un plus noble rôle, celui de nous consoler des petitesses humaines en nous élevant à l’Infini, à Dieu. Or, c’est à lui que le vieillard adjuge le prix
. du débat, mais non sans un soupir de complaisance
pour les gentillesses mythologiques de l'autre. Cependant la conversion du poète avance; il prend goùt-à la vie rustique, il chante les Z'aureaux, non les taureaux de combat, mais les bêtes de labour, plus nobles, à ses yeux, que les machines, plus intéressants, aux nôtres, que les fauves de ménagerie, caressés du pinceau par un Leconte de Lisle. Mieux encore : le voilà qui donne un premier congé au demi-sensualisme dont le grisait la création. Les feuilles tombent; adieu les plaisirs qu'elles couvraient de mystère!
L'été s’en va! mais qu'un autre le pleure !
Pour nous, mon cœur, point de lâches regrets …
RER Oui, si les bois, l’'ombrage aimé du chêne, 21700 DEA Ont trop caché la lumière à mes yeux, Soufflez, à vents que Dieu si tôt déchaîne, Feuilles, tombez, laissez-moi voir les cieux (1).
N'y a-t-il pas là comme une promesse? Et, de fait, Laprade commence de la tenir dans les trois poèmes réunis sous le nom d’/dylles héroïques (1853). Frantz M est le héros du premier, Frantz, un jeune réveur
assez misanthrope, cherchant sur les Alpes le plaisir farouche de la solitude, mais doucement ramené puis enchaîné — par un mariage, s'entend — à la vie sociale et rurale. Belle occasion de la peindré… dans ses quatre phases annuelles : fenaison, moisson vendanges, semailles. On repense à la Symphont x des saisons, mais qui voudrait la regretter? L nature n'y était guère que la chimère et le péril de: * l’homme ; ici, elle est le champ de son travail. Com parez les deux pièces, et vous verrez qu'à se faire plus pratique et plus saine, la poésie n’a rien perdu
Rosa mystica nous élève plus haut encore. Ample
A symbolique, dont s’'émerveillait re
symbolise le poème? Évidemment et Lars tou k générosité transcendante, le dévouement jusqu'à K:
cension morale de l’âme du poète, les aspiration chevaleresques du rêveur converti. Comment ne le reconnaître dans son héros Konrad, épris
a es de de malgré les chicanes aigres de Sa Beuve. ‘ { *
TÉRPHADEN FN 20 To
amolli par les enchantements de la nature, jusqu’au jour où il rencontre Béatrix le bon génie du Dante, l'idéal chretien, la foi? Béatrix l’enlève au ciel et lui montre une enfant merveilleuse qui vient de naître. Elle a quatre marraines : la sainte Vierge en personne, sainte Victoire, sainte Thérèse et sainte
Élisabeth ; elle en a recu quatre dons : la pureté, la°
force, l'amour de Dieu et celui des hommes souf-
frants ; elle a nom osa mystica, et Konrad en fera la.
dame deses pensées. L’ayant vue, il peut redescendre sur la terre : la terre n’aura plus d'ivresses pour lui. Ne le suivons pas dans ses aventures héroïques, souvent douloureuses, toujours consolées, de près ou à distance, par /osa mystica devenue — quai donc? — son amie, sa sœur, sa femme? On ne saurait le dire à coup sûr. Au moins est-elle son bon Ange sous des traits mortels. Konrad, en servant la Pologne, meurt sur la neige ensanglantée, soutenu par les quatre marraines de /osa mystica, laquelle le suivra bientôt près de Dieu.
Gloire au cœur téméraire épris de l'impossible, Qui marche, dans l’amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible!
C’est le dernier mot de Béatrix et la moralité de ce long symbole, riche en inventions gracieuses ou fortes et en beautés lyriques de premier rang. Jamais peut-être Laprade ne s’est montré plus grand inventeur.
On peut d’ailleurs, avec Pontmartin, juger cette fiction trop peu humaine, c'est-à-dire, je suppose, trop détachée du réel. Noble défaut, si c'en est un, et qui ne l’a pas empêchée d'agir puissamment sur quelques âmes. En tout cas, la troisième des /dylles