‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 10 sur 22 · DOCTRINE DE LA CONNAISSANCE. ÔÔ · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE LA CONNAISSANCE. ÔÔ

est dans l'homme l'instrument des instruments ; la stature droite, qui lui permet d'appliquer sa vue aux objets sensibles répandus dans tout l'espace ; la bouche, qui est celle d'un être parlant; car s'il eût dû prendre sa nourriture sans le secours des mains, sa mâchoire eût été proéminente, ses lèvres dures et épaisses, sa langue rude, ainsi que sont constitués ces organes chez les autres animaux. Or, avec une pareille conformation la parole dans l'homme eût été à peu près impossible *. Donc, tout l'organisme de l'homme révèle une adaptation à des fins supérieures aux fins de l'animal et admirablement proportionnée aux nobles opérations de l'intelligence.

§ 7. Analogies et différences entre les sens et P entendement.

Voici donc quelles sont les principales différences et les plus frappantes analogies entre les sens et l'entendement.

Aucune connaissance purement sensible, c'est-à-dire acquise par les sens, soit extérieurs, soit intérieurs, ne peut devenir une connaissance intellectuelle par une transformation ou une élaboration quelconque ou un développement graduel accompli en dehors de l'action de l'intelligence. Le sens est une faculté organique, l'entendement est une faculté inorganique; le sens appréhende le particulier, l'entendement saisit l'universel, l'essence, la nature de l'objet. Le sens

aperçue par les anciens ; les observations des modernes n'ont fait que contiriner leurs conclusions. « Les quatre membres du singe, dit Brehm (Les Mammifères, p. 3), ne lui permettent que ces deux choses : se maintenir et grimper. » — Tactus, qui est fundamentum aliorum sensuum, est perfectior iu homine quam in aliquo alio animali. Finis autem proprius humani corporis est anima ratioualis et operationes ipsius; materia euim est propter formani, et instrumenta propter actiones agentis. (I p. (ju. 78 a. 4.)

• Si haberet (bomo) pronam staturam, et uteretur manibus loco antcriorum pedum oporteret quod cibum caperct ore, et ita haberet os oblongumet labia dura et grossa, et linguaui etiam duram, ne ab exterioribus lœderetur, sicut patet in aliis animalibus. Et talis dispositio omnino impediret locutionem, quœ est proprium opus rationis. (I p. qu. 91. a. 3.)

est mû par l'action de l'objet sur les organes ; il est passif au début de son opération ; l'entendement sans doute n'est ni informé ni muni de connaissances avant d'avoir agi, mais il est naturellement lumineux et peut entrer en acte sans être déterminé par un moteur extérieur. Le sens est fatigué et blessé par un objet disproportionné; l'entendement est perfectionné par la connaissance de toute espèce d'intelligible, même par un objet infini qu'il ne peut saisir qu'imparfaitement. Enfin, le sens ne peut réfléchir sur son acte et contrôler son opération ; l'entendement connaît et juge l'opération des sens, réfléchit sur son acte et sur la valeur du résultat. Mais si les sens diff'èrent de l'entendement sous ces diff'érents points de vue, de nombreuses analogies rapprochent pourtant ces deux facultés de connaître. Toutes deux nous donnent une \Taie connaissance * et saisissent les choses comme elles sojit, les unes dans l'ordre des qualités sensibles, l'autre dans l'ordre de l'intelligible et du supra-sensible. Si le sens saisit tout d'abord et comme son objet propre ce qui est sensible, ce qui est particulier, il est certain qu'il saisit encore secondairement et accidentellement la réalité, la totalité de l'objet, et par conséquent d'une certaine manière l'universel. C'est là même une condition sans laquelle il serait impossible à l'entendement de tirer la connaissance de l'universel des données des sens. C'est ce qu'Aiûstote avait déjà parfaitement observé *. Le moyen de connaître dans les deux

1 Circa sensibilia propria sensus non habet falsam cognitionem, nisi per accidens et in paucioribus ; ex eo scilicet quod propter indispositionem organi, non convenienter recipit formam sensibilem (I p. qu. 17 a. 2). — Sensus habet veram apprehensionem de sensibilibus... apprehendit res ut sunt. [Ibid.) Veritas est in intellectu et in sensu, licet non eodem modo. {De Veritat., qu. 1 a. 9.) — Prima principia, secundum quod sunt similitude illius primae veritatis (scilicet Dei), ex hoc etiam habent quamdam immutabilitatem et infallibilitatem. (C Gent., lib. III, c. xlvii.)

