TRE
ea
contre, cet embrassement du fini et de l'Infini, rêve des philosophes et leur désespoir ou leur écueil ? (4) L'amour, des deux parts. — En Dieu tout d'abord, l'amour parfait, seul absolument désintéressé parce qu'il se suffit à lui-même, souverainement libre de suivre sa pente, sa loi, de s'incliner, de se pencher pour se répandre, de condescendre pour prévenir et provoquer. — Dans l’homme aussi, l'amour éveillé, soulevé, attiré, déifié par les avances divines, et rendu capable de rivaliser avec Dieu même par le don libre et intégral de soi.
Avec moins de compétence que de bon vouloir, Chateaubriand avait pen<é nous dévoiler à nouveau le génie du Christianisme. Eh! quoi ! n’est-ce pas ici plutôt qu'il se trouve ? Oui, le génie véritable, l’âme, le cœur, et tout cela si beau en soi, si digne de Dieu, si glorieuxet si doux à l’homme, si accablant, par comparaison, pour toutes les religions fausses et les philosophies naturalistes, que l'esprit juste et le cœur droit inclineront dès l’abord à juger que ce n’est point là invention humaine. Pascal voulait qu'avant de démontrer la religion on la rendit aimable jusqu’à faire souhaiter qu'elle fût vraie. Lui-même était trop janséniste pour y réussir : lisez Gerbet, et vous le trouverez plus heureux. Vous le louerez d’avoir écrit là quelques pages absolument belles et qui devraient nous être classiques; mais voici un fruit meilleur. Vous sentirez la puissance pénétrante, j'allais dire la sainte magie d'une exposition pure et simple, quand elle se fait du concert de toutes les énergies naturelles, science, poésie, et cœur,
(1) Sur ce point spécial, voir le chapitre neuvième et dernier de l'opuscule.
ni ©
Et l'effet sera le même des Vues sur le dogme catholique de la Pénitence, parce que, entre ces deux opuscules, ni l'inspiration ne varie ni le procédé ; c'est toujours la tradition et l'âme rendant témoignage aux révélations et institutions définitives. Oui, « l'homme aussi est une ruine (1), un être violemment divisé en lui-même, chez qui les instincts mauvais ne coexistent pas seulement avec les bons, mais tendent visiblement à prévaloir. » Instincts mauvais, orgueil, sensualisme, double convoitise impliquée dans le péché primitif, s'y engendrant, pour ainsi dire, par son premier exercice ; entendez que, de simple possibilité qu'elle était pour notre nature finie, elle passe dès lors à l’état d'habitude innée, de vice héréditaire. Déjà, du reste, apparaît la double réaction essentielle, le double remède proportionné au double mal : l’aveu, la peine, l’orgueil qui se dément, le sensualisme qui se punit. Visibles dès le récit de la chute, plus visibles dans les grands rites juifs et les Psaumes de David, l’aveu et la . peine, la confession et la souffrance expiatoire sont consacrés par Jésus-Christ, le grand pénitent, le juste dont une mystérieuse fiction juridique fait pour nous le pécheur type, le péché même. Le sacrement est créé qui donne à l’aveu et à la souffrance le pouvoir d'agir infailliblement sur Dieu. L'aveu, la peine : dans une analyse souvent profonde, parfois un peu subtile et abstruse, Gerbet fait saillir La haute convenance de l’un, le caractère miséricordieux, médicinal de l’autre. Il dit encore l'efficacité merveilleuse de ce for intérieur créé par Dieu, de cette civilisation, de cette police transcendante qui
(1) Chap. nr.
ee Cr Er.
atteint l'âme en son fond, qui chasse la barbarie du suprême asile où elle pourrait se retrancher à l'abri des tribunaux et des lois.
Ou plutôt non, ce n’est plus l'abbé Gerbet qui nous dit ces merveilles ; c'est Fénelon qui les révèle à Platon. — Etrange fantaisie pent-être, que ce dialogue des morts, amusement littéraire, pastiche, agréable, séduisant, joliment réussi du reste. — Si vous étiez tenté de le croire ainsi, prenez garde. Il y a là tout autre chose qu'un artifice d'écrivain rhéteur. « Pour bien comprendre les richesses morales dont le christianisme a doté le monde, il ferait bon les regarder un moment avec les yeux d'un sage de l'antiquité païenne, et ressentir quelque chose de l'admiration qu'il éprouverait, si, revenu tout à coup sur notre terre, il voyait se déployer les merveilleuses créations que la parole du Verbe a enfantées. » (1) Rien de plus vrai. À moins que nous n'ayons décidément trop idéalisé Platon sur la foi de quelques traits de génie, ramenons-le en idée parmi les vivants; à ce génie, que rien sans doute n'a pu amoindrir, offrons comme aliment le dogme chrétien, l'Incarnation, la Rédemption, la Pénitence, l'Eucharistie; aux yeux du grand artiste mettons, déployons le tableau de ce rite à la fois joyeux et funèbre, de cette communion, la première pour l'épouse convertie, presque la dernière pour l'époux mourant Qu'en pensez-vous? Platon n'en sera-t-il pas plus ravi que nous-mêmes et jusqu’à nous faire quelque honte? Hélas! oui, l'accoutumance risque toujours de nous désenchanter l'atmosphère et la
(1) Vues sur le dogme catholique de la Pénitence, chap. x, début.
