‹ Dix-neuvième siècleChapitre 59 sur 63 · DRE · texte numérisé non relu

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original, plus fort, plus souple; jamais surtout l’homme ne s'était plus largement, plus complètement exprimé lui-même. J. de Maistre disait des Soirées de Saint-Pélersbourg : « J'y ai versé toute ma tête » ; Laprade eût dit volontiers : « Dans Pernette j'ai versé tout mon cœur, » Et de vrai, rien n’y manque de ce qu’il aime : nature, famille, honneur, vaillance, foi, grandeur naturelle et chrétienne de l’âme. Pour cadre, son coin natal, ses paysages familiers qu'il célèbre en fils, en artiste affranchi de la mollesse et du vague ; — pour acteurs, de petites gens selon le monde, mais des héros dont il a vu les pareils, dont quelques-uns reflètent et incarnent à nouveau ses propres souvenirs domestiques; — pour fable, une aventure gracieuse et tragique à la fois, dont Corneille eût goûté le récit, dont il eût signé volontiers quelques épisodes; — partout un

langage approprié, assez simple pour la condition

des personnes, mâle et noble comme leurs sentiments ; partout une atmosphère saine et forte, parfums de la nature et de la vie rustique, parfums de l'âme tendre et vaillante. Mais à quoi bon poursuivre ? Écoutons plutôt le poète se tracer à luimême son idéal dans une invocation à Pierre-surhaute, la cime la plus élevée du pays :

Fais circuler toujours à travers ma pensée L'air pur de la montagne et sa vertu sensée, Et la salubre odeur des pins de nos sommets Qui suscite la vie et n’enivre jamais. Viens et donne à mes vers, à mes sobres images, Un solide support fait de maximes sages.

Qu’enfin dans tout ce livre, honnête et bienfaisant, . L'âme éclate immortelle et que Dieu soit présent ! (1)

(4) Chant IV,

entre cette œuvre puissante et une autre plus mo-

c'est un don ou un prêt du ciel, une âme dont il.

préoccupation qui remplit tout l'ouvrage. Craindra-

Or, le programme est rempli et voilà pour faire de” Pernette, dirai-je sa meilleure gloire? — l’une des deux meilleures, à coup sûr. Car on peut hésiter

deste d’allure, mais délicieuse, c’est le mot. C — Le Livre d'un père fut publié en 1876, un an avant l'Art d'être grand-père selon V. Hugo. N’appuyons pas: ce serait faire au grotesque aïeul trop. d'honneur ou trop de honte {4). RE Ici l'enfant n’est point un joli jouet offert à notre égoïsme par je ne sais quel « adorable hasard » (2),

faudra rendre compte à Dieu qui l'envoie et à la race dont elle doit continuer l'honneur. Double M

t-on quil y perde en grâce, en charme, en poésie? Au contraire, il démontre que la meilleure muse est encore la vérité. Le père, le père sérieux et chrétien, sert merveilleusement le poète; j'oserais dire qu'il le prolonge en le rassérénant et le rajeunissant… | parmi des infirmités précoces (3) et le dégoût des … choses contemporaines, Dans ces quarante pièces où l’on a pu compter « vingt chefs-d'œuvre » (4),. poésie est partout, mettant le rayon sur les plus

(4) Voir le tome II de ces Esquisses, p. 188. Le (2) L’adorable hasard d’être aïeul m’est tombé Et m’a fait à la tête une douce fèlure. Lx (3) Il avait épousé en 1851 une sœur de M. de Parieu, successeur de M. de Falloux au ministère de l'instruction publique et l'héritier de son zèle pour la liberté a ment. Laprade eut cinq enfants, et les derniers venus, . moins, étaient encore bien jeunes quand sa santé commença d’être cruellement compromise. +3 (4) Edmond Scherer. — Exactement, les pièces #0] au pombre de quarante- sept,

garde-malade (1), le dernier-né, sans doute, rouler auprès de la cheminée le fauteuil vide, soigner le feu, la tisane, puis s'asseoir sur les genoux du père et l'égayer de ses caresses. Mais quel er

jaillit du contraste!