* Manifestum est enim quod singulare sentitur proprie et per se, sed tamen sensus est quodammodo et ipsius universalis. Cognoscit enim Calliam, non solum in quantum est Callias, sed etiam in quantum est hic homo, et simiiiter Socratem, in quantum est hic homo, per modum particularitatis. Et inde est quod tali acceptione sensu prseexistente, anima iutellectiva potest consi-

ordres de facultés est analogue ; pour la connaissance sensible c'est une image ou « espèce » produite par l'union du sujet et de l'objet et qui détermine dans le sujet l'acte de l'un des sens. Pour la connaissance intellectuelle, il faut pareillement la production d'un trait idéal ou « espèce intelligible, » formée par l'activité do l'esprit opérant sur une donnée de l'imagination ; cette production mentale détermine l'acte de connaître. De même que l'image sensible est une ressemblance, une reproduction en quelque sorte immatérielle de l'objet ; de même aussi l'idée est^ne représentation, une reproduction mentale, une ressemblance de l'objet, selon sa vérité, selon son essence et sa vraie réalité \ Enfin, si l'image sensible n'est point l'objet connu, mais le moyen qui détermine le sens à s'appliquer à l'objet et à en prendre connaissance; il faut dire aussi que « l'espèce intelligible » n'est point perçue par l'esprit, mais qu'elle est pour l'entendement le moyen de saisir l'objet intelligible et de produire l'acte de la connaissance intellectuelle.

La doctrine thomiste est donc bien éloignée de considérer la connaissance comme le résultat et le terme d'un mouvement mécanique communiqué au cerveau. Elle est loin de voir dans l'animal un simple automate et d'attribuer soit au mécanisme, soit à l'instinct, la totalité des actes de connaissance de l'animal; mais elle affirme que les sens de l'animal sont les servitem'S de l'instinct, tandis que les sens de l'homme sont les serviteurs de l'intelligence. Toutefois cet entendement humain n'est pas le plus élevé des entendements qui

dcrarc honiiuern in utroque. Si autem ita esset, quod sensus apprehenderet solum id qnod est parlicuhiritatis, et nnllo modo cum hoc apprehenderet universale in particuhiri, non esset possibile quod ex apprehensione sensus causaretur in nohis cognitio univcrsalis. {Anahjt. post., lib. II, lect. 20.)

' Similitudo rei intellectîE est forma intcllectus, sicut similitude rei sensihilis est forma sensus in actu. Unde non sequitur quod species intelligibilis abstracta sit id quod actu intelligitur, sed quod sit similitudo ejus. (1. p. qu. 85. a. 2.) — Species intelligibilis se habet ad intellectum, sirut species sensibilis ad sensum. Sed species sensibilis non est illud quod sentilur, sed magis id qno sensus sentit. [Ibid.)

se puissent concevoir ; son objet proportionné n'est pas le pur intelligible, mais l'intelligible engagé dans la matière ; il ne saisit pas intuitivement, c'est-à-dire en lui-même, l'intelligible qui est dans les choses, mais seulement après une opération de l'esprit qui a pour objet de dégager cet intelligible de ses conditions particulières. Il ne crée donc point l'intelligibilité des choses, mais il la reçoit et y conforme sa nature. Et pourtant à quelle hauteur l'homme n'est-il pas élevé par cette intelligence, puisqu'il peut connaître nonseulement une infinité de choses sensibles, mais s'élever jusqu'à l'être infini lui-même, la cause première souverainement intelligente, qui a fait l'homme à son image et à sa ressemblance !

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