COPA TEMOR ET R e TARE TÉEe LAN NT UE a TNT M : ! Fe id, *
lumière surnaturelles où nous vivons. Pour nous en rendre l'impression toute jeune et toute vive,
: que n’essayons-nous Ca et là d’en sortir un moment par l'imagination, puis d'y rentrer avec une âme toute neuve, une âme d’étranger, de prosélyte? Procédé loyal, sans illusion ni péril. Il nous aiderait à mieux comprendre nos avantages et tout d'abord à rougir de les comprendre si peu.
L'idée de l'abbé Gerbet est donc solide autant qu'ingénieuse. On pourraitestimer, d’ailleurs, qu'elle le résume, lui, et le représente au complet; qu’elle met aux prises, dans cet éloquent dialogisme, les ; deux éléments de son génie à lui, les deux hommes qui ne font qu'un en sa personne : le prêtre docte et pieux, le philosophe poète.
Et quant aux deux opuscules où nous avons quelque peu insisté, ils n'étaient, dans sa pensée, que les premiers fragments d’un projet plus étendu. Sans ordre arrêté d'avance, il voulait faire « un travail analogue sur chacune des principales parties du Christianisme. » Il ne le fit pas : c’est grand dommage. Du moins les deux fragments réalisés vivront comme échantillons magnifiques de cette apologétique à la fois doctrinale, esthétique, morale surtout, qui saisit l'âme tout entière, qui apporte à la vérité tous les genres de tribut.
En 1838, l'abbé Gerbet fut envoyé à Rome pour sa santé; il comptait y rester peu; 1848 l'y trouva
. encore. Hôte des la Ferronnays, il vit la conversion miraculeuse d’Alphonse Ratisbonne, trois jours après la mort du chef de cette tribu sainte que le Récit d'une sœur à fait aimer (1). Les dix années
(1) Récit d'une sœur, 34° édition, t. Il, p.302 et suivantes,
romaines s'achevèrent dans une noble famille polonaise, celle des Volkonski. Années paisibles par excellence dont nous avons, dans l’Æsquisse de Rome chrétienne, le souvenir, le fruit, encore dirait-on volontiers, l'image. Rien de plus calme, de plus suave, de plus reposant, que celte promenade, ce pèlerinage en trois volumes, à travers les monuments, traditions, institutions, symboles de vie surnaturelle, dont Rome est le chef-lieu, le musée, le reliquaire incomparable, unique. Notre guide ne nous prend pas pour des touristes frivoles qui entendent passer vite, contents de pouvoir dire : « J'ai vu. » Il nous suppose une âme sœur de la sienne, il nous la donne presque, à force d'émotion contenue mais pénétrante. Ame de savant, de philosophe, de poèle, âme passionnée pour les trésors infinis du Christianisme, jalouse d’en complèter, s’il se pouvait, l'inventaire; deux fois heureuse de les revoir sans fin et de nous en communiquer le sens, le goût, l'enthousiasme profond, paisible, Loin d'ici, — mais faut-il le dire? — la curiosité vaine, le dilettantisme! « La pensée fondamentale de celivre est derecueillir, dans les réalités visibles de Rome chrétienne, l’'empreinte et, pour ainsi dire, le portrait de son essence spirituelle, les vérités enveloppées dans les monuments de Rome... les caractères et les attributs qui constituent le centre divin de la religion » (4). Cata-. combes, basiliques, oratoires, cérémonies, usages pieux, parures sacrées, tout ce qui parle aux yeux
Le comte de la Ferronnays mourut le 17 janvier 1842. — Ra= tisbonne fut converti le 20 par une apparition de la très sainte Vierge et attribua ce miracle aux prières du mort, auquel un ami l'avait recommandé.
(1) Préface.
parle d'autant plus à l'âme ; tout se tient et s'harmo-
nise jusqu'à recomposer lentement, avec l'histoire
de dix-huit siècles, une théologie moralement complète, une apologétique libre et souple, bien que non pas sans méthode; par là même, tout reste utile à réjouir et à fortifier la foi, à la préparer même et à l'introduire.
Rapprochez, si vous le voulez, de cette longue causerie le beau livre de M. Pératé sur le Vatican, lequel est comme une station du pèlerinage total. Comparez-y surtout le Parfum de Rome, tel que nous l’a fait respirer L. Veuillot (1). Même foi, même cœur de partet d'autre; mais deux natures bien tranchées, deux situations, deux époques. Veuillot est le militant, le capitaine fidèle qui vient, entre deux batailles, reprendre haleine et courage au berceau de sa race et de ses traditions. Hélas! la capitale des
ämes est menacée, des bruits de guerre passent à
travers l'hymne filial. Gerbet est plutôt le pèlerin à demeure, l'hôte naturalisé d'une Rome paisible, qui n'aspire pas encore à descendre, qui n’ambitionne pas encore, si elle l’ambitionna jamais, le pauvre
(1) Voir le t. IV de ces Esquisses, page 266 et suivantes. Veuillot a bien loué l'œuvre de Gerbet : « Rome, notre Rome est vivante dans ces pages toutes vibrantes de ses profondes et majestueuses harmonies. L'auteur ne possède pas seule-
ment les connaissances variées de l'historien etles sûres lu-
mières du docteur catholique; il a encore, au degré le plus éminent, le don de l'artiste, ce sens exquis etrare qui pénètre les choses, qui en saisit les secrètes beautés et qui les livre à nos regards. 11 nous rend compte du charme mystérieux de Rome, il l'accroît en le divulguant. Sa langue est digne des majestueuses douceurs de la ville sainte; c’est une langue sereine, mélodieuse, admirablement pure, dont le caractère fondamental est la grâce, mais qui atteint sans effort et comme naturellement à toutes les hauteurs. » (Parfum de Rome, t. IT,
Cet