Cher compagnon venu trop tard .

Tu reverras sur tes vieux jours, Dans les scènes de ton enfance, Ce père qui souffrait toujours Mais que soulageait ta présence.

Et les petites sœurs (v) !

Elles vont, la main dans la main, On ne les voit jamais qu'ensemble.

Le matin, plus exactes que le soleil, elles frappent à la porte du malade.

Ma nuit, ma triste nuit s'envole, Leur voix douce m'a raffermi Avec cette simple parole :

« Père, avez-vous un peu dormi? »

Et il les regarde allant et venant par la chambre, remettant chaque objet en place, faisant tout reluire et sourire ; le voilà ranimé pour tout un jour (Le Petit Ménage du père, vin). Un peu plus tard, quelle estime grave et tendre à l'égard de la Sœur ainée (xt)! Comme il enjoint aux autres la gratitude envers cette « jeune providence »! Plus tard encore, quand elle est partie au bras d’un honnête homme, quel affectueux retour vers la Sœur cadette (XLvr) !

Il faut nous aimer encor mieux, Chère petite abandonnée.

Pour faire au loin d’autres heureux, Elle s'en va, la sœur aînée,

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Ce père a toutes les tendresses, il veut qu’ on les d ait dans la famille. Si l’un des garçons devienttrop vite quelque peu fermé et taciturne, il l’avertira de rester expansif, de rester enfant (Au grave écolier, … vir). Ou bien, par un touchant détour, il s'accusera de ne l'avoir pas été assez lui-même jadis, d'avoir °# frustré d’une part de bonheur son propre père et sa propre mère (emords, XVI). E

Au moins ne fait-il pas mystère de son affecti paternelle, de sa peine quand il faut quitter le pour aller siéger à Versailles (111), ou respirer, par.

ordre, l’air de Provence so cu foyer, XX; En Pro- :

À vrai dire, on l'en accuse (Petits ingrats, xv ; D xx11, Menaces, Xxur1) ; mais ilse défend si bien, en jouant le coupable convaincu!

Mon père fut enfant gâté,

Je le fus, vous, l’êtes de même.

Je ne m'en plains pas jusqu'ici; Oh! non, mes bien-aimés, j'espère Que vous serez tous, Dieu merci, Enfants gâtés.. comme mon père.

Sur ce, il conte fort joliment que si, pour qu: ] A délit plus énorme, ce père, tout gâté qu'il était, pas. sait par les verges, à la ae mode; une p

Et de son gentil petit corps Couvrait la place menacée,

forcant le juge à épargner le criminel, crainte. punir l'innocent. À son tour le poète sait gror au besoin, il s’accuse même de HORS parfois

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peu fort (L'Enfant grondé, 11), mais n’ayez peur, la dignité paternelle reste sauve (1) et d’ailleurs l’accusation de gâterie est habilement tournée en leçon. Enfants, ne donnez pas raison à qui blâme votre père |! Son honneur est dans vos mains.

Et.du même coup celui des deux aïeuls morts.

Leur exemple est constamment invoqué, leurs images président à ces menues scènes d'intérieur, comme, naguère, à l'Æntretien avec Corneille (Les Deux Portraits, xu). Que tous les aïeux y soient au moins par le souvenir (Vos morts nous aident, xL)! Après la loi de Dieu et l'avenir chrétien des jeunes âmes, Laprade n’a rien plus à cœur que la continuité de cette noble chaine; iln’en veut être lui-même qu’un anneau vivant, responsable de ceux qui vont suivre à ceux qui ont précédé. Ce Livre du père s’appellerait presque aussi bien le livre du fils, le livre de la tradition, de la famille. La famille, il en aime tout, la Vieille Maison héréditaire (xLvir) et jusqu'aux animaux domestiques, le chien Pataud (Diane, xxn) etle Zon Cheval gris (x) (2). En tout cela, d’aucuns penseront qu'il « date », qu'il retarde; soit, mais d'autres l'en estimeront d'autant.

Trêve d'analyse : le mieux sera de tout lire et je

(4) Comparez, à cet égard, Laprade et V. Hugo, le V. Hugo du beau temps (A des oiseaux envolés. Les Voix intérieures, xxu). Le père chrétien ne se met pas aux genoux de ses victimes ; en outre il a le bon goût d’être bref.

(2) Mais pourquoi promettre, lui aussi, une manière de survivance à la pauvre bête, comme avait fait Lamartine à son chien Fido? C'est la seule note qui détonne un peu dans

cette œuvre exquise. On voit d’ailleurs par le texte même,

que le poète ne se prend pas au sérieux. N'importe : la trace est ici trop visible des engouements de jeunesse, et l'homme qui a écrit Pernetle devrait être plus complètement revenu de Jocelyn.

n’écris que pour y inviter. On aimera connaître ses Ambitions, ses Inquiétudes personnelles, écouter et SA méditer ce qu'il conseille et inculque sous forme … tantôt joyeuse tantôt magnifique, ce qu'il prêche ouvertement ou enveloppe de poétiques allégories : force morale, viguéur corporelle, travail, abnégation, dévouement, patriotisme, religion. Dans le père qui ne craint ni le badinage ni la tendresse, on jouira de retrouver le-cornélien d'âme et de Style, le Français, l'homme de caractère, d'honneur, de foi, qui veut former des hommes et mourir après, Xl

er

Fier de léguer cinq bons athlètes 583 A son nom, à la France, à Dieu (xxvrr). 23

Le Livre d'un père devrait se trouver dans toute familles chrétiennes ; etilne faudrait que celui- a ÿ pour assurer à nr de le nom de grand et aimable poète.

Il en publia encore deux autres : Variaet le LE des adieux, ou plutôt illesglissa sans bruit au dernier volume de l'édition définitive de ses ouvrages (1882). On y aurait tôt vu que le poète n'eut pas de déclin; … mais surtout le second a l'intérêt d’un testament poétique et moral, d’une confession par endroits. Comme cet aïeul de sainte Chantal, vieux magistrat bourguignon qui, averti de sa fin prochaine, monta, sur sa mule et s’en alla bonnement prendre congé

la patrie, au Forez, aux Alpes. Il approche de. ses soixante-dix ans, il est cruellement infirme, l’état de la France le dégoûte et l'épouvante; et malgré

tout, jamais son talent n’a jeté plus d'éclat, jamais son âme ne s'est montrée plus alerte et plus belle. En le disant, je souffre de l’apparente banalité de cet éloge. Que ne puis-je bien plutôt transcrire les adieux à la Patrie, à l'Ange gardien, à la Muse! A propos de cette dernière pièce, Maxime du Camp disait, en recevant Sully-Prudhomme à l’Académie française : « Celui qui d’un tel adieu a salué la poésie, est un des plus grands poètes de notre temps, le plus pur peut-être, celui dont l'idéal a plané le plus. haut. » Rappelez-vous Musset et sa boutade plus ou moins authentique. Voilà pour y répondre; mais quoi ! cette description sommaire de son œuvre n’at-elle pas déjà répondu?

Elle est vaste, cette œuvre, ce que je ne donne pas pour un absolu mérite; elle est variée, ce qui vaut déjà mieux. Il touche à bien des genres, à l’ode, à la satire, à l'iambe, à l'idylle rustique ou familiale, au grand poème historique ou symbolique; et nulle part on ne peut lui dire : Vous vous trompez de vocation. Original d'esprit, indépendant de caractère, si, comme tant d’autres contemporains, il s’engoue naïvement des dieux romantiques (1), il ne se fait pas leur disciple, encore moins leur plagiaire; il a sa voie personnelle, il y marche de son allure et à son gré. Il a commencé par la légende grecque bien ou mal teintée de christianisme (ÆZleusis, Psyché). On le dirait alors hanté par le vers de son héros Lamartine :

(1) I a dix-huit ans à l’époque des Orientales et d'Hernani.

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jetant dès l’abord tout son feu. Ici, pas de précocité

dance, Comme on lui relisait, à ses derniers j

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